Redéfinir la coopération internationale

«En matière de coopération décentralisée, nous avons désormais autant besoin de nos partenaires qu’ils ont besoin de nous»: Roberto Romero (PS) et Pierre Serne (EELV), vice-présidents de la région Ile-de-France respectivement en charge des affaires internationales et des transports, plaident pour une redéfinition de la coopération des collectivités locales avec les pays « émergés ».

«En matière de coopération décentralisée, nous avons désormais autant besoin de nos partenaires qu’ils ont besoin de nous»: Roberto Romero (PS) et Pierre Serne (EELV), vice-présidents de la région Ile-de-France respectivement en charge des affaires internationales et des transports, plaident pour une redéfinition de la coopération des collectivités locales avec les pays « émergés ».

 


 

 

La coopération décentralisée, qui formalise et encadre les relations entre collectivités locales françaises et étrangères, atteint aujourd’hui ses limites. Principal outil de l’action extérieure des territoires, elle repose sur un modèle ancien de solidarité Nord-Sud, basé sur un transfert unilatéral de fonds et d’expertise vers les pays en voie de développement. Ce modèle est aujourd’hui dépassé. L’évolution du monde et des relations internationales appellent un changement. Il y a selon nous urgence à redéfinir notre doctrine et nos méthodes en matière de coopération.

La région Ile-de-France possède quatorze accords de coopération décentralisée. Près de la moitié concernent des régions de pays devenus de vraies puissances économiques : Brésil, Chili, Vietnam, Chine... Ces régions disposent de moyens considérables. Continuer à financer leur développement ne fait plus sens, ce qu’elles nous disent d'ailleurs clairement. Quand bien même, les besoins de ces territoires sont tels que les moyens que nous pourrions mobiliser sont marginaux. L’Etat de Sao Paulo est aujourd’hui le troisième PIB d’Amérique latine, compte plus de 40 millions d’habitants et produit plus de 55 000 tonnes de déchets par jour. Notre capacité d’intervention est en outre fortement limitée par le contexte de crise qui nous oblige, et c’est normal, à centrer nos investissements sur nos territoires.

Si les régions françaises ne sont pratiquement plus attendues pour leur apport financier, elles restent largement recherchées. L’explosion de la croissance urbaine confronte les métropoles mondiales à des enjeux immenses : transports, énergie, protection de l’environnement, logement … autant de sujets où leur expertise et leur expérience sont limitées, et où celles des collectivités françaises sont reconnues et demandées.

A Santiago, Sao Paulo, Hanoi, les besoins d’ingénierie et de construction dans le BTP, les transports, l’assainissement ou la gestion des déchets sont énormes. D’importants appels d’offres sont déjà lancés ou le seront prochainement. Or, les capacités locales à y répondre sont limitées, dépassées par la quantité de l’offre. En Ile-de-France, sur tous ces sujets, nous avons des savoir-faire, des entreprises et des acteurs qui peuvent proposer des solutions. Nos pôles de compétitivité sont ainsi regardés de près par nos partenaires étrangers.

Ces marchés sont plus ou moins difficiles à pénétrer. La coopération décentralisée offre un cadre privilégié pour le faire. Plus de 5 000 collectivités françaises ont noué des partenariats avec 10 000 collectivités étrangères, dans 141 pays. Nous pensons que, via leurs accords de coopération, les régions françaises ont un rôle à jouer dans l’internationalisation de leurs entreprises, dans la diplomatie économique prônée par le gouvernement français. Les relations anciennes construites dans ce cadre par l’Ile-de-France lui permettent d’avoir un accès direct aux décideurs locaux, ainsi que leur confiance dans la réalisation d’études ou de travaux. Les PME franciliennes le savent. Nombre de celles qui axent leur développement sur l’international considèrent que nos coopérations décentralisées leur facilitent l’accès aux marchés. Elles nous demandent de les accompagner, en promouvant leur expertise auprès de nos partenaires, en les renseignant sur leurs attentes et en les mettant en lien avec eux. Et nous le faisons. Car décrocher des marchés là-bas, c’est préserver des entreprises sur nos territoires et y créer de l’emploi.

Accepter que, en matière de coopération, nous avons désormais autant besoin de nos partenaires qu’ils ont besoin de nous est sans doute la transformation la plus importante de l’action internationale régionale. Cela implique d’inscrire nos coopération dans des logiques de réciprocité, avec une exigence forte de « retour sur nos territoires », qui peut se traduire par des marchés, mais pas seulement. En tant que région capitale, nous sommes confrontés, et depuis longtemps, aux mêmes défis que les métropoles mondiales, sur des sujets d’intérêt général comme la mobilité urbaine. Dans plusieurs endroits du monde, des solutions sont pensées et testées, comme à Sao Paulo, pour lutter contre les inégalités sociales et territoriales. Nous avons à apprendre, tout autant que nous pouvons être pourvoyeurs de solutions et d’expertise.

Chacun sait combien la lutte contre le dérèglement climatique et la protection de la planète passent aujourd’hui par des réponses globales, concertées et construites à l’échelle mondiale. Et vu l’impact croissant des villes, et en particulier des métropoles, dans l’empreinte écologique globale, il est évident que les enjeux environnementaux des mégalopoles sont l’une des clés des évolutions de la planète à court terme. D’où l’importance de ce que pourrait produire une politique équilibrée de coopération entre métropoles mondiales en termes de bonnes pratiques et de solutions durables.

La coopération décentralisée recèle un vrai potentiel de développement pour nos territoires. Charge à nous, élus locaux, de lui donner les moyens de produire les résultats attendus. Lors du dernier vote du budget international de la région Ile-de-France, nous avons distingué les actions que nous menons dans les pays relevant de l’aide publique au développement de celles que nous conduisons dans les régions appartenant à ces pays désormais « émergés ». Nous avons aussi diminué nos dépenses d’investissement de plus de 10%.

Dans les pays émergents, passer d’une culture de la solidarité à la coopération fait doublement sens politiquement. D’une part, cela atteste de notre compréhension des évolutions du monde, et nous permet de nous doter d’outils adaptés et utiles à la sortie de crise. Ainsi, plus de 20 000 Franciliens bénéficient chaque année de programmes de mobilité internationale, à l’issue desquels ils trouvent un emploi ou peuvent faire valoir une expérience de poids dans leur parcours professionnel. D’autre part, axer notre coopération internationale sur les questions urbaines nous permet de promouvoir une vision politique de l’organisation de la métropole, la place des services publics, la primauté d’un aménagement du territoire durable sur le plan social et environnemental : renforcer les transports en commun, promouvoir la ville durable post-carbone, réduire les inégalités sont autant d’objectifs politiques que nous défendons ; y compris – et surtout – dans les pays où les décideurs, quelle que soit d’ailleurs leur appartenance politique, réalisent que, face aux enjeux de la croissance urbaine, le tout marché n’est pas une solution, et que l’intervention publique est indispensable.

Sans renoncer à la solidarité et au développement, nous pensons qu’il faut faire évoluer notre appréhension de l’action internationale. Arrêter de consacrer des moyens à des zones qui n'en ont plus besoin permettra par ailleurs de nous concentrer sur celles qui sont réellement en difficulté : le sud de la Méditerranée, l’Afrique, où le développement et la solidarité sont nécessaires pour limiter la propagation des mouvements extrémistes, la déstabilisation des Etats et la fragilisation des sociétés.

Un territoire qui se referme condamne son propre développement. Nous plaidons donc pour le renforcement de l’action extérieure des collectivités locales. Cette évolution repose moins sur les moyens que nous pourrons mobiliser que sur notre capacité à faire évoluer nos modèles et notre vision de la coopération internationale. Et c’est sans doute ce qui est le plus difficile mais aussi le plus exaltant.

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