Nicolas Lambert écrit pour Khady Bassène

AI France a demandé à des comédiens, écrivains, compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures. François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert, Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Bonneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl,Romain Goupil, Milk, Coffee and Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage et un point de vue personnel, une perspective différente sur la personne.

Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que leur auteur. Des textes d'une très grande qualité que nous présentons en avant-première dans le cadre de cette édition.

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Aujourd'hui, pour Khady Bassène, Nicolas Lambert.

 

Quand j'étais un petit enfant, il arrivait que des gens franchissent le mur qui séparait Berlin-Est, qui était située en Barbarie, de Berlin-Ouest qui était située en Démocratie. Quand ils réussissaient, ces gens étaient accueillis et fêtés en véritables héros : ils avaient risqué leurs vies pour venir rejoindre la terre des hommes libres et s'affranchir ainsi de la tutelle de leur régime autoritaire. Et c'est grâce à notre soutien qu'ils pourraient lutter et résister, comme nous autres avions pu résister contre la Barbarie depuis Londres en des temps encore plus anciens. Dans le poste, on m'expliquait que ces héros nous rappelaient ainsi la valeur de notre liberté et la souffrance de celui qui n'a pas la chance de naître comme moi, dans le Petit Pays des Droits de l'Homme.

Les Droits de l'Homme...

Madame Khady Bassène est âgée de 62 ans. Mais, sur le visage de Madame Bassène, le temps ne passe pas tout à fait comme sur celui d'une autre dame de 62 ans. Le temps ne passe plus vraiment, d'ailleurs. Le temps s'y est arrêté un peu comme peut se coincer l'arête d'un gros poisson pêché dans le fleuve Casamance, en travers d'une gorge.

Madame Khady Bassène vit dans un pays situé sur une vaste étendue appelée continent. Ce continent a une drôle de particularité. Cette particularité a été relevée par un Petit Homme qui préside mon Petit Pays. Le continent de Madame Bassène est peuplé par l'Homme Africain. Et il se trouve que d'après mon Petit Président, l'Homme Africain n'est pas assez entré dans l'Histoire. Et ça, dit-il, c'est le drame de l'Afrique.

Monsieur Jean Diandy, le mari de Madame Bassène est un monsieur qui n'est donc pas assez entré dans l'Histoire. En ne rentrant pas chez lui le 4 août 1999, Monsieur Diandy n'est certes pas entré dans l'Histoire, puisque qu'il est africain, mais il a fait entrer cette date dans la vie de Madame Bassène et de leurs enfants. Et cette date reste coincée. Des militaires, sûrement pas assez entrés dans l'Histoire, ont un jour arrêté Monsieur Diandy parce qu'ils le soupçonnaient de faire de la politique et d'avoir une ambition pour sa région d'Afrique qui ne rentrait pas dans le schéma voulu par le gouvernement de son pays.

Sa région s'appelle la Casamance, c'est au Sénégal.

La Casamance est une drôle de partie de ce drôle de pays. Elle est de fait, pratiquement isolée du reste du Sénégal par un autre drôle de pays appelé Gambie. Si mon Petit Président avait lu des livres, il aurait appris que cette Casamance, comme le Sénégal, a une longue histoire. Oh, une toute petite histoire à côté de sa Grande Puissance de Petit Pays. Mais quand même, l'histoire de cette Casamance et du Sénégal croise souvent notre histoire de France depuis Louis XIV. D'ailleurs, dans ce drôle de continent il y a plein d'autre pays avec d'autres histoires, tout aussi grandes que celles d'autres continents. Mais, bon, il faudrait que notre Petit Président lise des livres.

Un jour, après avoir dit des bêtises sur l'homme Africain, mon Petit Président a signé avec des tas de pays de ce drôle de continent des tas de drôles d'accords permettant à mon Petit Pays de bien choisir qui il allait accepter sur son sol. Il suivait en cela la même voie que tous les Petits Présidents de mon Petit Pays avaient suivie depuis bien des années. Peut-être que monsieur Jean Diandy aurait bien aimé venir résister contre l'oppression d'un pouvoir violent et autoritaire depuis d'autre pays comme le fit jadis Mon Général de mon Petit Pays quand il partit à Londres organiser la Résistance. Mon Petit Président révère tant Mon Général qu'il aurait pu y penser. Mais, bon, il faudrait que notre Petit Président pense.

Aujourd'hui quand des femmes ou des hommes franchissent le mur de Méditerranée qui sépare des régimes pas démocratiques de nos terres pleines de bonne Démocratie, après qu'ils ont risqué leurs vies pour venir rejoindre la terre des hommes libres et s'affranchir ainsi de la tutelle d'un pouvoir autoritaire, le Petit Pays des Droits de l'Homme ne les accueille plus comme des héros et ne met plus sa grandeur au service de la lutte et de la résistance de ces héros. Non, désormais on les renvoie vite fait à la flotte ou dans les airs.

En cette fin 2011, Madame Bassène qui vit avec ses enfants à Ziguinchor, ne sait toujours pas ce qui est arrivé à son homme malgré de nombreuses démarches pour tenter de le retrouver. Oh, elle s'en doute un peu. Un vilain jour de 2005, elle a reçu un courrier gris de sa mairie de Ziguinchor. Quand elle ouvrit l'enveloppe, elle a trouvé un certificat de décès. On l'informa que ce vilain papier gris lui permettait de faire valoir ses droits à la retraite de son mari.

C'est tout.

Il se trouve que Madame Bassène risque d'être expulsée de chez elle à la fin de l'hivernage, qui est une drôle de saison de cette région du monde, et qu'elle souffre de graves problèmes de santé. Elle aimerait bien connaître les circonstances du décès de son mari, pour faire son deuil, pour son histoire personnelle. Et aussi, pourquoi pas, recevoir un semblant de réparation pour sa disparition afin de pouvoir garder sa maison et payer pour ses soins.

C'est pour ça que le temps ne passe pas bien pour Madame Khady Bassène depuis le 4 août 1999. Mais comme madame Bassène n'est pas assez entrée dans l'Histoire, ben, on s'en fout.

Allez, au lit.

Nicolas Lambert

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

L'auteur

 

photo%20nicolas%20lambert.preview.JPGComédien et metteur en scène de théâtre. Il a fait des études de philosophie. Militant convaincu, il va sortir des sentiers battus, proposant des représentations dans des lieux non-conventionnels en banlieue parisienne, et notamment dans les Zones d'Education Prioritaire. Il fonde en 2004 la compagnie Un Pas de Côté et crée le premier volet de la trilogie Bleu-Blanc-Rouge : elf la pompe Afrique. Il participe également au collectif À Mots Découverts animé par Michel Cochet, réuni autour de la découverte et du soutien de l'écriture contemporaine.

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