Pécresse m'a tuer

Michaël Gutnic vient de démissionner du Conseil d'administration de l'Université de Strasbourg, où il enseigne, pour dénoncer publiquement «l'incurie de l'Etat» qui asphyxie les universités. Il explique les raisons de son geste dans une lettre à tous les personnels et publiée par Mediapart.

Michaël Gutnic vient de démissionner du Conseil d'administration de l'Université de Strasbourg, où il enseigne, pour dénoncer publiquement «l'incurie de l'Etat» qui asphyxie les universités. Il explique les raisons de son geste dans une lettre à tous les personnels et publiée par Mediapart.

 

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puceinvite.jpgUn important Congrès sur les finances de l'Université de Strasbourg (UdS) s'est tenu ce mardi 28 juin. Il fut l'occasion de dénoncer l'incurie de l'Etat par le vote très majoritaire d'une motion présentée par l'intersyndicale Agir Ensemble pour une Université Démocratique, exigeant que l'Etat tienne ses engagements financiers et restitue à notre établissement les millions d'euros qu'il lui doit.
Après cinq ans de mandat d'administrateur, dont la moitié passée au service de la nouvelle UdS fusionnée, j'ai voulu dénoncer ce désengagement inacceptable de l'Etat et apporter mon soutien à cette motion en présentant ma démission du Conseil d'administration de l'Université. Ce ne fut pas une décision facile à prendre et je ne renonce d'ailleurs pas à mon engagement pour les personnels et les étudiants de l'université. Mais l'attitude de la présidence de l'UdS lors de ce congrès n'a fait que me conforter dans ce choix pour dénoncer une situation devenue intenable.
La politique gouvernementale qui est en train de déstructurer l'enseignement supérieur et la recherche doit être dénoncée avec force. Le geste politique de cette démission est le seul moyen qu'un administrateur engagé ait trouvé pour le faire.
Une politique nationale inacceptable...
Les multiples réformes imposées par le gouvernement depuis quatre ans ont considérablement dégradé les conditions de travail des personnels des universités et des organismes de recherche, aussi bien que les conditions d'études des étudiants.
La politique du ministère, favorisant le tout financement sur projet –pacte pour la recherche, ANR, plan Campus, politique dite «d'excellence»...– a poussé les universités et les collègues à la mendicité et à l'individualisme.
La collégialité a presque disparu des universités et la démocratie est constamment bafouée par les nouveaux modes de gouvernance parallèles –conseils d'administration à la mode LRU réduits à de simples chambres d'enregistrement et trop souvent contournés, autres conseils réduits à un rôle consultatif, mise en place des fondations, groupes de pilotage opaques et resserrés.
... et une complaisance locale volontaire ou forcée
Résignation, complicité ou servilité, ou bien simple instinct de survie, la majorité des collègues ont accepté la situation. Certains tentent de résister mais se font laminer par le système ou abandonnent par lassitude. D'autres en profitent à plein et s'engagent en fait «pour aller à la soupe» de la performance, de l'excellence ou tout simplement des primes.
La plupart tentent de «faire tourner la boutique» avec les moyens du bord. Les charges pesant sur les chercheurs et enseignants-chercheurs se multiplient et les personnels administratifs et techniques n'en peuvent plus d'accumuler les heures supplémentaires pour traiter les dossiers et pallier en vain la sous-administration criante comme à la désorganisation des services dont on ne sait plus qui en est le principal responsable, ou la politique gouvernementale, ou la gestion locale.
Nos universités sont devenues en très peu de temps des entreprises gigantesques qui ont perdu leur humanité.
L'Université de Strasbourg au bord de l'asphyxie
A Strasbourg, on nous vendait en 2008 la fusion des trois universités et l'intégration de l'IUFM comme la chance d'être plus fort, plus grand, plus visible à l'international. Un projet d'établissement bien mal ficelé, avec l'appui de cabinets de consultance à la compétence douteuse et dont on s'interroge sur la valeur ajoutée, annonçait pourtant la plupart des graves problèmes qu'a rencontrés l'UdS depuis deux ans.
L'Université de Strasbourg avait alors cherché à être le bon élève de la classe. Si elle a cru un temps que le ministère l'accompagnerait de son soutien, force est de constater que même ici, l'Etat ne tient en rien ses engagements, laissant notre université, comme bien d'autres établissements, au bord de l'asphyxie. Les promesses de la ministre n'ont pas été tenues.
Je démissionne donc pour dénoncer le mensonge d'Etat sur l'enseignement supérieur et la recherche. Mais je compte bien rester mobilisé et je garde espoir que la communauté universitaire et les étudiants ne sombreront pas dans la résignation et continueront de se battre pour défendre ce qu'il reste de nos biens les plus précieux: le service public, la collégialité, le droit aux études et la liberté de la recherche.
PS : Au moment de finir cette lettre me parvient l'annonce du remaniement ministériel. Avec un brin d'humour noir je pourrais écrire: «Pécresse m'a tuer» puis s'en est allée. Le même sort que celui qu'elle a réservé à l'Enseignement Supérieur et la Recherche est-il promis au Budget de l'Etat?

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En fichiers attachés, on trouvera la déclaration des élus Agir Ensemble au Congrès du 28 juin, ainsi que la motion présentée par l'intersyndicale Agir Ensemble et adoptée.

Michaël Gutnic est maître de conférences à l'Irma (Institut de recherche mathématique avancée).

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