Suely Rolnik : "Une nouvelle douceur?"

Deux scènes, deux dangers, un seul dégât : entre, d'un côté, la symbiose des Ulysses et Pénélopes, et, de l'autre, la déterritorialisation des machines célibataires vécue comme une fin en soi, c'est la possibilité même d'aimer qui décline.

Qu'une certaine figure de la famille a implosé, nous le savons déjà. Et ce n'est pas d'aujourd'hui : elle se déterritorialise à la même vitesse que le Capitalisme mondial intégré (1), poussée d'ailleurs par sa logique. Il en reste une répétition à vide de la cellule conjugale post-fordiste et ses personnages hollywoodiens - une certaine figure d'homme, une certaine figure de femme ; une certaine hétérosexualité -, entièrement dépourvue de sens. Déboussolés, nombreux sont les chemins que nous ébauchons : de l'attachement exaspéré à des formes que le nouveau régime a épuisées (territoires artificiellement restaurés) à la création d'autres territoires de désir, on se heurte à d'innombrables dangers, parfois fatals.

À l'un des extrêmes, c'est à la peur de la déterritorialisation qu'on succombe : on se cloître dans la symbiose, on s'intoxique de familialisme, on s'anesthésie à toute sensation du monde ; bref, on s'endurcit. À l'autre extrême, on n'arrive plus à résister à la déterritorialisation et, plongé dans son mouvement, on devient pure intensité, pure émotion de monde ; mais là un autre danger nous guette. La fascination que la déterritorialisation exerce sur nous est dès lors ce qui peut devenir fatal : on y embarque comme une fin en soi, et non comme une partie du processsus de création de territoires, sans lesquels on se fragilise jusqu'à se dissoudre, parfois irrémédiablement.

Entre ces deux extrêmes, ou ces différentes manières de mourir, s'esquissent maladroitement d'autres manières de vivre. Et tous ces cas de figure coexistent dans la vie de chacun de nous, partout sur la planète.

Dans le premier cas, Pénélopes et Ulysse - survivants du naufrage de la famille - incarnent en nous et nous entraînent vers cette triste symbiose qui nous poursuit, hommes et femmes. Cette redoutable volonté de miroir. Cette soif insatiable d'absolu, d'éternel. Soif qui ne nous laisse pas de répit et qui nous sépare de tous les fils - humains ou non - que le monde nous offre, avec lesquels nous pourrions tisser d'autres territoires, nous tisser dans des devenir-autres. Dans l'immobilité acariâtre de Pénélope (qui tisse, mais éternellement les mêmes fils) ou dans le mouvement compulsif d'Ulysse (qui ne tisse point, revenant toujours à la cellule), c'est le même ennui, la même impuissance, le même étouffement.

Les Pénélopes tissent, mais toujours la même chose : l'amour pour Ulysse. Les fils, humains ou non, ne sont rien pour Pénélope : elle les rejette tous ou ne les perçoit même pas. Son argument c'est l'actualité éternelle du tissu qu'elle tisse pour (et avec) Ulysse, œuvre qui engloutit tout son temps et son espace. Tissu chaque nuit défait, réinventé chaque jour. Ce n'est pas par goût du tissage qu'elle tisse, mais par goût de la reproduction du tissu, l'image de cette espèce d'amour. Le monde devient ainsi l'absolu : elle et l'autre (Ulysse) en elle. Pénélopes éternellement condamnées au désir de permanence.

Les Ulysses voyagent, ils déambulent partout sans être nulle part. Humains ou non, les fils du monde qu'ils rencontrent ne sont pour eux que des morceaux de miroir qu'ils s'approprient à chaque aventure, dans l'attente de composer un tout : image d'un monde absolu ; portrait de soi en maître de ce monde, un soi complet et stable. Mais ce tout, imaginaire, ne se compose jamais. Ulysses éternellement condamnés à la volonté de partir.

Pénélope se refuse à l'aventure, parce que c'est dans l'aventure que devient évidente pour elle la déterritorialisation, objet de sa panique. Ferventes adeptes et propagatrices, à leur manière, de la foi dans l'absolu, les Pénélopes ne se reconnaissent pas dans la discontinuité des contours et ne la reconnaissent pas comme inéluctable. Et chaque fois qu'elles sentent le discontinu, elles le considèrent comme un pur incident - et, en tant que tel, épisodique et sûrement surmontable -, « incident » qu'elles attribuent au manque de l'autre. La déterritorialisation se traduit, en elle, comme sensation de démolition de soi par manque d'Ulysse. Et, mélancolique, Pénélope l'accuse : « Tu me détruis avec ta volonté d'absence. »

Mais cette sensation de destruction (dans l'absence) est indissociable de l'espoir de reconstruction (dans la présence), condition de l'existence des Pénélopes. La menace tant pleurée de perte d'Ulysse est, pour elle, menace de perte de soi ; menace apaisée à chaque retour d'Ulysse, qui lui rend ce soi. C'est comme si pour exister, elle était condamnée à répéter indéfiniment cette séquence rituelle qui culmine avec l'acte de sa fondation comme Femme, toujours recommencée. Et elle chantonne : « Mais chacun de tes retours apaisera ce que ton absence a causé en moi (2)... », à chacun de tes retours je saurai de nouveau... et de nouveau... que j'existe. C'est avec les gémissements qui ponctuent l'attente angoissée d'Ulysse - culture de la symbiose - que Pénélope garantit son miroir.

Pour Ulysse, l'évidence de la déterritorialisation - objet de sa panique - est dans le tissage. Alors, c'est au tissage qu'Ulysse se refuse. Fervents adeptes et propagateurs, mais d'une autre façon, de la foi dans l'absolu, les Ulysses non plus ne se reconnaissent pas dans la discontinuité des contours, ni ne la reconnaissent comme inéluctable. Et chaque fois qu'ils sentent le discontinu, ils le considèrent comme un pur incident et, en tant que tel, épisodique et sûrement surmontable. L' « incident », ici, est attribué à l'excès de présence de cette autre, qui leur empêche l'accès à tous les autres dans leur quête illusoire d'absolu. La déterritorialisation se traduit, en lui, comme sensation d'être dévoré par Pénélope. Et, phobique, Ulysse l'accuse : « Tu me détruis avec ta demande, cette volonté insatiable de présence. »

Ici, la sensation de destruction (dans la présence) est indissociable de l'espoir de reconstruction (dans l'absence) - condition de l'existence des Ulysses, envers complémentaires des Pénélopes. Il a besoin de s'en aller pour maintenir Pénélope sous la menace de le perdre qui, à son tour, maintient vivant son désir pour lui, désir dans lequel il se mire. Et il se nourrit du chant larmoyant de Pénélope émis du fond de son désespoir : « Je n'existe pas sans toi... », « sans toi, mon amour, je ne suis rien... », « je m'endors en pensant à toi... je me réveille en pensant à toi... » (3). À l'écouter, Ulysse se soulage ; sa consolation est faite de sa certitude de l'inlassable inconsolation de Pénélope. Rassuré, maintenant il sait : « À travers mes absences, j'existe enfin dans son infatigable attente éplorée, que je constate et re-constate à chaque retour. » C'est avec ce rituel réitéré, fait d'une éternelle fuite et d'un éternel retour - l'autre versant de la symbiose -, qu'Ulysse garantit son miroir.

Ses escapades agressives (voyages d'Ulysse) sont la condition d'existence de Pénélope. Elle a besoin, dans son attente, de se plaindre de l' « autre » - toutes les femmes (réelles ou imaginaires) qu'il séduit dans ses dérives. Dans cette plainte, elle s'interroge : « Miroir, miroir, existe-t-il une femme qui soit plus femme que moi ? » Et l'éternel retour d'Ulysse, réponse du miroir, lui rend la certitude d'être La Femme, seul objet du désir de « son » homme, condition de son existence à elle.

L'attente mélancolique (le tissage et retissage de Pénélope) est, par contre, condition de son existence à lui. Dans l'irritation sucitée par cette demande, Ulysse se fonde comme Homme. Il a besoin de se plaindre du désespoir inapaisable de Pénélope car, dans cette plainte, il s'assure de la permanence de son sol, sur lequel se fait sa perpétuelle reterritorialisation. En vérité, dans ses voyages, Ulysse ne se déterritorialise jamais : il demeure toujours et uniquement dans la secrète terre ferme faite de l'incessante lamentation de Pénélope.

La panique d'Ulysse face au manque de Pénélope engendre la panique de Pénélope face à la fuite d'Ulysse, qui engendre la panique d'Ulysse. Et Ulysse naît de la panique de Pénélope, qui naît de la panique d'Ulysse...

Il apparaît comme le méchant de l'histoire, elle comme la hargneuse : en principe, c'est lui qui abandonne et elle qui s'accroche. Mais, en vérité, ce sont les deux qui ont besoin et d'abandonner et de s'accrocher - droit et envers du pacte symbiotique. Tous les deux ont besoin de cette intermittence : dans le secret de la nuit, silencieusement, le tissu se défait, instaurant la menace que l'être-ensemble se délite - et, avec lui, chacun d'eux, inexistants en dehors de cette cellule. À la lumière du matin, les fils, visiblement, se tissent. Dans cette alternance, ce qu'ils cherchent c'est la certitude que la trame de ce drame perdure. Il faut répéter sans arrêt le danger de s'effilocher, pour s'assurer de l'éternel et de l'absolu de cette trame.

Pénélope contrôle le temps : elle tisse la trame de l'éternité. Ulysse contrôle l'espace : il construit l'image de la totalité. Deux styles complémentaires de la volonté d'absolu : immobilité morne et mielleuse, mobilité froide et desséchée. C'est la même stérilité. Une seule névrose : équilibre homéostatique. Peur de vivre. Volonté d'hiberner hors du temps et de l'espace, dans l'ennuyeuse éternité de la mort.

Ce n'est pas toujours le même Ulysse dont Pénélope attend le retour ; ce n'est pas toujours la même Pénélope qu'Ulysse abandonne en partant - ils sont interchangeables, et de plus en plus. Cependant, la scène est toujours la même : il y a toujours une femme qui joue la Pénélope pour lui, toujours un homme qui joue l'Ulysse pour elle (ou vice versa). Débris radioactifs d'une figure de famille disparue, que nous reproduisons artificiellement sous les formes les plus pathétiques. Reterritorialisation, éternelle condamnation à « faire des scènes » en couple, obstinés dans la croyance qu'un jour enfin « cela » se stabilisera et fera un tout garanti.

Mais il n'y a pas que des Ulysses et Pénélopes emprisonnés dans leur cellule conjugale. Soudain, ne supportant plus la terreur de ce confinement, certains quittent la scène. Ces Ulysses ne reviendront plus jamais ; ces Pénélopes ne seront plus jamais là à les attendre. Ils ont surmonté la peur et se délivrent à la déterritorialisation. C'est le deuxième cas de figure : une autre scène s'instaure, celle des machines célibataires (4).

Sans territoire fixe, les machines célibataires errent de par le monde. Avec chaque fil qui se présente - humain ou non - elles tissent, se tissent. Et à chaque nouveau fil, elles oublient, s'oublient, embarquées dans leurs devenir-autres. Sans identité, elles naissent de chaque état fugace d'intensité qu'elles consomment. Leur vol, déjà loin du monde étouffant des Ulysses et Pénélopes, atteint des univers insoupçonnés. La vie s'épanche. Il y a une joie dans cette expansion. Grandeur célibataire.

Pourtant, il y a là aussi une nouvelle misère : dans cette furie de tisser avec tant de fils, si rapidement remplacés, les machines célibataires tendent à ne plus pouvoir s'arrêter. À peine ébauchées, les trames s'effilochent ; jamais ne prennent corps des territoires. La vie, désarticulée, décline. Et le potentiel d'expansion dont est porteuse la liberté de mouvement récemment conquise se dissipe. Sans temps ni espace pour tisser quoi que ce soit, ces corps-âmes errants perdent peu à peu la capacité d'ourdir. Leurs défenses immunitaires cèdent : ils deviennent si vulnérables, qu'à la moindre touche ils se défont. Et une nouvelle figure de la mort se met en place : le sida. Misère célibataire.

C'est vrai que parfois la passion spéciale qu'un fil leur éveille peut encore les conduire à investir à nouveau un tissage. Hélas, souvent quand ça arrive, ils assistent impuissants à leur rechute dans la symbiose - toujours la même. C'est de nouveau sur ce sol que les machines célibataires atterrissent ; elles se reterritorialisent dans la sinistre cellule conjugale symbiotique.

Deux scènes, deux dangers, un seul dégât : entre, d'un côté, la symbiose des Ulysses et Pénélopes, et, de l'autre, la déterritorialisation des machines célibataires vécue comme une fin en soi, c'est la possibilité même d'aimer qui décline. Alors les relations amoureuses deviennent impossibles ? Pas exactement.

Épuisés par tant de répétition, nous constatons que les deux scènes sont également néfastes. D'un côté, le fait d'exalter comme Pénélope le retour au confort du foyer (le confinement conjugal), ou comme Ulysse, la liberté de l'aventure (qui n'existe qu'en fonction de son éternel retour à ce nid) ne font que masquer la peur de la déterritorialisation, par volonté d'absolu. Mais aussi, à l'autre extrême, le fait d'exalter comme les machines désirantes cette liberté de circulation désincarnée finit par nous désincarner de la vie elle-même. Consternés, nous découvrons que pour avoir voulu nous débarrasser de la symbiose, ce que nous finissons par perdre c'est la possibilité même de monter des territoires - comme si le seul montage possible était le symbiotique-spéculaire.

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Saturés d'avoir la sensibilité limitée à ces bandes de fréquences - la peur de la déterritorialisation et/ou sa fascination - nous syntonisons (pour une question de survie... et d'humour) d'autres bandes, pourtant ignorées peu de temps auparavant. Un jour, on va au cinéma et dans un film que l'on choisit tout à fait au hasard - Blade Runner de Ridley Scott (5) - cette syntonie devient plus fine.

Dans une ville du futur - qui est en fait virtuellement là - on est surpris par la découverte d'un élément qui s'est introduit dans cette trame, en la rendant encore plus intolérable et en nous rendant encore plus impuissants. Mais en même temps on voit s'ériger une violente réaction à cette situation et toute une expérimentation de construction de territoires de désir, se dessinant par-delà les sentiers battus. Nous sommes présentés aux « répliquants » : clones des humains, programmés par une entreprise de pointe pour coloniser l'espace. On découvre dans cette histoire qu'à l'intérieur même de la turbulence des machines célibataires et de la crise du monde fordiste hollywoodien qu'elles avaient provoquée, le capital avait trouvé sa nouvelle figure, dont il extrait des nouvelles forces, plus puissantes que jamais. Il s'agit du CMI qui s'est fondé en s'emparant de cette dérive en en faisant la source même de sa richesse et de son pouvoir. Un nouveau personnage est entré dès lors en scène : les machines célibataires capitalistiques, pour lesquelles l'autre n'est que pièce de rechange d'une machine narcissique à jamais insatiable. En fait, toute l'énergie vitale de ce soi flexible déterritorialisé, conquis par les Ulysses et les Pénélopes qui avaient courageusement déserté leur scène, a été drainée pour le marché.

L'opération a atteint son degré maximal de perfection avec la fabrication des répliquants. Parfaites répliques des machines célibataires capitalistiques auxquelles, pour les rendre plus rentables, on aurait éliminé l'équipement sensible de vulnérabilité à l'autre, dont dépend la production d'affects, boussole pour la construction des territoires. Maintenir cette équipement compromettait leur libre circulation entre les planètes, indispensable à l'accomplissement de leur tâche : mener l'opération de l'instrumentalisation de la vie, dont ils résultent, à sa puissance intergalactique.

Pourtant ils n'acceptent pas leur mission avec la neutralité qu'on pourrait attendre de machines techniques : quand leur délai d'existence est sur le point d'expirer, ils se rebellent. Ils répliquent. Au début du film, on les voit revenir sur terre précisément pour subvertir leur destin. Ils veulent affranchir leur intelligence artificielle de l'esclavage et, surtout, aller au-delà de leur condition de sans-affects. Ils pressentent déjà ces bandes de fréquences que l'homme, leur créateur, les avait empêchés d'écouter. Ils attaquent alors l'entreprise de leur maître et la détruisent : ils veulent vivre. Mais la vie ne peut pas être pour eux, leur fabrication ne le permettant pas : leur destin est scellé. Leur seule chance de réussite est de contaminer les humains avec le virus de leur révolte pour que ces derniers puissent eux-mêmes lutter contre l'anesthésie qui leur a été sournoisement imposée, et stopper l'expansion de cette entreprise perverse.

Deckard, un homme embauché par l'entreprise pour éliminer les répliquants et leur rébellion, est celui que les répliquants choisiront pour le contaminer avec l'éveil de la vulnérabilité que les humains portent en eux. Au moment où Deckard est presque vaincu dans une lutte fatale avec Roy, chef de la bande des répliquants, celui-ci le sauve, le contamine, et meurt. Leur révolte a été victorieuse : Deckard s'éveille. Il décide de trahir sa mission trop humaine. Être homme, dit-on dans le film, c'est être soit persécuté (man), soit persécuteur (policeman). Deckard, dorénavant, ne sera plus ni l'un ni l'autre. Premier homme presque répliquant, il se lie à Rachel, dernière répliquante presque humaine. Ils se sauvent. Complices et amoureux, ils partent ensemble et le film s'achève.

Inventeront-ils une autre espèce de relation amoureuse ? D'autres scènes ? D'autres mythes ? On n'en sait rien. Mais cela ne nous empêche pas de rêver à un au-delà de la paire Ulysse/Pénélope et de leur amour trop humain. Invention des territoires libres du vice de réduire l'autre à ce par quoi se dessine notre contour. Mais aussi, un au-delà des machines célibataires consacrées à déterritorialiser en pure perte, ces individualités abstraites et leur amour trop déshumain. Invention des territoires libres du vice de réduire l'autre à un paysage fugace avec lequel, stériles, nous ne créons plus rien. Mais nous rêvons, surtout, à un au-delà des machines célibataires capitalistiques et de leur abandon voluptueux à l'exploitation de leur propre énergie vitale de création par le CMI. Invention des territoires libres du vice, encore plus déshumain, de réduire l'autre à la condition de rival dans le marché, dont l'échec est condition de notre réussite.

Nous imaginons un au-delà de l'homme (humain et/ou déshumain), où des champs d'intimité d'un autre ordre s'instaureent et où notre voyage ne soit plus ni celui (attaché) des Ulysse/Pénélope, ni cet autre (détaché) des machines célibataires, et encore moins celui, instrumentalisé, de leur version capitalistique.

Mais nous ne savons rien encore de ce voyage, ne serait-ce qu'une vague mémoire de l'inspiration première qui nous avait conduit à quitter la cellule conjugale et à créer des machines célibataires d'avant leur misérable capitalisation. Ce désir d'autonomie de vol, où l'on s'ouvrirait à l'altérité du monde, en se laissant déterritorialiser par les affects que cette aventure mobiliserait dans notre corps. Mais, surtout, ce désir d'inventer des nouveaux territoires en suivant la trace des affects qui se feraient au fil des rencontres. Un voyage solitaire, mais d'une solitude peuplée par les rencontres avec l'irréductiblement autre. Soudain, on comprend que la différence entre le voyage des machines célibataires d'avant et d'après leur capitalisation se trouve précisément là. Une première piste se présente.

Mais il ne s'agit pas de revenir en arrière : on est dans un autre temps, d'autres affects nous convoquent, d'autres stratégies sont nécessaires pour mener à terme la rébellion des répliquants. Et, pourtant, on est encore démuni. On vient à peine d'être contaminé par le secret de Roy, répliquant chef, et on ne vit là que les premières rencontres entre un homme-presque-répliquant et un répliquant-presque-humain. On commence à investir le désir dans la création de cette nouvelle scène (nouvelles scènes ?), cependant on est encore un peu tâtonnants ; on n'a pas encore bien syntonisé les bandes de fréquence de ce voyage inhabituel. Il y a des bruits, des sons inarticulés, et souvent on ne supporte pas d'attendre qu'une composition se fasse : dans la hâte de l'entendre déjà, on court le risque de composer ces sons avec de vieux clichés. Il est difficile de ne pas tomber dans la niaiserie d'un dénouement heureux - ces images de happy end qui nous hantent de partout avec l'embuscade du désir d'éternité dont elles sont porteuses et qui nous fait proies du CMI.

On est toujours un peu Pénélope, un peu Ulysse, un peu machine célibataire capitalistique ; mais aussi un peu répliquant et, irréversiblement, « plus rien de tout cela ». Pris au dépourvu, ce que parfois on ne supporte pas c'est la stridence de ces sons inarticulés. Et, cependant, aux rares moments où l'on parvient à supporter cette étrangeté, on entrevoit avec un certain soulagement que, dans la rencontre paradoxale de ces figures qui se composent en nous en doses variables, se distille, presque insaisissable, une sorte de nouvelle douceur.

 

Notes :

1. Concept développé par Félix Guattari : « La subjectivité est de plus en plus manufacturée à l'échelle mondiale... on se heurte à un autre phénomène, justement lié à cette mondialisation de la production de subjectivité et son intégration de plus en plus poussée de toutes les fonctions humaines et machiniques, ce que j'ai appelé le Capitalisme mondial intégré (CMI) » (Les années d'hiver : 1980-1985, réédition Les prairies ordinaires, 2009, p. 128 et 131).

2. Paroles de la chanson de Tom Jobim et Vinicius de Moraes « Eu sei que vou te amar », très populaire au Brésil. 3. Idem.

4. « Machines célibataires » est un concept proposé par Michel Carrouges dans son livre Les Machines célibataires (Arcanes, 1954) pour désigner un type de machine fantastique qu'il trouve dans les œuvres de Kafka, Jarry, Edgar Allan Poe, Roussel, Duchamp, etc. Le concept est repris par Deleuze et Guattari en 1972 dans L'Anti-Œdipe. Dans les années 1970, les machines célibataires ont été l'objet (et le titre) d'une exposition au Centre Georges-Pompidou, qui venait alors d'ouvrir.

5. Blade Runner, film réalisé par Ridley Scott en 1982, à partir du livre Do Androids Dream of Electric Sheep ? de Philip K. Dick (1968).

 

Suely Rolnik est psychothérapeute et critique d'art brésilienne, spécialiste du Mouvement Anthropophagique. Ce texte est tiré de l'ouvrage Micropolitiques, sorte de carnet de bord du voyage de Félix Guattari au Brésil (édition originale brésilienne en 1986, traduction française par Renaud Barbaras en 2007 pour Les empêcheurs de penser en rond, p. 409-418).

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