Mon grand-oncle, tueur pour le F.L.N.

 

 

El Hadi © Damien Ounouri El Hadi © Damien Ounouri

 

 

 

1) Un « tonton » légendaire

 

Petit, je questionnais souvent mon père sur l’histoire de son oncle qui me passionnait. Cette histoire ne m’était révélée que par bribes, les anciens cultivant un certain silence vis-à-vis de cette période, et que mon imagination comblait d’aventures. Il aurait été un combattant de l’ombre, il aurait eu un pistolet pour défendre une noble cause, se serait caché dans les égouts, aurait appris à lire et à écrire en prison. Un fidaï.

 

Avant de commencer l’écriture de ce projet en 2008, je connaissais peu El Hadi, ne l’ayant vu que deux fois enfant. Cependant, j’en avais gardé un souvenir très précis, nourrissant un profond respect pour sa personne. Une personne humble et charismatique, bien que portant un passé lourd dans la Révolution Algérienne.

 

Travaillant sur la question de la mémoire, et n’étant encore jamais allé dans mon second pays, il m’est apparu comme évident d’entreprendre un film sur cet oncle d’Algérie. Allait-il accepter de révéler son histoire et ses secrets, enfouis pendant presque 50 ans ? Assistant à la disparition des témoins de cette période, il était urgent et nécessaire d’intervenir par le cinéma pour construire une mémoire, à la fois individuelle et collective. Si la parole ne se déliait pas, la transmission n’aurait pas lieu, et c’est tout un pan de notre mémoire que nous allions perdre.

 

Mai 2008. Je décide de l’appeler. Lui explique. Il accepte. Je commence à lui poser des questions. Je ne parle pas arabe, il n’est pas à l’aise en français. Il me propose d’écrire son histoire et de me la lire au téléphone. Pendant trois mois, je l’appelle chaque semaine, il lit ce qu’il a écrit, je l’enregistre puis retranscris sur papier. Étrange conversation familiale que ce long monologue où je découvre silencieusement ce qu’il n’a jamais dit. Je suis touché par son attitude, ses efforts, rassuré également, car je le sais : il ne ment pas. Pas d’héroïsation, uniquement les faits, au présent. Je découvre le côté romanesque de son histoire, je pourrai sans difficultés en faire une fiction…

 

 

 

 

 

 

Conclusion écrite à nos conversations téléphoniques accompagnement des archives personnelles, envoyées par la poste en 2008 © Damien Ounouri Conclusion écrite à nos conversations téléphoniques accompagnement des archives personnelles, envoyées par la poste en 2008 © Damien Ounouri

 

 


 

S’ensuivent plusieurs voyages en Algérie en 2008 et 2009, à sa rencontre, à celle de ma famille et de la terre de mes aïeux. À ses côtés, je le découvre, l’observe, apprend à le connaître, continue de le questionner. Je prends des notes, avec une petite caméra numérique et un appareil photo argentique, enregistrant de façons radicalement opposées ces premières impressions d’une terre étrangère pourtant si familière.

 

 

 

Photos argentiques prises lors de ma première visite à El Hadi (Ben M'Hidi, Algérie, 2008) © Damien Ounouri Photos argentiques prises lors de ma première visite à El Hadi (Ben M'Hidi, Algérie, 2008) © Damien Ounouri

 

 

 

 

 

 

2) Fidaï ou La Révolution et moi

 

Un histoire de famille, voire une recherche de racines, ne sont pas suffisants pour faire un film. Je ne suis pas dans une démarche introspective, mais plutôt « au service » de mon personnage. Il faut trouver des moyens propres au cinéma pour exprimer cette histoire, l’élever à des préoccupations plus vastes et universelles, tout en s’éloignant à la fois du reportage télévisuel ou du film historique classique.

 

Je ne pars pas de rien. Plusieurs cinéastes ont déjà tracé le chemin, comme les grands cinéastes de la mémoire Chris Marker ou Alain Resnais. Dans le cas de Fidaï, ma démarche emprunte davantage à Richard Dindo (Ernesto Che Guevara, journal de Bolivie) ou Rithy Panh (S21, la machine de mort khmère rouge).

 

Nous allons suivre l’itinéraire de mon grand-oncle en Algérie et en France, en sa compagnie, pour découvrir son parcours sur les différents lieux-dits de ses actions. J’active ainsi une mémoire plus sensible, le personnage pouvant retrouver des détails égarés que les lieux concrets conservent et révèlent, physiquement ou affectivement. Connecter la parole et le corps au lieu est primordiale pour filmer une mémoire vivante en train de se construire, tout en permettant le surgissement d’accidents heureux comme les rencontres et le jeu entre le visible et l’invisible.

 

 

 

El Hadi avec Bellili Baïa dans la ferme © Damien Ounouri El Hadi avec Bellili Baïa dans la ferme © Damien Ounouri

 

 

 

Au delà de ce dispositif, le véritable enjeu sera d’arriver à saisir ce qui se passe dans l’intime de mon grand-oncle, car a priori re-faire ce chemin, le re-vivre et le questionner, et ce pendant deux mois, devrait être une véritable expérience pour lui, que nous partagerons à ses côtés. De même, le cinéma au sens de sa fabrication (équipe, plan de travail, prises multiples, etc.) influencera obligatoirement ce processus. J’ai une légère inquiétude tout de même, une responsabilité vis-à-vis de lui, et j’espère que remuer ce passé violent ne fera pas ressurgir des fantômes trop douloureux. Cette part imprévisible du projet en est à la fois le danger et la beauté.

 

En parallèle à ce « travail » de mémoire, ce qui m’intéresse le plus dans cette histoire est la question de l’engagement, et son envers, le sacrifice. C’est le cœur du film, l’origine et le moteur du parcours d’El Hadi. Pourquoi s’engage-t-on à 20 ans sans hésitation dans la lutte armée, alors que l’on est berger, issu d’une famille d’ouvriers agricoles pauvre, sans formation politique ? Comment le choix du camp se fait-il et existe-t-il vraiment une réflexion dans une telle situation critique ? Jusqu’où va-t-on pour octroyer ce qui nous semble juste ? D’où vient cette foi dans la Révolution ? Je n’ai aucune réponse préconçue sur le sujet et en ai peu parlé avec mon grand-oncle. L’intérêt, c’est de chercher avec lui sur le tournage et faire surgir des pistes de réflexion. Il ne faut pas faire un film clos qui prétendrait apporter toutes les réponses, mais laisser un espace ouvert pour que le spectateur puisse s’y glisser.

 

Face à ces nombreux défis, un essai grandeur nature s’imposait. En juin 2010, au moment de la Coupe du Monde de Football, dans ce climat particulier d’effervescence patriotique, nous sommes partis en Algérie, dans des conditions quasi-identiques à celle d’un tournage. J’avais besoin de savoir comment El Hadi allait réagir face une équipe de cinéma, en tournant certaines scènes pour voir en quoi la technique pourrait gêner sa spontanéité ou notre réactivité face aux évènements. Cette matière brute nous a permis de comprendre nos limites et réfléchir à des solutions pour le vrai tournage. Nous en avons également tirée une pré-bande annonce, outil non négligeable pour la recherche de financements…

 

Fidaï, teaser du documentaire de Damien Onouri © Mediapart

 

 

 

3) Algérie – France (par ordre alphabétique)

 

Faire un film sur un Algérien et son combat pour l’indépendance revient à avancer sur un terrain miné en France. Le passé colonialiste n’étant pas digéré et assumé par la classe politique, je me devais d’avancer de façon intelligente. Et ce, bien que ce ne soit que du cinéma, revendiquant par conséquent un regard subjectif, loin de vouloir construire une mémoire officielle et verrouillée de type « devoir de mémoire ». 

 

Mon point de vue ne vient pas de nulle part : Franco-Algérien, de mère française assistante maternelle et de père algérien ouvrier Michelin, originaire de Clermont-Ferrand, cocktail « bougnat-bougnoule » très en vogue depuis les faux débats sur une(!) identité nationale ou autres chiffons rouges imaginaires. Il fallait passer au-dessus de tout ça, aller en sens inverse des sirènes de l’actualité, pour consolider ma démarche.

 

Des guerres (quand elles sont enseignées), nous apprenons leschiffres, les faits marquants et les légendes. Mais ce qu’ont réellement vécu ses participants, leur quotidien, leurs histoires personnelles, leurs sentiments, ne nous sont pas transmis. Or c’est l’ensemble de ces individus ordinaires jamais représentés qui ont créé l’Histoire. Il faut donc leur redonner une identité, et créer par l’individu une histoire collective différente de celle des histoires officielles. Je veux donc emprunter un chemin plus sensible et humain, qui part de l’individu pour aller vers les grands évènements. 

 

Outre le lien familial, El Hadi représente la majorité des combattants algériens, qui se sont soulevés contre le colonialisme, et ont ensuite gardé le silence sur leurs actes, notamment vis-à-vis de leurs enfants. Ils ont fait leur devoir, à leur échelle, puis sont ensuite retournés à une vie normale, dans l’anonymat, loin de la gloire. À travers El Hadi, c’est l’ensemble de ces ouvriers-soldats que je veux dépeindre.

 

Mais je ne rejette pas la grande Histoire. Quelque soit le film, je me dois de maîtriser mon sujet pour mieux m’en libérer ensuite. Je m’appuie donc sur les travaux d’historiens tels Benjamin Stora, Mohammed Harbi ou Ali Haroun.Pour comprendre davantage le système dans lequel évoluait mon grand-oncle et rédiger les parties historiques du film, je collabore avec l’historienne Linda Amiri, spécialistede la guerre d’indépendance algériennesur le sol métropolitain.Le cas d’El Hadi aborde des sujets assez méconnus et peu traités des deux côtés de la Méditerranée : la lutte du FLN dans l’Hexagone, la guerre fratricide entre indépendantistes algériens FLN et MNA, le tout ayant pour épicentre une petite ville de province française, Clermont-Ferrand. Bien que ma démarche soit du côté du subjectif, il est indispensable de contextualiser son parcours, de façon synthétique et précise, pour donner les clés nécessaires au spectateur. 

 

 

 

Photo identité Nemra avec nos mains © Damien Ounouri Photo identité Nemra avec nos mains © Damien Ounouri

 

 

 

Ce film, je le veux à hauteur d’homme. En interrogeant l’engagement d’El Hadi et ses choix personnels, je souhaite créer un dialogue sensible entre les générations et les époques, entre l’intime et le collectif, entre la Révolution et ses lendemains. Et mieux vivre ensemble, comme dirait l’autre !

 

 

 

 

 

Jia Zhang-Ke présente Fidaï de Damien Ounouri. Long-métrage documentaire, 2012. Produit par Kafard Films (France), Cirta Films (Algérie), Xstream Pictures (Chine), Mec Film (Allemagne), Linked Productions (Koweït). Soutenus par : Région Auvergne, Arab Fund for Arts and Culture (Liban/Jordanie), Doha Film Institute (Qatar). En post-production / Recherche de financements. Contact: fidai.lefilm@gmail.com http://www.facebook.com/pages/FIDAÏ-Jia-Zhang-Ke-presents/141424572615434?sk=info http://www.fidai-lefilm.com/

 

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