Education: des vœux sans aveu

Le président-candidat Nicolas Sarkozy vient de présenter à Poitiers ses «vœux» aux «acteurs de l'Education nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche». Le mieux est sans doute de les éclairer en comparant avec les engagements formels pris par le candidat Sarkozy le 2 février 2007 lors de la précédente campagne présidentielle, et avec les vœux de janvier de l'année dernière du président Sarkozy.

Le président-candidat Nicolas Sarkozy vient de présenter à Poitiers ses «vœux» aux «acteurs de l'Education nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche». Le mieux est sans doute de les éclairer en comparant avec les engagements formels pris par le candidat Sarkozy le 2 février 2007 lors de la précédente campagne présidentielle, et avec les vœux de janvier de l'année dernière du président Sarkozy.

Mais on remarquera d'abord (signe des temps et de la forte préoccupation actuelle des Français quant au système scolaire, comme le soulignent des sondages récents) que ces vœux surviennent en troisième position (après les vœux aux «fonctionnaires» à Metz et ceux aux «forces de la Nation» à Brest ) d'un tour de France en pas moins de 14 étapes qui s'achèvera à Paris avec les vœux à la presse du «président-candidat».

Lors de son discours-progamme sur l'Ecole du 2 février 2007 à Maisons-Alfort, le candidat à la présidentielle Nicolas Sarkozy s'était alors formellement engagé sur quelques points (dont certains fort précis) qu'il n'est pas inutile de rappeler (d'autant que leur degré de réalisation s'avère le plus souvent évanescent voire parfois inexistant; ou, pour le moins, discutable).
« Si je suis élu, je m'engage à ce que l'on débatte de nouveau des programmes scolaires et du projet éducatif devant le Parlement et devant le pays [...]. Je m'engage, si je suis élu à rendre aux enseignants la considération qui leur est due, à revaloriser leur carrière si dévalorisée depuis un quart de siècle. Je m'engage à multiplier les passerelles avec les autres administrations publiques de sorte que leurs perspectives de carrière soient élargies. Je m'engage à ce que ceux qui voudront travailler davantage puissent gagner plus. Je m'engage à ce que les gains de productivité qui pourraient être réalisés leur soient redistribués pour moitié. Je m'engage à ce qu'ils soient mieux formés, mieux accompagnés, mieux soutenus et par conséquent moins isolés. Je m'engage à instaurer un système comparable à celui des IPES, qui jadis permettait aux bons élèves qui se destinaient à l'enseignement de financer leurs études [...]. Si je suis élu, je m'engage à ce que ceux qui ont besoin de plus de moyens en aient plus et que ceux qui sont confrontés à moins de difficultés aient moins de moyens [...]. Je prends l'engagement si je suis élu de créer des écoles de la deuxième chance dans tous les départements et de développer dans toutes les disciplines des cursus qui permettent d'accéder à l'enseignement supérieur sans le bac, comme c'est déjà le cas avec la capacité en droit ou avec le CNAM ».
Et ces engagement (formels!) étaient accompagnés d'une multitude de «souhaits» (de «vœux»?) que l'on aura la charité de ne pas rappeler.

Le président Nicolas Sarkozy (après avoir chaque année formulé des vœux au «monde de l'éducation») adopte un profil particulièrement bas lors de ses vœux du 19 janvier 2011 destinés –globalement– au «monde de la connaissance et de la culture» (où la question de l'Ecole est réduite à la portion congrue). Il est vrai qu'un bilan détaillé et quantifié est difficilement soutenable, en particulier au vu des comparaisons internationales, celles de l'OCDE notamment: baisse du niveau des élèves faibles, inégalités particulièrement marquées en France des élèves selon leurs origines sociales, salaires des enseignants parmi les plus bas des pays développés, sorties massives d'élèves sans qualification ou diplômes. On comprend alors que Nicolas Sarkozy tente de porter l'attention ailleurs et soutienne qu'«il nous revient maintenant de réfléchir autrement: non plus en termes de quantité, mais en termes de qualité».

Nicolas Sarkozy s'est indubitablement comporté dans ses «vœux» à Poitiers aux «acteurs de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche» en véritable président-candidat. La même diversion, toujours, en ce qui concerne le bilan (dévalorisation du «quantitatif»), accompagnée cette fois d'une projection unilatérale dans le «changement» –le futur– en escamotant toute réflexion sur le passé, même récent. Une de ses phrases (parmi d'autres) qui résume bien la tentative menée: «En matière scolaire –toutes les études le prouvent– la question n'est pas celle des moyens; la question c'est d'oser le changement.»

Et l'on a assisté, en guise de «vœux», à un discours quasi programmatique d'un président plus candidat que jamais. D'abord deux axes présentés comme deux leviers fondamentaux du «changement»: la redéfinition du métier d'enseignant («les professeurs doivent accepter de nouvelles manières de travailler») et l'autonomie («que partout –et ce dès l'école primaire– se constituent de véritables équipes de professeurs, motivés et soudés autour du chef d'établissement».

On se trouve là dans la continuité de la politique éducative que le président-candidat Nicolas Sarkozy entend résolument mener: le 11 juin dernier, il n'avait pas hésité à dire que ce serait une «troisième révolution», après celle de Jules Ferry et celle de la «massification». Et Nicolas Sarkozy d'annoncer alors que, pour cela, l'un des «grands chantiers du futur» (sur lequel il «reviendrait dans les mois à venir») porterait sur le statut des enseignants (dont le «rôle ne se limite pas à la classe») conjoint au «développement du rôle de l'établissement». On y est.

On aurait tort de penser que c'est là simple improvisation de circonstance. Dans Le Monde du 28 août 2010, le ministre de l'Education nationale, Luc Chatel, avait déjà affirmé que «l'école doit aujourd'hui relever trois défis. Premier défi, celui de la personnalisation [...]. Deuxième défi: l'autonomie de l'établissement [...]. Troisième défi: celui des ressources humaines [...]. Tous ces défis reposent sur un changement dans notre manière d'appréhender la question scolaire. Sans bruit, une véritable révolution s'opère sons nos yeux. Une révolution copernicienne: nous sortons d'une approche quantitative du "toujours plus" pour aller vers le "toujours mieux".» La boucle est ainsi bouclée. Et Luc Chatel d'ajouter: «Il s'agit d'une révolution silencieuse: l'école a moins besoin de grands soirs que de petits matins quotidiens». Il s'agit bien d'avancer («silencieusement», insidieusement) vers une autre Ecole, par petites touches continues qui sapent sa base (une «révolution», c'est «changer de base»).
Puisque c'est la saison des vœux (en forme d'«engagements formels» de circonstance dont Nicolas Sarkozy s'est fait une spécialité), on n'aura garde d'oublier certains de ceux dont il a parsemé son dernier discours à Poitiers. Par exemple la promesse d'aider les professeurs des écoles «à devenir de véritables experts des apprentissages fondamentaux». Ou bien des encouragements aux «nombreuses universités qui ont mis en place des mastères de grande qualité». Et tout cela après avoir démantelé la formation professionnelle des enseignants...
Enfin, une dernière «chute» qui signe la grandeur de l'ambition de Nicolas Sarkozy: l'heure serait venue «d'assumer la diversité des parcours en quatrième-troisième» –ou le renoncement présenté sous la forme du courage: «oser le changement!».

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