De l'Histoire et du National

Le titre du livre de Marcel Detienne prend le contre-pied d'une formule régulièrement répétée dans les milieux universitaires et dans les débats sociétaux: on ne peut comparer que ce qui est comparable. Sous son allure de maxime relevant du bon sens, ce principe implique deux choses: il limite les champs d'investigation et il les condamne au sérieux.

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Le titre du livre de Marcel Detienne prend le contre-pied d'une formule régulièrement répétée dans les milieux universitaires et dans les débats sociétaux: on ne peut comparer que ce qui est comparable. Sous son allure de maxime relevant du bon sens, ce principe implique deux choses: il limite les champs d'investigation et il les condamne au sérieux.

 

La plume alerte de l'auteur ne confond pas le sérieux avec la raison, c'est pourquoi elle a pu déranger les historiens raillés. Quand il retourne aux sources de l'anthropologie, c'est pour mettre en avant l'esprit comparatiste de cette discipline, sa quête d'ailleurs pour mieux nous interroger sur nous-mêmes. Mais la fin du XIXe siècle a vu la victoire de l'histoire dans un contexte national particulièrement prégnant.

 

L'auteur le rappelle, le premier département d'anthropologie sociale n'a été créé à l'université de Nanterre qu'en 1986, alors qu'il y a un département d'histoire dans chaque université française. La nation France s'est construite et autoproclamée en revendiquant l'histoire comme source de légitimité. C'est pourquoi les programmes d'histoire de l'éducation nationale sont régulièrement objets de débats : l'élève français de demain pourra-t-il devenir citoyen en méconnaissant le passé national ? Pourquoi ne pose-t-on pas comme question : l'élève d'aujourd'hui ne devrait-il pas être citoyen d'une planète mondialisée en étant sensible aux différences culturelles ?

 

Marcel Detienne touche juste quand il remet en cause les grands modèles de l'histoire scientifique : Bloch, Braudel et même Vernant. Malgré l'envie de dépasser les frontières, le comparable n'a jamais dépassé les frontières des sociétés écrites - on ne compare que ce qui est comparable... -, le national a même repris le dessus avec, comme assise, son modèle grec indétrônable - le retour d'un certain refoulé. Après avoir fait de la Méditerranée l'objet de sa recherche, Braudel en est en effet revenu à L'Identité de la France. Aujourd'hui, on se rend compte qu'il exprimait déjà une angoisse se manifestant désormais clairement politiquement puisque le recours à l'identité s'oppose au désir d'aller dans l'ailleurs ou de le recevoir.

 

Le musée du quai Branly illustre parfaitement les assertions de Detienne : tous les continents sont représentés, sauf l'Europe. Puisqu'il dénonce la dichotomie lévi-straussienne entre « société chaude » et « société froide », il faut bien admettre que ce musée - réussi d'un point de vue esthétique - reconduit l'opposition entre les sociétés écrites et orales : l'Europe relevant exclusivement de la culture historique (?), elle ne serait pas concernée par les arts premiers... Incroyable survivance d'un préjugé ethnocentrique qui fait des populations européennes des peuples à part, sans traditions culturelles relevant de l'ethnologie. Là encore, c'est l'esprit national français, construit autour de la notion d'histoire - et de mémoire (Les lieux de mémoire de Pierre Nora) -, qui génère un tel préjugé, d'autres constructions nationales mettront au contraire en valeur l'homogénéité ethnique supposée d'un peuple - voir les musées d'ethnographie de Roumanie.

 

Le comparatisme et le décloisonnement des disciplines prônés par Detienne se retrouve toutefois chez quelques chercheurs comme Alain Testart - ethnographie et sources antiques (Eléments de classification des sociétés). Mais l'exception n'est pas la règle et les sciences, au lieu d'être complémentaires, convergeant vers le même but, c'est-à-dire la connaissance, se vivent surtout comme concurrentes puisque on déconseillera au psychologue d'aller faire un petit (dé)tour en éthologie (Boris Cyrulnik est une autre exception) - ce n'est pas sérieux... Le philosophe a peu d'intérêt alors pour les terres obscures de sa part animale puisque son continent à lui, c'est celui de la raison - de la transcendance dans les sciences...

 

Comme l'argument d'autorité, le reproche méthodologique vise à rapprocher toute réflexion transversale d'une sorte de folie passagère : ce n'est pas sérieux, ce n'est pas rigoureux, ce n'est pas scientifique etc. Or le cloisonnement entraîne la disparité des savoirs, par exemple : l'épicurisme en philosophie est bien éloigné de son traitement en histoire des religions, d'un côté une pensée philosophique matérialiste, de l'autre une secte philosophique fonctionnant comme une communauté religieuse (Renée Koch, Comment peut-on être dieu ?) - non la fin de la croyance mais le début. Au lieu d'avoir une connaissance de l'épicurisme, nous en avons deux et elles ne se rencontrent pas. L'académisme universitaire se charge d'entériner ces modernes contradictions scolastiques.

 

Puisque l'on reprocha à l'auteur d'avoir écrit un pamphlet - ce qui est exagéré, l'historien supporte si peu l'ironie ? -, il précise qu'il s'agit d'un pamphlet théorique dans lequel il rapporte quelques pistes de travail qui ont abouti : comparer les tracés de fondation, les régimes d'historicité, les pratiques d'assemblée ou encore les nations et leurs mythidéologies. On pourrait dire aussi de ce livre si peu pamphlétaire qu'il est avant tout une défense et illustration de l'approche anthropologique. Et cela ne signifie pas seulement anthropologie sociale ou culturelle, mais anthropologie générale. Ce qui devrait guider le chercheur en sciences sociales et humaines, c'est le désir de connaître. La discipline ou la méthode ne sont que le cadre et le moyen d'y parvenir. C'est pourquoi le philosophe Michel Foucault se fit historien pour parvenir à mettre en œuvre son projet de connaissance anthropologique. La conclusion est donc lapidaire : sus aux frontières !

 

Marcel Detienne, Comparer l'incomparable, Points Essais, 2009, 188 pages, 8€.

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