Un projet de co-maires en Touraine

La liste « Agir et réussir avec vous pour Épeigné-les-Bois » qui se présente aux municipales dans ce petit village tourangeau culbute la tradition pour davantage d'égalité et de participation.

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Lové dans la petite vallée de la Chézelle autour de son église du IXe siècle, son école et sa mairie (1888), le village d’Épeigné-les-Bois, 423 habitants et 304 électeurs, ressemble à l’image du village français traditionnel que l’on pouvait trouver dans les manuels destinés aux classes élémentaires de la 4e République.

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Sauf qu’à l’époque, pour à peu près le même nombre d’habitants, il y avait plusieurs commerces – boulangeries, épiceries, boucheries, mercerie, et un grand nombre de cafés. Tandis qu’aujourd’hui, le seul commerce est Le Lézard vert, l’épicerie-dépôt de pain-café-tabac-restaurant installée par la Communauté de communes à l’emplacement du dernier café après le départ de sa dernière tenancière, Anita, à plus de 90 ans… Dans un bâtiment voisin, l’agence postale et la bibliothèque municipales complètent les services de proximité. Et le maintien de l’école – deux classes de maternelle avec cantine et garderie –, rendu possible grâce au regroupement scolaire avec Luzillé (près de 1000 habitants), ne perdure que grâce à la volonté des municipalités successives (1).

Pour cette petite commune comme il y en a tant en France, entourée de voisines plus puissantes par le nombre d’habitants ou d’importantes ressources propres, l’enjeu de l’élection à venir est particulièrement vital. Or le maire actuel ne souhaitait pas prolonger son mandat et aucun des adjoints ou conseillers n’avait envie, à l’époque, de constituer une liste.

C’est alors qu’à l’automne est apparu le projet original d’une liste menée par trois personnes qui, sur la base d’une égalité parfaite entre elles, ont décidé de devenir co-maires : Michèle Prieur (63 ans, assistante dentaire retraitée, 1er rang, 3e à partir de la droite) ; Dominique Hisbergue (68 ans, graphiste retraité,  2e rang, 1er à partir de la droite) ; Jean Candiago (60 ans, ingénieur EDF/Enedis retraité, 2e rang, 1er à partir de la gauche).

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Rencontre (2)

Pouvez-vous dire chacun d’où vous venez et comment vous êtes arrivés à Épeigné-les-Bois ?

Michèle Prieur. Je suis née dans la Sarthe et suis arrivée à 8 ans à Montpoupon [château voisin d’Épeigné] où mes parents étaient fermiers. Et à Épeigné en 1976, lorsque je me suis mariée. 

Jean Candiago. Je viens de la région Rhône-Alpes, j’ai souvent déménagé pour mon travail chez EDF. Avec mon épouse, nous avons acheté en 1996 une maison à Épeigné, nous travaillions alors tous les deux à Tours. Nous y avons vécu 4 ans avant de repartir pour un nouveau poste en Charente-Maritime. Nous avons toujours gardé cette maison, et de précieux amis, et au moment de la retraite, c'est tout naturellement que nous avons choisi de nous y installer durablement.

Dominique Hisbergue. Je suis né aussi dans la Sarthe. J’y ai vécu 20 ans et une vingtaine d’années à Paris. Nous sommes arrivés à Épeigné en 1990 et nous nous y sommes installés deux ans après.

Quand est-ce qu’est né votre projet ?

Dominique Hisbergue. Durant l’été 2019.

Michèle Prieur. En août, précisément.

Dominique Hisbergue. J’avais questionné le maire. Personne du conseil municipal ne se représentait.

Michèle Prieur. J’ai pensé : s’il n’y a personne, on ne peut pas laisser la commune comme ça. Et l’idée d’être maire à plusieurs était là dès le début. On a beaucoup échangé sur ce point.

Dominique Hisbergue. Tout seul, c’est trop lourd. Il n’en est pas question. Et puis les adjoints peuvent très vite être écrasés par l’autorité du maire. Cela dépend du caractère de celui-ci, mais cela tient aussi à la personnalisation de la fonction. On assiste tôt ou tard au passage du « nous » au « je ». Ça, on veut l’éviter.

Michèle Prieur. À deux, c’est difficile : en cas de mésentente, c’est la catastrophe assurée. Il faut un troisième, et que les trois soient sur un pied d’égalité. On a téléphoné à Jean [qui, depuis la mi-mars, avait entrepris de rejoindre à pied Ispahan depuis Paris].

Jean Candiago. J’étais en Macédoine pour le premier appel. Et en Grèce pour la première réunion Skype… J’avais déjà dans mon boulot chez EDF l’habitude de faire de la gestion de projet à trois plutôt qu’à deux. J’en avais ainsi menés plusieurs. Au lieu de répartir le travail entre maître d’œuvre et maître d’ouvrage, on se trouvait à trois responsables au même niveau.

Dominique Hisbergue. On voudrait aussi pouvoir se donner deux mois par an complètement « off ». Pas de façon continue, bien sûr. Mais qu’au total, pour chacun, cela fasse deux mois.

Michèle Prieur. De façon à avoir du recul.

Dominique Hisbergue. La fraîcheur, l’énergie aussi.

Michèle Prieur. Pour établir notre liste, on a contacté les personnes possibles dans les associations [il y a en a beaucoup dans ce village], mais pas seulement. On voulait qu’il y ait des gens avec un regard neuf. Et un équilibre entre actifs et retraités, avec des gens d’âge et d’horizons variés.

Dominique Hisbergue. Et une parité parfaite. Il y a plus de femmes que de garçons…

Michèle Prieur. On a eu quatre mois de travail ensemble, des réunions informelles puis hebdomadaires – Jean y a participé dès son retour en décembre. Et parfois plus fréquentes. Pour apprendre à se connaître. Et qu’il y ait une vision commune.

Jean Candiago. Et aussi des valeurs, des envies.

Dominique Hisbergue. Je ne sais pas si c’est dû au nombre 3, mais très vite c’est venu sur le participatif. Co-construire avec la population. Dans notre liste, tous le désirent. Le mettent au premier plan. En milieu rural, c’est un peu plus compliqué, tout le monde se connaît…

Jean Candiago. Ça ne se fait pas tout seul. C’est du travail, de la compétence.

Michèle Prieur. Ce n’est pas la façon la plus simple.

Dominique Hisbergue. Ni la plus rapide.

Michèle Prieur. Mais c’est passionnant.

Dominique Hisbergue. Nous avons beaucoup de projets. Après, la commune n’a pas beaucoup de sous. Nous ne serons pas trop de trois pour aller chercher les subventions. Un village comme le nôtre, sans subventions, ce n’est pas grand-chose.

Jean Candiago. Il faut aussi être dans les commissions pour insuffler les idées.

Justement, par rapport à l’administration, la préfecture ne reconnaît qu’un seul maire par commune, comment allez-vous faire ?

Michèle Prieur. Par principe, nous ne répondons pas à cette question.

Jean Candiago. Ça a été annoncé dans La Nouvelle République.

Michèle Prieur. On verra lors du premier conseil. Nos colistiers nous disent : « Vous êtes venus nous chercher à trois. Nous, on ne veut pas d’un maire unique. » Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls cette année à avoir prévu des co-maires. Et pourquoi pas, pour faire bouger les choses, si on nous oblige à déclarer un seul maire, désigner chaque année une personne différente, ce qui obligerait l’administration à refaire tous les papiers ?

À Épeigné-les-Bois, cette idée de collectif vient de loin. On m’a dit qu’après-guerre, il y avait plus de 40 personnes aux réunions de la cellule du parti communiste. On m’a parlé aussi de ce qui s’était passé en 1936 pour le pain.

Michèle Prieur. Oui, les habitants avaient formé le syndicat de la boulangerie, ils allaient acheter leur pain chez le boulanger du syndicat, si bien qu’un boulanger qui venait de s’installer a fait faillite. Il y avait aussi des syndicats de paysans. Ça a duré jusqu’aux années 1960.

Dominique Hisbergue. Aujourd’hui, la proportion des bénévoles actifs dans les différentes associations est de l’ordre de 15 %, ce qui est rare. Il y a une formidable volonté de faire ensemble. C’est ce que j’ai découvert quand je suis arrivé ici. Tous ces gens mobilisés… Ça m’avait impressionné.

Michèle Prieur. Si l’on compare avec les villages voisins, ça semble en effet propre à Épeigné.

Dominique Hisbergue. Mais les bénévoles vieillissent. J’espère que nous pourrons impliquer de jeunes familles.

Pour vous, c’est aussi l’aboutissement d’un travail de plusieurs années. Vous étiez déjà membres de plusieurs associations quand vous avez créé l’association des Amis des patrimoines.

Dominique Hisbergue. C’était en 2011. Il fallait réparer le toit le l’église. Nous avons voulu aider la municipalité en faisant des fêtes pour abonder afin de parvenir à obtenir des sous de la Fondation du Patrimoine.

Michèle Prieur. Déjà, en 1985, la municipalité voulait aménager la partie ancienne du presbytère et agrandir la salle communale qui y avait été sommairement installée des années auparavant (3). Les membres du comité des fêtes ont alors entrepris de démolir les dépendances afin que les travaux reviennent moins cher à la commune. Le comité finançait aussi notre célèbre feu d’artifice du 13 juillet.

Dominique Hisbergue. Les Amis des patrimoines, c’est un projet culturel qui a pour but de valoriser tous les patrimoines, oraux, visuels, hydrauliques, etc. Notre première action a été la fête des Jardinades (4), suivie du « Jardin de Maria (5) ». La fille de Maria a mis le jardin de sa mère à la disposition de l’association, et nous y avons créé un potager et un verger communs.

Michèle Prieur. Depuis, un autre terrain a lui aussi été mis à la disposition de l’association, le long des containers. On y a mis des framboisiers et des fruits rouges.

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Aujourd’hui, ce ne sont pas les seules parcelles gérées collectivement par l’association. Depuis les dernières Jardinades, un nouveau projet a démarré : un vignoble partagé sur un terrain mis à disposition par le maire actuel, avec signature d’une convention. N’importe qui peut, pour 5 euros, parrainer un pied de vigne. 150 ceps de plantet (pour 70 « parrains ») ont été mis en terre l’année dernière, et l’association compte en planter à nouveau 150 en avril.

Le programme de la liste « Agir et réussir avec vous pour Épeigné-les-Bois » figure sur leur profession de foi (pdf, 1.8 MB). C’est avant tout un état d’esprit. La volonté de répondre à la crise démocratique, à la perte de confiance vis-à-vis des élus et des institutions. Et de favoriser l’attractivité du village tout en se mettant au service des habitants. L’équipe souhaite ouvrir une « Maison des associations et citoyens » autogérée dans un lieu distinct de la salle des fêtes et créer un véritable lien entre le plan d’eau et le centre du bourg. Et aussi favoriser la mobilité avec le covoiturage ou en aidant les habitants à utiliser les services proposés par le réseau Rémi, qui nécessitent de passer par Internet.

Avant de quitter Michèle, Jean et Dominique, je leur pose une dernière question.

Je me rappelle avoir entendu Jacky Marchau [il fut maire d’Épeigné-les-Bois de 1983 à 2008] raconter qu’une de ses tâches les plus difficiles en tant que maire avait été de devoir annoncer aux familles un accident, un décès. Y avez-vous pensé ?

La réponse fuse, d’une seule voix : « On y ira tous les trois .»

 

P.-S. Une seconde liste a émergé il y a environ trois semaines. Elle est composée de huit candidats – six hommes et deux femmes. Deux d'entre eux font partie du conseil actuel.

Notes :

(1) École à laquelle vient d’être attribué le nom de Flora Talvard, l’institutrice vénérée qui, de 1940 à 1972, a appris à lire et à écrire à plusieurs générations d’habitants.

(2) Je connais bien les deux premiers, un peu moins le troisième : j’ai habité Épeigné-les-Bois de 1998 à 2010 et depuis j’y reviens souvent, au moins une fois par semaine.

(3) C’était en 1967. Jusqu’à l’année précédente, le presbytère était divisé en deux logements loués par la mairie.

(4) Une fête qui a lieu le 3e dimanche d’avril, avec échange de plantes, exposants divers, concours d’épouvantails, atelier musical pour les jeunes, repas de battage, et qui prend de plus en plus d’ampleur chaque année.

(5) Du nom de sa propriétaire, née en Italie, qui venait chaque jour le cultiver.

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