Tranströmer et le Prix Nobel de l'ignorance

Il faut lire le Suédois, «immédiatement accessible à tous», estime Jean-Pierre Siméon, poète et dramaturge, directeur artistique du Printemps des Poètes, malgré les critiques littéraires qui ont fait si peu de cas d'un écrivain «traduit dans 60 pays».
Il faut lire le Suédois, «immédiatement accessible à tous», estime Jean-Pierre Siméon, poète et dramaturge, directeur artistique du Printemps des Poètes, malgré les critiques littéraires qui ont fait si peu de cas d'un écrivain «traduit dans 60 pays».

 


 

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puceinvite.jpg Fort caractéristiques de la façon dont les médias traitent généralement aujourd'hui la poésie ont été l'embarras ou la désinvolture, voire le mépris sentencieux avec lesquels ils ont accueilli l'annonce du Prix Nobel de littérature. Apparemment crime de lèse-majesté contre les princes de la critique littéraire, lâchement pris à revers, la décision du jury Nobel aurait consacré un parfait inconnu, obscur tâcheron du vers tombé des nues du grand nord (voir le billet de La Montagne), ou pour le dire comme le rédacteur de Libération, «n'importe qui», un poète «bof»...

Outre que cela est inutilement insultant, c'est d'une consternante sottise. Inconnu, Thomas Tranströmer? Traduit dans 60 pays, célébré aux Etats-Unis, salué par Brodsky, invité partout depuis deux décennies (y compris en France par les Parvis poétiques de Marc Delouze), traduit en France dans les années 90 grâce à la sagacité de Jean-Yves Reuzeau au Castor astral, disponible en poche chez Gallimard: décidément, comme «n'importe qui», on fait mieux, semble-t-il! Inconnu de qui donc? Hélas, particulièrement de ceux dont le métier serait de le connaître, ces critiques littéraires qui, au pays de Villon, Rimbaud, Apollinaire ou Aragon, par paresse intellectuelle autant que par soumission au diktat économique qui règle le marché du livre, ont globalement exclu du champ littéraire la poésie au profit du roman-roi.

L'affaire Tranströmer est le symptôme d'une ignorance injustifiable, plus: d'une incompétence. Que la plupart de nos journalistes s'en soient tenus à reproduire la dépêche AFP, informée certes, mais purement factuelle et impersonnelle, en dit long. La place qu'y occupe par exemple «l'apoplexie» du lauréat est aussi curieuse que dérisoire. Mais peut-on s'en étonner? Quand on compare la place réservée à la poésie dans la presse française de référence (à l'exception notable de l'Humanité qui offre régulièrement deux pleines pages sur les parutions poétiques) par rapport à ce qui se pratique en Grande-Bretagne, dans le monde arabe, en Corée du Sud ou en Russie, la preuve est quotidiennement donnée que nos critiques ne lisent pas les poètes. Or je le répète, cela relève quasi de la faute professionnelle. Ignorer Tranströmer pour un critique littéraire, c'est à peu près pour un journaliste sportif ignorer jusqu'au nom du footballeur à qui on remet le ballon d'or annuel. Au reste, nous avions connu le même ébahissement embarrassé lorsque le Nobel avait couronné la poétesse polonaise Szymborska... L'occasion était pourtant belle avec Tranströmer d'appeler à lire avec empressement un poète immédiatement accessible à tous, dont l'œuvre exprime notre actuel sentiment du monde, vulnérable et incertain, sans jamais céder à un cynisme commode qui agit trop souvent chez nous comme un exutoire. Ç'aurait pu aussi être l'occasion de se pencher, à travers l'exemple du Castor astral, sur l'effort constant de ces petits éditeurs qui, quant à la poésie d'ici et d'ailleurs, sauvent l'honneur. On aurait profit ainsi à découvrir la collection D'une voix l'autre dirigée par Jean-Baptiste Para à Cheyne-éditeur; peut-être la chance de ne pas être pris au dépourvu lorsque le prochain poète des horizons lointains sera distingué...

Et qu'on ne nous dise plus, de grâce, que la poésie n'intéresse personne: le Printemps des Poètes –qui a ses défauts sans doute– prouve le contraire: il mobilise en quinze jours bien plus de public que le Salon du livre de Paris et la Foire du livre de Brive réunis. Ni que la poésie contemporaine serait illisible: illisibles William Cliff, Jean-Pierre Verheggen, André Velter, Jean-Michel Maulpoix, Jean-Claude Pirotte ou Ludovic Janvier? La mauvaise foi heureusement ne tue pas... Allons, peut-être faut-il s'en tenir à ce que disait Saint-John Perse dans son allocution lors de la remise de son prix Nobel en 1960: «C'est assez pour les poètes d'être la mauvaise conscience de leur temps.»

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