Le rapport de la Cour des comptes sur la gestion des enseignants est « un bréviaire grossier des idées libérales », dénonce Francis Daspe, responsable de l'éducation au Parti de Gauche. En préconisant austérité et « meilleure gestion » des ressources existantes, ce rapport pourrait aider le gouvernement à justifier l'abandon d'une promesse : le recrutement de 60 000 enseignants au cours du quinquennat, s'inquiète-t-il.


Dans la nuit qui suivit la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, le roi fut réveillé d’urgence pour être informé de cet événement fondateur. A la nouvelle ainsi portée à sa connaissance, Louis XVI émit l’hypothèse d’une révolte pour qualifier l’action populaire. « Non, sire, c’est une révolution ! », lui fut-il rétorqué. La lecture du rapport de la Cour des comptes sur la gestion des enseignants rendu public mercredi 22 mai nous inspire une réflexion identique. Le commentaire le plus pertinent que nous pourrions adresser au président de la Cour des comptes, Didier Migaud, serait du même tonneau. « Un rapport ? Non, Monsieur le président, c’est un bréviaire ! »

C’est qu’en effet ce rapport recense la quasi-totalité des vieilles lunes libérales qui ont déstabilisé l’institution scolaire depuis plusieurs décennies. Elles avaient connu une accélération prodigieuse au cours des deux derniers quinquennats de la droite décomplexée. Nous nous étions (beaucoup) efforcés de vouloir croire, avec l’alternance, à une inversion de la tendance. Il n’en est malheureusement rien, ou alors si peu. Les politiques menées sont loin d’être en rupture avec leurs devancières : trop de continuités ont été d’ores et déjà dénoncées par les acteurs du système éducatif.

Les préconisations de ce rapport de la Cour des comptes, qui, rappelons-le, ne constitue pas un texte gouvernemental, coïncident en réalité grandement avec nombre de renoncements politiques et d’aveuglements idéologiques charpentant depuis une année l’action du ministre Vincent Peillon et le projet de loi d’orientation présenté au Parlement. L’examen un tant soit peu attentif du texte permet d’en prendre pleinement la mesure.

Il est suggéré d’en finir avec la gestion nationale des enseignants et de démanteler les cadres nationaux de l’école, via notamment le recrutement académique des enseignants du secondaire et l’adaptation des programmes à l’environnement local. La correspondance avec la volonté de territorialiser l’école, comme en témoignent la déclinaison de l’acte III de la décentralisation et le décret sur les rythmes scolaires, est à cet égard édifiante.

L’annualisation des obligations de services des enseignants, la redéfinition de leurs missions dans le sens d’une extension au mépris de leur formation et la polyvalence disciplinaire ne constituent rien moins qu’une attaque à peine voilée contre les statuts des personnels, pourtant boucliers de l’intérêt général.

L’autonomie des établissements est poussée extrêmement loin : les emplois du temps, la répartition des horaires entre disciplines et une partie des rémunérations des enseignants seraient décidées localement et non plus par des cadrages nationaux garants d’une certaine égalité territoriale, même imparfaite. C’est ouvrir de fait la boîte de Pandore d’une gestion managériale et d’une contractualisation des moyens attribués aux établissements sur la seule base d’une concurrence féroce que l’on voudrait présenter comme « libre et non faussée ».

L’allègement du nombre de cours dans les collèges défavorisés traduit en fin de compte le triomphe de la logique du socle commun, minimaliste et utilitariste, redoutable levier pour une école à deux vitesses se contentant de vouloir acheter une bien illusoire paix sociale dans des territoires demandant au contraire une volonté farouche de lutte contre les inégalités sociales.

La recommandation d’échanges de professeurs entre l’école élémentaire et le collège s’inscrit dans le cadre du dispositif Eclair (écoles, collèges et lycées pour l’ambition, l’innovation et la réussite) mis en place par la droite et que le nouveau ministre socialiste n’a pas abrogé. Le critère de « l’engagement » pour rémunérer différemment les enseignants fait irrésistiblement penser au salaire au mérite que voulaient instituer de manière compulsive les ministres de droite.

Pour justifier cette potion amère, la Cour des comptes reprend à son compte l’antienne des déclinistes de tout poil mettant toute leur énergie à dénigrer le système éducatif français pour mieux le démanteler en le transformant en entreprise, à force de gestion managériale et de privatisations rampantes. Ne dit-on pas que qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ?

Le dénominateur commun à toutes ces « suggestions impératives » est l’austérité. C’est ainsi que les conditions pour l’abandon d’une des rares promesses volontaristes faites lors de la campagne présidentielle sont offertes sur un plateau au gouvernement : le recrutement de 60 000 enseignants au cours du quinquennat. Il est claironné sur tous les tons qu’il ne s’agit pas d’une question de moyens humains supplémentaires, mais d’une meilleure gestion des ressources existantes, c’est-à-dire qu’il s’agit de s’accommoder de la pénurie créée par la droite. Autrement dit, faire mieux avec moins. Ce rapport ne vise rien moins qu’à justifier une capitulation programmée au milieu de gué en ce qui concerne ces recrutements absolument nécessaires.

Un rapport de ce type répond toujours à une commande. Concernant celui-ci, on aurait tendance à dire qu’il a été commandité. La nature du contrat semble claire : abattre encore davantage l’école de la République pourtant mise à mal. Le commanditaire ? Les forces coalisées de l’oligarchie communiant dans le mythe de la « seule politique possible », avec en figure de proue le Medef.

Camarades socialistes, considérez ce rapport comme un bréviaire grossier des idées libérales en le rejetant résolument, au lieu d’affirmer qu’il énonce des « pistes intéressantes ». Le jeu de rôles est trop bien connu pour nous abuser. Ne faites pas passer l’école sous les fourches caudines de l’austérité pour promouvoir l’école de la conformation sociale aux intérêts de l’oligarchie. Au contraire, osez rendre possible l’école de l’égalité et de l’émancipation, celle du peuple, qui se construira à mesure que s’accomplira la République sociale.

Francis Daspe, président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche. Il est aussi secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée).
Il est co-auteur avec François Cocq du livre intitulé L’école du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation, éditions Bruno Leprince.

 

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