88. "Loi pour une école de la confiance" : Mort programmée de l'Ecole républicaine.

Depuis deux ans, des professeurs de tous les niveaux d'enseignement, des élèves, des parents et d'autres encore décryptent l'ampleur de la catastrophe programmée par les dernières réformes imposées sans concertation.  Les semaines à venir sont décisives pour défendre le service public d'éducation républicain. Immédiatement, le gouvernement pervers a lancé la réforme des retraites...

 J'ai emprunté à Jenny Zimmer Professeur depuis 20 ans sur son blog Médiapart, son témoignage  sur la disparition progressive de son métier. Michel-Lyon

 

 Début septembre 2019. A l'aube d'une rentrée que je ne comptais pas faire ainsi, comme beaucoup de mes collègues. Rentrée fragile, dans le doute et la déception, ce dont nous sommes certains, c'est que l'école publique est en train de disparaître. Par petites touches, quelques mots dans les textes officiels ou sous le coup de réformes bien visibles, le résultat est le même, suppressions de postes, d'heures, de moyens, ... C'est vrai, l'école de la République est en grande difficulté depuis des décennies et particulièrement là où les autres missions de l'Etat sont en situation d'échec. Mais depuis deux ans, des professeurs de tous les niveaux d'enseignement, des élèves, des parents et d'autres encore décryptent l'ampleur de la catastrophe programmée par les dernières réformes structurelles et idéologiques qui leur sont imposées sans concertation. Le coup de grâce ? Porté aux beaux jours, le 26 juillet, avec la promulgation de la loi pour une Ecole de la confiance.

La réponse apportée par le ministère à ceux qui s'inquiètent, à ceux qui ont osé, du jamais vu, mettre en cause le déroulement du baccalauréat 2019, à ceux qui étaient en grève, dans la rue, pour défendre la dignité d'une profession et les fondements de l'école républicaine ? Un mépris immense, des menaces voilées ou directes, une distinction entre les bons et les mauvais enseignants, une demande de retour à l'ordre, des gaz lacrymogènes et des professeurs arrêtés, un vocabulaire douteux assimilant les protestataires à des terroristes, tout cet ensemble se transformant, comme par magie, à la fin de l'été, en une politique de communication plus douce et mieux rodée, rassurante bien que mensongère : la rentrée s'est très bien passée. Et comment domestiquer un professeur en colère ? C'est très simple, faites semblant d'entendre enfin ses revendications salariales, octroyez-lui, disons... 300 euros bruts par an ? Le ministre pense-t-il vraiment qu'en distribuant au vol chaque mois un billet de 20 euros à ses colibris, il répondrait enfin à leurs attentes ? Que ceux-ci ne décrypteraient pas le geste, puisqu'il s'agit juste du déblocage d'une mesure de rattrapage prévue il y a deux ans? Le ministre annonce en grand prince, certes, mais en réalité, il ne donne rien, il ne lâche rien.

Les réactions sont vives, outrées, froissées. Car cette année, nous avons exprimé notre refus total de ces réformes, nous nous sommes mis en danger, nous opposant à nos hiérarchies, votant des motions emplies de défiance, alertant l'opinion publique et les parents, mettant 20/20 à nos élèves, démissionnant de notre charge de professeur principal ou refusant de mener les évaluations commandées par le ministère. Nous avons occupé nos écoles, avec les parents, nous étions devant les mairies, dans la rue, en grève ponctuelle ou reconductible, nous avons retenu nos notes et copies du baccalauréat un jour de plus, refusant de corriger sur place, de signer les procès-verbaux des jurys d'examen qui ont travaillé dans l'illégalité, recevant lettres de menaces, injonctions administratives, visites du rectorat, mises en garde de lourdes sanctions financières ou sur la poursuite de notre carrière,... toute cette énergie et toutes ces luttes pour cesser maintenant ? Jamais le corps enseignant ne s'était soulevé de manière aussi importante depuis 2003.

Qu'en est-il vraiment de cette rentrée ? Un premier état des lieux, saisi auprès de la presse généraliste et du ministère nous dit que la rentrée se déroule bien, sans heurts, quelques professeurs en colère avec leurs stylos rouges et les mandats de leurs AG se sont bien rassemblés fin août à Vincennes ... pourtant, une autre photographie, plus précise, prise auprès des collègues, des établissements et des parents, nous montre bien que le système s'enraye et n'était pas au point pour cette rentrée. Pas de rentrée, oui pas de rentrée, il faut le dire, grèves en cours à Montreuil-Bagnolet, Vaulx-en-Velin, Voltaire, Balzac et Buffon à Paris, Asnières, Clamart, Saint-Denis, Issy, Gennevilliers, Rambouillet, Montmorency, Le Bourget, Colombes, ... grèves votées dès la pré-rentrée, refus d'accueillir les élèves en tant que professeur principal, ... Les heures et les postes manquent, les personnels de direction font comme ils peuvent pour mettre en place les emplois du temps, des couloirs sont repeints pendant le week-end avant le passage des autorités régionales : c'est mieux réussi dans les centres-villes mais méfiez-vous l'an prochain, entend-on ... Pas de manuels scolaires pour travailler en classe ou à la maison sur ces nouveaux programmes ambitieux et voués à la réussite de (tous?) les élèves, ni tablettes ni réseaux informatiques fonctionnels dans de nombreux établissements, même pour ceux qui fait le choix du tout-numérique ! Classes à effectifs surchargés qui inscrivent au-delà des seuils officiels (non plus 24 mais 28 ou 30 élèves en REP+, non plus 35 mais 38 ou 40 en lycée !), retours des élèves dont l'école privée, véritable gagnante des dernières réformes, ne veut plus, pas de professeurs en mathématiques, français, langues vivantes ... On apprend que le rectorat de Créteil ne renouvelle pas 1640 professeurs contractuels, la difficulté étant de devoir leur offrir un CDI, et ce dans une académie lourdement déficitaire !

Ce sont les banlieues ainsi que les territoires en déprise qui souffrent le plus, l'Etat et les académies ont préservé - mais jusqu'à quand ? - les établissements déjà favorisés, pour sabrer, sans en entrevoir les conséquences, dans les dotations horaires, les postes, le nombre de classes, ... des écoles, collèges et lycées qui sont depuis longtemps déjà fragilisés. Les voies technologique et professionnelle ne sont pas épargnées.

Que cherche-t-on en France, bientôt redevenue sixième puissance économique mondiale, en faisant des économies sur des secteurs essentiels comme la justice, la santé et l'éducation ? Tout nous démontre cette mort programmée de l'Ecole républicaine, celle qui devait garantir l'égalité de tous les élèves, leur donner les chances de réussir en compensant les manques et les inégalités sociales. Au lieu de cela, les réformes actuelles accentuent la concurrence entre établissements scolaires et entre les territoires.

Pourtant, les professeurs de l'Ecole de la République se réorganisent, les semaines à venir vont être décisives pour marquer leur détermination à défendre le service public d'éducation et à démonter systématiquement la propagande néo-libérale du gouvernement. Le bruit court que les réseaux sociaux, les mails, même privés, seraient espionnés, afin de contrôler leur bonne observance du devoir de réserve au sujet de la politique ministérielle et de l'état réel de leurs écoles. Les enseignants le savent, ils vont devoir se battre sur le long terme, car ce qui fait le cœur de leur métier et de leurs missions sera chaque jour un peu plus menacé ou nié; face aux annonces incessantes et à la guerre de communication menée par le ministère, eux non plus ne lâcheront rien.

 lire aussi les témoignages d'enseignants qui font suite à ce billet dans le blog Jenny Zimmer.

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