Esclavage : la mémoire contre l’histoire ?

Caroline Oudin-Bastide, historienne de l’esclavage aux Antilles françaises, répond au billet de blog de Jean-Pierre Anselme , mis en ligne sur Mediapart le vendredi 27 mars et dans lequel un tract, signé par plusieurs organisations, dénonce un historien de la Guadeloupe.

Caroline Oudin-Bastide, historienne de l’esclavage aux Antilles françaises, répond au billet de blog de Jean-Pierre Anselme , mis en ligne sur Mediapart le vendredi 27 mars et dans lequel un tract, signé par plusieurs organisations, dénonce un historien de la Guadeloupe.


 

Nicolas Chaulet, membre d’une ancienne famille blanche autrefois propriétaire d’esclaves à la Guadeloupe, aurait tenu, lors d’une altercation avec un noir dans un restaurant, les propos suivants à l’égard d’un afro-antillais : « Sale nègre ! Fils de pute ! Esclave ! Fils de vieille négresse ! C’est moi Nicolas Chaulet qui te le dit, les nègres ont toujours été les chiens des Chaulet ! Kounya manman-w, makak ! Un petit nègre comme toi ne peut pas faire peur à un Chaulet ! Je vais te faire tuer, sale petit nègre ! ». J’écris « aurait tenu » dans la mesure où Nicolas Chaulet affirme dans un droit de réponse publié sur le site Bondamanjak que c’est lui qui a été victime d’injures à caractère racial lors de cet incident et qu’il n’a pas proféré le chapelet d’insultes dont on l’accuse. En employant le conditionnel je ne cherche pas un faux-fuyant me permettant de ne pas me prononcer sur cette affaire, je respecte un principe démocratique fondamental : la présomption d’innocence. La justice, saisie par les deux parties, a le devoir impérieux de démêler le vrai du faux.

Il est indéniable, quoiqu’il en soit, que cette affaire résonne avec d’autres propos, incontestables ceux-là, tenus à diverses reprises par des békés.

Je ne reviendrais que sur les déclarations d’Alain Huygues-Despointes, proférées lors d’une émission diffusée sur Canal+ en 2009 : « Quand je vois des familles métissées avec des Blancs et de Noirs, les enfants sortent de couleurs différentes, il n’y pas d’harmonie. Il y en a qui sortent avec des cheveux comme moi, il y a d’autres qui sortent avec des cheveux crépus, dans la même famille, avec des couleurs de peau différentes, moi je ne trouve pas ça bien. On a voulu préserver la race » ; « Les historiens, ajoutait-il, ne parlent que des aspects négatifs de l’esclavage mais il y a eu de bons côtés aussi. C’est là où je ne suis pas d’accord avec eux. […] Il y a des colons qui étaient très humains avec leurs esclaves, qui les ont affranchis, qui leur donnaient la possibilité d’avoir un métier, des choses… ». Ces dires suscitèrent, à très juste titre, une grande indignation dans l’opinion publique antillaise.

Les commentaires concernant les déclarations d’Alain Huygues-Despointes ont généralement porté sur l’hommage rendu à l’endogamie raciale ségrégationniste des békés (qui se constituent par là-même en caste)  et sur les considérations scandaleuses concernant « les bons côtés de l’esclavage », la mise en cause des historiens passant presque inaperçue. Celle-ci me semble pourtant importante dans la mesure où elle nie l’autonomie de la recherche historique par rapport au politique. Pour Monsieur Huygues-Despointes le rôle des historiens n’est pas de questionner l’histoire à partir des sources ; ils se doivent de répondre à ce qui correspond à son impératif mémoriel : montrer que l’esclavage n’a pas été si terrible que cela, qu’il a eu des effets positifs.

J’ai été stupéfaite de constater que diverses organisations de la Guadeloupe (COSE, LKP, CIPN, MIR, FKNG !(1)), dans un tract d’appel à une marche contre le racisme, les discriminations et le mépris le 29 mars 2015, adoptent de fait, bien qu’avec un objectif contraire, une démarche similaire. L’affaire Chaulet « intervient, affirme ce tract, au moment même où un historien français révisionniste, un certain Jean-François Niort, par ailleurs membre du conseil scientifique du fameux Mémorial Act, a entrepris de mettre en avant les " bons côtés du Code noir " ». Historien du droit, Jean-François Niort s’est efforcé d’analyser la complexité juridique du Code noir(2) : il développe l’idée qu’il existe dans le Code noir une coexistence de la réification juridique de l’esclave (il est un bien meuble) et de son humanité (sa capacité de raisonner et de prendre des initiatives est reconnue puisqu’il peut par exemple gérer un « négoce » ou « tenir boutique » pour le compte de son maître, il doit être baptisé et catéchisé, c’est-à-dire être intégré dans la religion commune, il a accès au mariage, toutes dispositions juridiques qui ne serait pas applicable à un animal). Cette coexistence, explique J.-F. Niort, n’est pas contradictoire au regard du droit du XVIIe siècle dans la mesure où celui-ci disjoint l’humanité (au sens de la reconnaissance de l’esclave en tant qu’homme) de la personnalité juridique réservée aux hommes libres.

Si le fait que le Code noir est un texte juridique « monstrueux » sur le plan moral et philosophique est évident, conclut l’historien, il n’est pas un « monstre juridique » dans le sens où il est cohérent avec le droit de l’époque. Le texte de Niort est « révisionniste » au sens positif que les historiens donnent à ce terme : il adopte une démarche critique consistant à réviser, de manière rationnelle, certaines opinions couramment admises en histoire et propose une nouvelle interprétation des sources. Il n’est en rien négationniste dans la mesure où il ne conteste pas et ne minimise pas le crime contre l’humanité que constitue l’esclavage. Comme tout écrit qui tente de poser un problème historique, il est discutable au sens ou il mérite une discussion argumentée. En affirmant que J.-F. Niort « met en avant "les bons côtés du Code noir" », c’est-à-dire en lui prêtant les mots d’Alain Huygues-Despointes, les organisations signataires du tract opèrent une manipulation indigne d’elles et de l’opinion à laquelle elles s’adressent ; en le qualifiant de « révisionniste », terme devenu infamant, elles font barrage à toute discussion sur le texte qu’il a publié.

Mon propos n’est au reste pas ici de défendre l’analyse de J.-F. Niort qui n’emporte pas, sur tous les points, mon adhésion. Il est de défendre le travail de l’historien qui ne consiste pas à renforcer un discours convenu et rassurant mais à poser de nouvelles questions à l’histoire pour en montrer la complexité.

L’historien qui travaille sur l’esclavage est en butte à des injonctions mémorielles contradictoires. D’un côté on lui demande, généralement au nom de la cohésion sociale, d’éviter de parler de parler des crimes commis par des planteurs appartenant à des familles dont les descendants sont présents, et puissants, dans les îles. De l’autre on attend de lui qu’il s’emploie à glorifier les actes de résistance des esclaves en évitant de s’interroger sur les moyens multiples qui ont permis au système de perdurer (parmi lesquels figurent, selon moi, la hiérarchisation raciale et professionnelle de la masse servile mais aussi les espaces d’autonomie laissés aux esclaves par la concession des jardins et du samedi) ; on l’insulte par ailleurs sans vergogne lorsqu’il ose parler de l’esclavage domestique africain et du rôle joué par certaines couches sociales et Etats africains dans la traite atlantique alors même que nombre d’historiens africains se sont, depuis plusieurs années, emparés de ce thème.

Pour mener à bien son travail l’historien doit s’émanciper, selon Ibrahima Thioub, professeur d’histoire à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, des mémoires victimaires ou non repentantes, en compétition pour imposer le sens  qu’elles accordent aux faits historiques(3). C’est en effet le seul moyen d’offrir aux lecteurs des ouvrages qui leur donnent à penser et de permettre, par là même, le développement de ce que Tzetan Todorov appelle une « mémoire exemplaire », une mémoire qui fait du passé un exemplum en s’efforçant d’en tirer les leçons pour en faire un « principe d’action pour le présent »(4).


(1) Collectif de l’Ouest de Sainte-Rose et des Environs, Liannaj Kont Pwofitasyon, Comité International de Peuples Noirs, Mouvement International pour les Réparations, Fos pou Konstwi Nasyon Gwadloup !

(2) Jean-François Niort, Code Noir, Editions Dalloz, Paris, 2012.

(3) Préface du livre du livre de Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard, Etre esclave, La Découverte, Paris, 2013.

(4) Tzvetan Todorov, Les abus de la Mémoire, arléa, Paris, 1998.

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