Ni théologien ni "athéologue": historien

On connaît le best-seller qu’est la Bible. Que l’on soit ou non croyant, le livre fascine. Pourtant qui est en mesure de le lire en le comprenant historiquement ? Bien peu de personnes tant l’écrit est dense et hétérogène.

On connaît le best-seller qu’est la Bible. Que l’on soit ou non croyant, le livre fascine. Pourtant qui est en mesure de le lire en le comprenant historiquement ? Bien peu de personnes tant l’écrit est dense et hétérogène.Car la Bible n’est pas un livre mais une véritable bibliothèque. Les ouvrages qui la composent peuvent être divisés en plusieurs catégories. Il y a d’abord la partie hébraïque de l’Ancien Testament (Israël et judaïsme ancien) et la partie grecque du Nouveau Testament (débuts du christianisme).

Mais la première partie se divise elle-même en trois : les cinq premiers livres ou Torah (la Loi d’Adam à Moïse), les livres historiques (rois et prophètes) – on y trouve ce qu’il y a de plus ancien – et des ouvrages divers d’époque grecque. Les livres qui la composent couvrent donc une période de mille ans, mais les textes les plus archaïques ne sont que des fragments bien souvent inconnus du grand public (chant de Déborah) et sont difficiles à trouver car ils ne concernent ni Abraham ni Moïse.

 

9782070396719.gifL’ouvrage disponible en poche de Mario Liverani (Université de Rome) a un avantage sur les livres grand public d’Israël Finkelstein : ce n’est pas le travail d’un archéologue mais d’un historien. Si l’archéologie est fondamentale pour l’histoire ancienne, son but n’est de fournir que de nouveaux matériaux à l’historien capable de mettre en relation cette documentation avec les sources écrites. Et rares sont les historiens capables de remettre les textes bibliques dans leur contexte proche-oriental antique. Car ce sont des textes difficiles, porteurs d’une idéologie et qui ont donc été remaniés par des scribes à de nombreuses reprises. Si la Bible se situe dans un contexte historique, parle d’un contexte historique, on ne peut la lire comme une histoire avérée – d’où le titre « l’invention de l’histoire ».L’ouvrage ne traite pas du judaïsme ancien mais de ce qui le précède, c’est-à-dire des royaumes historiques d’Israël et de Juda, soit avant le IVe siècle av. J.-C. Il est structuré en deux grandes parties : l’histoire proprement dite (du XIIe siècle au VIe siècle) et l’historiographie biblique, c’est-à-dire l’« histoire inventée ».

 

Ainsi, l’auteur fait l’histoire des deux royaumes à partir de toute la documentation dont l’historien dispose, puis il se penche sur l’histoire même des textes bibliques et sur les mythes idéologiques qui les soutiennent. Par exemple, il traite de l’histoire d’Israël dès sa première mention sur une stèle égyptienne (fin XIIIe siècle) pour ensuite analyser le mythe du royaume unifié d’Israël justement remis en cause par l’archéologue Finkelstein. C’est-à-dire que David comme roi d’Israël est de la pure propagande biblique, il ne fut tout au plus que le roi d’un petit royaume centré sur Jérusalem sans avoir jamais été celui du royaume plus prestigieux au nord. Il a bien existé puisque une inscription du IXe siècle mentionne la « maison de David », mais il n’est pas question d’un roi d’Israël s’appelant ainsi, il n’est pas même encore fait mention d’un royaume de Juda.L’ouvrage est dense et complexe mais le savoir historique est à ce prix. Le lecteur pourra aller d’une partie à l’autre afin de confronter histoire factuelle et historiographie orientée, les nombreux sous-titres de chapitres et les index l’aideront à assouvir ses curiosités. Il est important que de tels ouvrages soient lus afin que la connaissance historique prime sur le stérile débat entre croyants et incroyants – tout est vrai ou tout est faux… – au sujet d’une bibliothèque fascinante qui est l’un des plus importants documents de l’historiographie antique.

 

Il serait donc urgent pour les auteurs de manuels scolaires qu’ils prennent en compte les recherches actuelles sur ces questions car ils ont encore trop tendance à paraphraser la Bible. Paradoxalement, notre système scolaire laïc, en négligeant l’histoire des religions, reprend et enseigne une histoire simpliste qu’aucune faculté de théologie catholique ou protestante ne défend plus.De même, prouver que le royaume de David et Salomon est un mythe historiographique enlève une assise idéologique à des partis politiques nationalistes toujours prêts à instrumentaliser l’histoire, même quand elle est très ancienne. L’historien Shlomo Sand l’a rappelé dans son récent ouvrage – L’invention du peuple juif –, l’histoire des historiens n’est pas la même que l’histoire officielle sur lesquelles les nations se sont construites, elle remet en cause bien des idées reçues, elle bouscule, elle interroge, elle est porteuse de démocratie en s’adressant au citoyen qui se méfie des idées simples et manichéennes.

 

Mario Liverani, La Bible et l'invention de l'histoire, traduit de l'italien par Viviane Dutaut, Folio Histoire, 618 p., 9 € 69.

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