En défense des lanceurs d'alerte

Après la controverse qui a suivi la publication de l'étude de Gilles-Eric Séralini sur la toxicité d'un maïs OGM, Fabien Piasecki (Fondation Sciences Citoyennes) revient sur la nécessité d'encadrer la déontologie de l’expertise et de protéger les lanceurs d'alerte, comme le prévoit une proposition de loi qui doit être examinée mi-octobre au Sénat.

Après la controverse qui a suivi la publication de l'étude de Gilles-Eric Séralini sur la toxicité d'un maïs OGM, Fabien Piasecki (Fondation Sciences Citoyennes) revient sur la nécessité d'encadrer la déontologie de l’expertise et de protéger les lanceurs d'alerte, comme le prévoit une proposition de loi qui doit être examinée mi-octobre au Sénat.

 



Qui est-il ? D’où vient-il ? Formidable héros des temps nouveaux, l’expert est l’incarnation de la vérité ou, a minima, de la vérité de l’instant. Au tribunal ou dans les médias, il donne un avis supposé être détaché de tout intérêt extérieur, qu’il soit financier, industriel, idéologique ou politique. Le moins que l’on puisse dire est que cela relève d’une vision idéalisée, pour ne pas dire utopiste, de la réalité.

Et les réactions à l’étude sur la toxicité d’un maïs génétiquement modifié et d’un pesticide publiée par le Pr Gilles-Éric Séralini et son équipe le 19 septembre dernier sont là pour nous le rappeler. Sitôt la publication scientifique révélée, il a fallu trouver le moyen de mettre en pièces les travaux du chercheur de l’université de Caen, ou d’en expliquer les limites méthodologiques, de manière à éviter un vent de panique dans les grandes surfaces ou au New York Stock Exchange où est cotée l’action Monsanto. Que les boursicoteurs distraits se rassurent immédiatement, elle n’a fait que progresser depuis deux ans, malgré quelques aléas saisonniers, et l’impact de l’étude à laquelle nous faisons allusion semble inexistant à ce jour (1). Par ailleurs, même si les réseaux sociaux se sont agités après l’annonce des résultats, au rythme des « On va tous crever ! » ou des « C’est du grand n’importe quoi cette étude. Comme si… », la pression médiatique semble un peu retomber.

Pourquoi donc allumer des contre-feux avant même la vérification des résultats scientifiques (dont, rappelons-le, l’évaluation a été réalisée par des pairs pour la revue Food and Chemical Toxicology, comme pour toute revue scientifique à comité de lecture) ? Le phénomène est bien plus complexe que ce que tendrait à nous faire croire des experts et des analystes autoproclamés. En s’évertuant à se (re)présenter comme des scientifiques, en laissant croire que Gilles-Éric Séralini et son équipe n’en seraient pas (vous rendez-vous compte, il a été aidé par des doctorants…), en les plaçant du côté des « marchands de peur » et non du sacro-saint progrès, c’est tout un pan de la déontologie scientifique qu’on cherche à mettre à mal. Il n’y aurait qu’une vérité, celle de l’invention technologique à tout crin, celle de la fuite en avant orchestrée par des acteurs industriels et financiers, pilotes invisibles d’une recherche publique désenchantée. La complexité du phénomène scientifico-politico-médiatique lié à l’étude du fondateur du Criigen (Comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie génétique) est d’autant plus grande qu’en plus de la notion d’expertise, elle (ré)introduit celle d’alerte.

Et si, d’expertise à conflits d’intérêts, il n’y a qu’un pas, d’alerte à suspicion de mensonge, il n’y en a guère plus… C’est d’ailleurs pour cela que la proposition de loi sur l’alerte et la déontologie de l’expertise, qui devrait être examinée par les sénateurs dans les semaines qui viennent (la première lecture est prévue pour le 15 octobre au Sénat), relève de l’intérêt général, comme l’association pour une Fondation sciences citoyennes (FSC) s’évertue à le répéter depuis sa création. Ladite proposition de loi, empruntant pour beaucoup au projet rédigé par la FSC et des juristes compétents, relève du salut public tant la contre-expertise ou l’alerte sur un danger potentiel, qu’il soit sanitaire ou environnemental, apparaissent difficiles aussi bien à mettre en œuvre qu’à faire valoir. D’aucuns diront que les dispositifs d’alerte existent déjà, qu’ils relèvent des prérogatives d’institutions comme l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) ou l’Efsa (Autorité européenne de sécurité des aliments) mais cela est loin d’être suffisant (les conflits d’intérêts de certains membres de cette dernière étant d’ailleurs avérés).

Quid de l’employé, du salarié, du laborantin, du chercheur, du bénévole dans une association, du citoyen qui serait confronté ou exposé à un phénomène, à un produit, à une substance dont il soupçonnerait une dangerosité pour lui ou pour autrui ? Ces alertes dites informelles doivent être entendues et enregistrées sans que ceux qui les lancent ne soient susceptibles d’être sujets à représailles hiérarchiques ou catégorielles (sanction interne, harcèlement ou dénigrement voire mise au placard ou licenciement) ou envoyés devant un tribunal par un lobby ou un industriel qui se sentiraient lésés.

D’une certaine manière, Gilles-Éric Séralini fait partie de ceux-là, de ces lanceurs d’alerte qui participent à porter à la connaissance du grand public une information que des intérêts supérieurs éviteraient de mettre à jour ou dissimuleraient purement et simplement. Parce que finalement, que nous importe-t-il vraiment dans l’affaire de la toxicité des OGM ? C’est qu’on arrête de prendre le consommateur pour un idiot, pour ne pas dire un « cobaye », pour reprendre la taxinomie du moment. Un phénomène est d’ailleurs amusant à observer sur ce dernier point : pour ne pas avoir à discuter de la dangerosité des OGM, de leur mise sur le marché sans tests préalables adaptés, c’est le sort des pauvres petites bestioles sacrifiées sur l’autel de la science des marchands de peur qui occupe désormais une partie de l’espace médiatique. On croit rêver. À défaut d’expertise contradictoire, c’est un déplacement sémantique malsain qui est choisi par ceux qui ne voudraient pas que Gilles-Éric Séralini et ses collègues puissent avoir raison. Ajouté à ce que nous mentionnions plus haut, à savoir la tentative de procès en non-scientificité des travaux réalisés par le chercheur normand, l’essai de transposition du débat sur la vivisection à l’œuvre dans les laboratoires confine à l’abjection.

Pour toutes ces raisons mais aussi pour que ne soient pas autorisés à la vente des produits à la dangerosité non encore ou mal évaluée (nous avons parlé ici du cas Séralini et des OGM parce qu’ils relèvent de l’actualité brûlante mais nous aurions tout aussi bien pu traiter d’autres sujets technoscientifiques tels que la géo-ingénierie, la biologie synthétique ou encore les nanotechnologies), pour que l’expertise ne soit pas monolithique et exprime la contradiction et le doute fondamental – pour ne pas dire fondateur – en sciences, espérons que les sénateurs prendront leurs responsabilités malgré un contexte agité pour qu’enfin l’expertise et sa déontologie supposée intrinsèque soient encadrées, que l’alerte et ceux qui la portent soient entendus. 

 

(1) Cela peut être amené à changer dans la mesure où l’agence russe de protection des consommateurs Rospotrebnadzor indique sur son site que « l'importation et la commercialisation en Russie du maïs OGM NK603 [produit et commercialisé par Monsanto] est temporairement suspendue »…

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