Sol, ou quand l'impossible ne peut qu'advenir

Marta Malo de Molina, activiste espagnole, participe au mouvement du «15-M» à Madrid. Elle revient, dans ce texte publié le 24 mai, sur l'«événement-Sol».

Marta Malo de Molina, activiste espagnole, participe au mouvement du «15-M» à Madrid. Elle revient, dans ce texte publié le 24 mai, sur l'«événement-Sol».
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puceinvite.jpgEcrire pour s'orienter, à la vitesse qu'impose le moment. Entre la poétique et la théorie, écrire pour apporter sa pierre à l'écriture collective du monde, pour contribuer, de l'intérieur, à la création de la place, pour prolonger cet événement qu'est Sol. Car oui, Sol a été un événement, l'un de ces surgissements inattendus qui redessinent la carte et ouvrent à nouveau l'horizon des possibles.
Le 15 mai, enthousiasmée par le nombre des manifestants et la nouveauté de l'atmosphère, une équipe de radio interviewe: «Comment voyez-vous l'avenir?» Beaucoup de réponses, en dépit de l'énergie ambiante, sont pessimistes: «sombre». Lundi dernier [23 mai], quand la nouvelle du campement de Sol s'est répandue comme une traînée de poudre dans les réseaux sociaux, un participant d'une liste d'échange de biens et services a écrit: «A quoi ça sert d'occuper la place, tant qu'il y en a qui continuent de faire leurs courses au Cortes Ingles à côté ?» Ça sert, car il ne s'agit pas de n'importe quelle occupation: le geste hardi de certains est devenu un signal pour beaucoup; c'était «maintenant ou jamais», et la faim d'action a explosé, la faim de paroles.
Graffiti: «l'impossible ne peut qu'advenir». C'est la meilleure description de l'événement Sol. Partout la générosité, les sourires, des groupes d'amis qui décident «d'aller sur la place ensemble». D'autres, l'instant d'avant étrangers, sont devenus des compagnons à l'intérieur d'un mouvement, la place comme un aimant irrésistible... Une après-midi, le fils d'amis, âgé d'un an et demi, s'est mis à crier «Sol! Sol!»; nous nous étions éloignés et il réclamait ce Sol qui comptait tellement pour nous. Il y a dix jours personne n'aurait pu imaginer que Sol puisse représenter autre chose que le centre commercial et touristique d'une capitale européenne.
Sol, non comme lieu géographique mais comme événement inattendu, est venu ébranler deux des piliers de l'ordre des choses: d'un côté, il a brisé le consensus établi après la Transition, selon lequel l'actuel système de partis est le meilleur des systèmes de gouvernement et le remettre en question est ouvrir les vannes du chaos et de la dictature (quand la journaliste Angels Barcelo dit «nous ne devons pas céder à la tentation de mettre en cause l'actuel système démocratique», le mouvement insiste: «ce qu'ils appellent démocratie n'en est pas»). De l'autre, il rejette l'idée que la crise ne serait qu'un accident météorologique, et que la seule solution face à elle, serait de nous serrer la ceinture. Contre la gestion politique de la crise économique, Sol hurle «C'est du chantage, pas du sauvetage!» et désigne les responsables, politiciens au pouvoir et banquiers.
Ahuris, incapables de réaliser que «quelque chose est en train de bouger», acharnés à discréditer pour empêcher la contagion, les politiciens n'ont d'autre réponse que le chantage des «alternatives»: «vous dites non, mais vous n'avez rien à proposer». Ce qu'ils ignorent, c'est que, pour les générations sans avenir, l'incertitude face au lendemain est un vécu quotidien, et Sol nous permet, à tout le moins, de vivre collectivement cette incertitude.
Il semblait évident que l'événement-Sol, et plus généralement le mouvement du 15 mai, ne pouvait qu'accentuer les tendances électorales; et de fait la débâcle du Parti socialiste a été retentissante, y compris dans des villes, comme Madrid, déjà dirigées par le PP. Et maintenant?
Les campements (celui de Sol et ceux des autres villes) continuent. Un ami dit: «Il ne s'agit plus d'aller dans la rue, il faut créer les places». Sur la base de cette intuition, je hasarderai l'hypothèse que la place ne se créé que si l'on insiste, si l'on approfondit les éléments qui l'ont rendue possible : en dénominateurs communs minimaux la critique du pouvoir politique («Une vraie démocratie maintenant!») et de sa gestion du pouvoir économique («La crise doit être payée par ceux qui en sont responsables!»); la coopération du plus grand nombre comme force pratique qui rend la place réelle et tangible, qui rend le dénominateur commun minimal non seulement habitable mais délicieux, quelque chose qui vaut qu'on en fasse le pari. Contre l'auto-représentation des milliers de collectifs et de luttes qui existaient déjà, avec le risque de balkaniser les lieux, l'événement-Sol nous invite à chercher le point de connexion, le lieu d'où contribuer à ce commun, en partant, bien sûr, de ce que nous sommes mais aussi de ce qui nous rassemble.
Et ce n'est pas tout. Le 15 mai a confirmé la force de cet acteur imprévisible que nous pouvons appeler «Faites passer!». Le mouvement s'est auto-organisé avec cette exclamation simple et proliférante, dont la généalogie remonte aux mobilisations contre la guerre en Irak (en 2003), aux concentrations silencieuses du 13 mars 2004, pour exhorter le Parti populaire à dire la vérité sur les attentats de l'avant-veille à Madrid, ou encore la formation de V de vivienda (en 2006). Sans autre organisation que des réseaux amicaux et de coopération sociale, sans sigles ni programmes, avec des slogans simples et efficaces, en réaction contre un événement extérieur qui sert à rassembler les gens, marquant le temps, manifestant l'urgence de sortir dans la rue (la guerre, les attentats du 11 mars, les élections...). Dès sa première apparition, beaucoup ont essayé de s'en emparer, faisant circuler des dates sur internet ; mais « aites passer!» est un acteur méfiant, tout particulièrement des groupes organisés. Né des décennies de démobilisation politique, il insiste sur le pouvoir des «gens» des «personnes», du «peuple»; il ne s'intéresse, en quelque sorte, qu'aux mobilisations peer-to-peer.
On a demandé à un garçon, arrivé de Bilbao à Sol après avoir suivi avec fascination ce qui s'y passait: «Et maintenant?» Il a répondu: «Il ne faut pas avoir peur d'un épuisement du campement. Parfois les activistes, quand ils s'excitent sur quelque chose, s'y dévouent et l'étouffent, comme une mère hyper protectrice avec son enfant. Je ne suis pas un activiste, je vais m'en aller et retourner à ma vie, et quand quelque chose d'autre se passera je réapparaîtrai». «Faites passer!» apparaît et disparaît. Comment contribuer sans étouffer. Comment habiter la (prévisible) diastole du mouvement sans angoisse. Comment apprendre à se rassembler en tant que partie prenante, certes infime, de l'acteur imprévisible. Toutes questions que Sol pose sur la table.
Des amis argentins nous disent: «Tout ça est très intéressant, mais ce n'est pas l'Argentine en 2001. En 2001 ce sont ceux qui avaient été dépossédés par la crise qui ont pris la ville. Ici ce n'est pas le cas, on ne voit pas les signes de la crise». Penser un mouvement en termes de «ce qui manque» n'a pas d'intérêt, ce qui importe c'est de penser ce que fait Sol à ceux qui ont été le plus touchés par la crise économique, ceux qui ont perdu leur maison, les chômeurs de longue durée, ceux qui ont été relégués à jamais dans l'économie informelle, ceux qui, sans papiers, n'ont aucun espoir de régulariser leur situation parce qu'ils n'ont pas de contrat de travail, ou ceux qui ont perdu leurs papiers parce qu'ils ne pouvaient pas cotiser à la sécurité sociale... ces zones sociales les plus affectées par «l'intervention sociale», les plus marquées par la désaffiliation politique... ce sont les grandes inconnues de cette nouvelle phase ouverte par Sol. Comment tous ceux-là vont-ils s'investir ?
Le chemin sera long, mais le temps de la paralysie est derrière nous. Nous pouvons sourire.


Version originale : http://madrilonia.org/?p=2241
Traduction : Isabelle Saint-Saens.

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