Virginia Woolf, actuelle

« J’ai envie de danser, rire, manger des gâteaux roses, et des jaunes, et boire un petit vin sec… Chagrins, chagrins. Joie, joie. Tissés ensemble » (Virginia Woolf, Le Quatuor à cordes)

Virginia Woolf (Georges Charles Beresford, 1902) Virginia Woolf (Georges Charles Beresford, 1902)

« J’ai envie de danser, rire, manger des gâteaux roses, et des jaunes, et boire un petit vin sec… Chagrins, chagrins. Joie, joie. Tissés ensemble » (Virginia Woolf, Le Quatuor à cordes)

L’œuvre romanesque de Virginia Woolf entre dans la prestigieuse collection de la Pléiade, en deux tomes. L’édition, sous la direction scientifique de Jacques Aubert, propose, dans des traductions pour la plupart nouvelles, tous les livres de fiction publiés par Woolf de son vivant, ou au lendemain de sa mort (Entre les actes) : dix romans, un recueil de nouvelles, Lundi ou mardi, jamais traduit en français en l'état ainsi que des nouvelles publiées par l’auteur mais jamais rassemblées par elle, et un large choix de textes demeurés inédits de son vivant.

Le pluriel choisi, œuvres romanesques, pointe vers une indécision générique : romans, certes, mais une forme radicalement originale de prose qui emprunte au théâtre, à la poésie. « Je crois bien que je vais inventer un nouveau nom pour mes livres, pour remplacer “roman”. Un nouveau … de Virginia Woolf. Mais quoi ? Élégie ? » (Journal, 27 juin 1925). Des élégies, sans doute, textes qui jouent d’une fascination pour les abîmes et la mort : « Le récit peut-être vacillera; l'intrigue peut-être s'écroulera; les personnages peut-être s'effondreront. Il sera peut-être nécessaire d'élargir l'idée que nous nous faisons du roman. » L’intrigue importe moins que le vacillement des êtres et des choses (« J’immatérialise le propos »), la subjectivité comme valeur cardinale, pour percevoir une vérité derrière les apparences.

Les Vagues, qui sort aujourd’hui en Folio, dans une traduction de Michel Cusin, en témoigne : les vagues, ce sont les lames qui balayent le rivage, rythment le récit de leur va et vient, figurent l’alternance de six voix dans le roman. Mais, en français, « vague » est aussi un adjectif, presque une couleur, un sentiment en tout cas, subjectif, flou. Le propos « immatérialisé », le roman renouvelé, une sorte d’élégie, un morceau de musique que ces six voix, trois masculines, trois féminines qui se donnent en contrepoint, s’enlacent pour évoquer la mort de leur ami Percival.

Dans son Journal, à la date du 8 octobre 1931, Virginia Woolf note : « Curieux qu’on (le Times) porte aux nues mes personnages quand mon intention était de n’en pas avoir ». Les personnages sont des porte-voix (mais en sourdine, sans éclat), des abstractions qui servent une juxtaposition de soliloques. Dans l’entrelacement, apparaît un septième personnage, en creux, si présent dans son absence, Percival. Et, au dernier chapitre de ce roman poétique, tout se reconstruit, s’ordonne, prend forme et dit l’amour d’un mort, de la mort sans doute. Et Les Vagues apparaît comme la quête d’une langue qui puissent dire nos fantômes, comme l’exprime Bernard : « Quelle est la plus belle phrase pour la lune ? Et la belle phrase pour l’amour ? De quel nom doit-on appeler la mort ? Je ne sais pas. Il me faudrait un langage intime comme en usent les amants, des mots d’une syllabe comme en disent les enfants (…). Il me faudrait un hurlement : un cri ». Les mots de cette élégie à Percival seront ces vagues, le texte est une mer, qui « se plissait légèrement comme si une étoffe avait des rides. Progressivement, à mesure que le ciel blanchissait, une ligne sombre marqua qui séparait le ciel de la mer et l’étoffe grise se barra de traits épais qui se déplaçaient, les uns après les autres, sous la surface, se suivaient, se poursuivaient, perpétuellement », comme les lignes de ce récit, un playpoem (poème-jeu), selon son auteur.

En complément, on lira avec bonheur deux courts textes récemment sortis chez Rivage poche : Une pièce bien à soi et Suis-je snob ?, qui relèvent davantage de l’essai mais la réflexion, chez la géniale romancière anglaise, prend des accents piquants, non conformistes et la théorie rejoint la fiction dans une mise en scène de soi, du réel qui témoignent d’une même acuité face au réel et aux êtres que ses romans. En octobre 1928, Virginia Woolf est invitée à donner une conférence à l’université de Cambridge et choisit de parler du rapport des femmes à la fiction. Vaste sujet, politique et engagé en ce début de XXème siècle et la romancière évoque sans fard le manque d’éducation, la dépendance matérielle des femmes, sa mise à l’écart sociale. Au chapitre III, elle donne une sœur à Shakespeare, montrant qu’une jeune femme douée, au XVIème siècle, était surtout vouée à devenir folle, à se suicider ou à finir ses jours dans une chaumière. Si elle avait persisté à cultiver son don, elle n’aurait pu produire que des « choses difformes » en raison des obstacles sans cesse opposés à son génie. À commencer par l’absence d’une « pièce à soi », calme et protégée du bruit, destinée à son travail créatif. « C’est ainsi. La liberté intellectuelle dépend de paramètres matériels. La poésie va de pair avec la liberté intellectuelle. Or les femmes ont toujours été pauvres, pas seulement durant deux siècles, mais depuis l’aube des temps. Elles ont joui de moins de liberté intellectuelle que les fils d’esclaves athéniens. »

Et Virginia Woolf de conclure en appelant les femmes à écrire, quelles qu’en soient les conséquences, dont celle, terrible, d’être « en retard pour le déjeuner ». La conférence s’adresse au public de deux colleges féminins de Cambridge. Et Virginia Woolf d’appeler ces femmes à faire vivre la sœur de Shakespeare, morte si jeune qu’elle n’a rien pu écrire, ressusciter ce fantôme, « elle vit en vous et en moi, ainsi qu’en beaucoup d’autres femmes qui ne sont pas là ce soir parce qu’elle font la vaisselle et couchent les enfants ».

« Suis-je snob ? », demande enfin Virginia Wolf. Il s’agit cette fois d’une réflexion menée devant ses amis du Memoir Club (1936-1937). Oui, bien sûr, snob, en ce que cette étiquette suppose d'un goût exigeant, d’une critique sociale sévère, d’une ironie fabuleuse. Les textes « baths » rassemblés dans ce volume montrent une Virginia Woolf en conversation (avec la société, les femmes, ses lecteurs, elle-même), une femme qui a placé l’écriture au centre de son existence et vit en « gribouilleuse », « volcan en perpétuelle irruption ». Elle y revendique le droit à l’humour, « inaccessible » aux femmes (elles se doivent de demeurer tragiques ou comiques), évoque le roman dans une ère démocratique, dit sa fascination pour Brummel et les têtes couronnées, cultive les paradoxes ou livre des « réflexions dans une automobile » dans la « délicieuse compagnie » de son « propre corps ».

Si, comme le dit Walter Benjamin dans le court texte qui clôt ce recueil, « offrir un cadeau à un snob revient à se lancer dans une partie de poker », rien ne se prête mieux à l’exercice que les livres, dont l’écrivain propose une liste. Virginia Woolf ne figure pas parmi les titres évoqués par Benjamin : nulle perplexité attendue, en effet, mais la reconnaissance d’une voix majeure, dont les modulations, de l’ironie à l’élégie, demeurent fascinantes.

Virginia Woolf, Les Vagues, traduction et édition nouvelles de Michel Cusin, Folio Classique, 448 p., 6 € 50.

Virginia Woolf, Une pièce bien à soi, préface et traduction par Elise Argaud, Rivages Poche, « Petite bibliothèque », 191 p ? 6 € 95

Virginia Woolf, Suis-je snob ? et autres textes baths (suivi de Qu’offrir à un snob ? de Walter Benjamin), traduction et préface par Maxime Rovere, 175 p., 7 € 50.

Virginia Woolf, Œuvres romanesques, tome 1, sous la direction de Jacques Aubert, collectif de traducteurs (Jacques Aubert, Adolphe Haberer, Marie-Claire Pasquier, Françoise Pellan, Michèle Rivoire), Gallimard, Pléiade, 1552 p., 60 € jusqu’au 31 août.

Œuvres romanesques, tome 2, sous la direction de Jacques Aubert, collectif de traducteurs (Jacques Aubert, Catherine Bernard, Michel Cusin, Josée Kamoun, Josiane Paccaud-Huguet, Françoise Pellan, Michèle Rivoire, André Topia), Gallimard, Pléiade, 1552 p., 60 € jusqu’au 31 août.

Les deux tomes peuvent être achetés dans un même coffret, 120 € jusqu’au 31 août.

Dans le tome 1 : Traversées - Nuit et jour - Lundi ou mardi - La Chambre de Jacob.  Autour de La Chambre de Jacob : Un collège de jeunes filles vu de l'extérieur. Mrs. Dalloway.  Autour de Mrs Dalloway : Mrs. Dalloway dans Bond Street - La Robe neuve - Ensemble et séparés - L'Homme qui aimait son prochain - Une mise au point. Nouvelles non recueillies (1920-1923) :Solides - Dans le verger

Dans le tome 2 : Vers le Phare - Orlando - Les Vagues - Flush - Les Années - Entre les actes. Nouvelles non recueillies (1928-1939) : Moments d'être : «Les épingles de chez Slater ne piquent pas» - La Dame dans le miroir : réflexion - La Partie de chasse - La Duchesse et le Joaillier - Lappin et Lapinova. Nouvelles non publiées (1929 ?-1941 ?) : La Mort du phalène, La Fascination de l'étang, Le Legs, Le Projecteur.

Photographie du chapô : Virginia Woolf (Georges Charles Beresford, 1902).

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