Les Pays occitans, un nouveau paradigme de résistance

À rebours du repli nationaliste s’exprimant volontiers aujourd’hui à droite comme à gauche, la réflexion contenue dans cette déclaration de Josep Carles Laínez anticipe une nouvelle pratique des échanges entre les peuples.

J-C Lainez

 

À rebours du repli nationaliste s’exprimant volontiers aujourd’hui à droite comme à gauche, la réflexion contenue dans cette déclaration de Josep Carles Laínez anticipe une nouvelle pratique des échanges entre les peuples. Non plus arrimée au bon vouloir d’États déterminant l’organisation et la participation des citoyens, mais à l’exemple d’un possible fédéralisme européen populaire, promoteur d’un usage appropriatif et diversifié des langues et d’une culture cosmopolite en mouvement.

À l’heure d’un regain régionaliste perceptible lors des élections municipales des 23 et 30 mars, et à l’approche des européennes des 24 et 25 mai prochains, la notion occitane de convivénça (art de vivre ensemble) trouve ici à se projeter dans une perspective de proximité sociale au-delà des frontières, contrecarrant l’ordonnancement abstrait de la globalisation financière.

Josep Carles Laínez est écrivain, artiste et essayiste plurilingue, membre fondateur du mouvement occitan Òc-Valéncia, rédacteur en chef de la revue Debats publiée par la Députation de Valence et président de l’institut valencien d’Études politiques.

Ce texte, initialement en anglais, a été hébergé en 2013 par le site Ici et ailleurs sous le titre « People over States : the països occitans (occitanian countries), a new paradigm of resistance ». Cette version en français est inédite. 

 

 

 

Heureusement, tous les termes de mon titre ne nécessitent pas une explication. Je tiens pour acquis la compréhension de « peuple » et « État » tandis que les trois autres vocables — Pays occitans, paradigme et résistance —réclament peut-être qu’il faille revenir sur chacun d’eux plus longuement [1].

 

 

L’Occitanie est le nom donné au territoire qui s’étend de la côte atlantique de la France (l’extrême nord étant la ville de Bordeaux) aux vallées de l’ouest du Piémont (en Italie), et de la ville de Limoges, dans le centre de la France, aux Pyrénées. Ses terres appartiennent à quatre États différents : la France, l’Italie, l’Espagne et la Principauté de Monaco. Les premiers textes écrits en langue occitane remontent au XIe siècle, et l’Âge d’Or de sa littérature est apparu également au cours de ce siècle, avec les chants et les musiques des troubadours qui divulguèrent non seulement un genre littéraire mais aussi un véritable mode de vie. Cet esprit établit les fondements des traits principaux de la culture européenne d’avant la Renaissance, en particulier la représentation idéalisée de la femme en société. Ainsi la culture occitane est-elle, de conserve avec la culture classique, une des pierres angulaires du patrimoine européen, notamment en ce qui concerne la conception préromantique de l’amour dans la pensée occidentale. Avec son déclin, correspondant à l’invasion de ces contrées parlant officiellement l’occitan, la place jusqu’alors majeure de cette langue dans la littérature diminua progressivement jusqu’au XIXe siècle. À ce stade, un renouveau de l’occitan se produisit, stimulé par l’engagement et l’activisme de nombreux intellectuels qui lui donnèrent l’occasion de renaître comme moyen d’expression, et lui attribuèrent de surcroît une présence remarquable au niveau international. La personnalité la plus célèbre de cette Renaissença (Renaissance) fut celle du poète Frédéric Mistral (1830-1614), lauréat du Prix Nobel de littérature en 1904. Fait constituant, sans aucun doute, la plus manifeste consécration de la littérature occitane moderne. Mais après cette époque, et d’un bout à l’autre du XXe siècle — conséquence de deux guerres mondiales et de l’influence grandissante de la langue française grâce au système scolaire (proscrivant l’occitan), à l’Église (dont les sermons étaient en français) et au développement des médias (radio et télévision) — la transmission de l’occitan à travers les générations devait sérieusement péricliter. C’est maintenant une langue menacée qui peine à survivre : une langue, en fait, entre la vie et la mort.

 

 

Naturellement, ce bref  historique ne fait qu’évoquer les grandes lignes d’un sujet très complexe. On connaît certainement ce que je viens de tenter de résumer simplement et avec objectivité. Néanmoins l’Occitanie, ou ce que nous appelons les « Pays occitans » (Països occitans, dans notre langue valencienne), ou les « Terres d’Oc » (Tèrras d’Òc ou Terres d’Oc, selon le dialecte), présente aussi une histoire diversifiée, ce qui est oublié pour la simple raison que l’unité de la langue, de la culture, et la renaissance littéraire ont été subordonnées aux attraits du nationalisme — non s’agissant de l’Occitanie actuelle, mais plutôt de ce territoire qui, des origines de notre culture jusqu’en 1934, faisait partie intégrante de la civilisation occitane conçue dans son ensemble. Je fais allusion aux régions d’Espagne où la langue valencienne-catalane (une autre variété d’occitan) est parlée : à savoir, les Îles Baléares, la Catalogne et la Communauté de Valence, de même que la toute petite Principauté d’Andorre, un État souverain membre des Nations unies. Cette histoire n’est généralement pas racontée. Les nationalismes cachent habituellement les épisodes de l’histoire de leur pays qui ne satisfont pas aux diktats imposés par l’élite, et dans le cas de la Catalogne, par la bourgeoisie. En 1934, quelques intellectuels catalans lancèrent un manifeste rompant avec la conception culturelle de l’occitan afin de recentrer leurs efforts pour promouvoir l’indépendance de la Catalogne en Europe. Ils subordonnèrent l’unité de notre culture à leurs intérêts économiques, et ne furent pas capables de concevoir le maintien de leur langue et de leur civilisation comme un tout. Sans vouloir compliquer inutilement les choses — je ne suis pas spécialisé dans l’histoire du peuple albanais —, je voudrais avancer que ce qui s’est passé avec l’Occitanie est analogue au cas des Albanais du Kosovo déclarant que leur langue n’a rien à voir avec l’albanais originel, répudiant ainsi la culture commune qui existe supérieurement aux deux États. C’est de mon point de vue une grossière erreur. C’était déjà l’option suivie par la bourgeoisie et les intellectuels catalans en 1934 ; en conséquence de quoi l’Occitanie s’est mise à décliner.

 

 

L’Albanie et l’Occitanie ne sont pas les seuls cas de cultures fractionnées en plusieurs pays ou régions. En 1993, en vue de commencer à rétablir un mouvement occitan dans la Communauté de Valence, j’ai écrit un article, publié dans le journal Paraula d’Oc, dans lequel je comparais la situation actuelle des Pays occitans avec celle de deux peuples assez loin de nous : les Celtes et les Swahilis. Les premiers, dispersés aujourd’hui dans six contrées différentes (nommément l’Irlande, le Pays de Galles, l’Écosse, l’Île de Man, la Cornouaille et la Bretagne) partagent avec les Occitans le fait qu’en dépit de leurs différences, ils se voient réunis sous un terme général (les « Pays celtes ») et organisent ensemble des festivals, des rassemblements et des publications. Le cas des Swahilis, d’autre part, est encore plus intéressant pour nous à aborder si l’on observe que le kiswahili est également une langue internationale et peut être considérée pour cette raison comme neutre. L’écrivain kenyan Ngũgĩ Wa Thiong’o, dans son livre Moving the Centre, énumère les caractéristiques qui rendent cette langue particulière. Nous pouvons les appliquer à tout le peuple swahili :

 

 

Le kiswahili a l’avantage de n’avoir pas prospéré sur la tombe d’autres langues. Le kiswahili a étendu son aire d’existence en Afrique et dans le monde sans étaler un quelconque chauvinisme national. Il ne tient pas son pouvoir de l’agrandissement de son territoire économique, politique ou culturel. Son histoire ne contient pas des faits d’oppression ou de domination d’autres cultures. Et enfin le kiswahili est maintenant employé comme langue majeure dans l’Est, le Centre et le Sud de l’Afrique, sur le web et dans plusieurs autres parties du monde [2].   

 

 

En d’autres termes, les Pays occitans ne sont en aucune manière un phénomène isolé. D’un point de vue politique et culturel, le temps est peut-être venu de modifier notre paradigme d’accréditation d’une langue extrêmement « dialectalisée », en accord avec les gens qui continuent à la parler, et sans s’en remettre à des combats nationalistes ni se réclamer d’utopies radicales. C’est ce que nous nous efforçons de faire.

 

 

Les considérations principales que nous devons avoir à l’esprit sont :

1) Il n’a jamais existé une entité politique baptisée Occitanie (ni un État, ni une région instituée). 

2) La cohésion de ce pays provient de la terre où la langue occitane est parlée, plutôt que de quelque événement historique ou d’un territoire initial auquel d’autres régions auraient été ajoutées à cause de leur défaite militaire ou à la suite de leur colonisation.

3) Il n’existe aucune prétention à imposer un dialecte aux dépens des autres (quand bien même ce point demanderait à être clarifié).

4) Il n’y a pas de projet visant à créer une force politique revendiquant une Occitanie libre (même si certains partis en Catalogne défendent l’indépendance de cette région et si d’autres partis minoritaires dans l’Occitanie actuelle se donnent un objectif semblable).

5) L’occitan et les quelques dialectes du valencien-catalan résistent à leur disparition : cette éventualité pourrait se concrétiser en l’espace d’une génération, ce qui veut dire que nous n’évoquons pas ici une langue présentant un danger pour l’espagnol ou pour le français.

6) Enfin les peuples d’Occitanie ou de la Communauté de Valence se sentent également français ou espagnol et ne perçoivent pas leur nationalité comme un handicap à une identité plurielle.

 

 

En termes civils et politiques, les objectifs de la lutte — notre lutte — pour l’idéal occitan de Valence tend à subvertir les relations politiques habituelles. Nous envisageons un populisme de nature différente, car nous n’aspirons pas à un « nouveau peuple » opposé à ses semblables dans une confrontation théorique, mais nous voulons explorer les ressources et les liens existants avec ces autres peuples, nations, États et régions. Ces liens pourraient se concevoir comme autant de synergies permettant à différentes communautés de collaborer entre elles et élargir le sens de ce qu’elles perçoivent ensemble « en propre ».

 

 

Étant donné le péril pesant sur l’occitan, les associations et les particuliers réclamant sa co-officialité et l’extension de son usage national ne peuvent rêver d’un renversement de situation en sa faveur au détriment du français, de l’italien ou de l’espagnol ; c’est irréaliste, au moins à court et moyen terme. Toutefois les langues doivent pouvoir coexister, et tout le monde devrait avoir la possibilité de s’exprimer dans le langage de son choix quand il échange avec les autres membres de sa communauté. Quelle est « notre » communauté dans le cas des Pays occitans ? L’Europe, et même ce que j’ai appelé, dans d’autres articles et conférences, Magna Europa : les populations qui ont émigré du continent européen et de ses îles à travers les siècles et qui façonnèrent de nouveaux États et cultures relevant, à maints égards, de l’esprit européen : les États-Unis, le Québec, l’Australie, la Sibérie, l’Uruguay, l’Afrique du Sud… On est tenté de dire que l’avenir d’une langue, son influence fût-elle minuscule, est un problème qui affecte l’ensemble de l’humanité, mais je préfère éviter les déclarations grandiloquentes et borner ma réflexion au territoire géographique de la langue.

 

 

Examiner plus avant ce nouveau paradigme de droits linguistiques nous mène à concevoir les langues et les peuples comme des « ordres imbriqués » (pour reprendre une expression du scientifique Niels Böhr). Nous n’avons pas affaire à une structure pyramidale, mais plutôt à une forme circulaire accueillante présentant diverses portions progressivement complexes, sur un canevas souple et non hiérarchique. Partant de l’individu physique, la communauté s’élargit à la mesure des liens qu’elle procure à chacun vers la famille, le voisinage, le village ou la ville, la région, le pays, la nation, l’ensemble linguistique, et même aussi bien vers une coalition internationale (l’Union européenne). À chaque étape, on pourra user d’une, de deux, ou de plusieurs langues pour s’exprimer, et chacune d’elles devra être considérée avec une égale importance. Cette façon de réinterpréter la relation au langage est plus intéressante parce qu’elle rompt avec deux structures de pensée enracinées dans les sociétés néolibérales.

 

 

Premièrement, elle propose une alternative à cette nuisible inclination qui consiste à substituer une langue dominante à une autre. En Catalogne, cette tendance est très marquée, et sa finalité consiste à éradiquer l’espagnol au profit du catalan. Autrement dit, une grande partie de la population a l’idée préconçue — prédominante dans des pays tels que l’Espagne, la France ou l’Italie — qu’il y a une langue nationale prestigieuse (l’espagnol, le français et l’italien) et une série de langues (appelées péjorativement patois en France, ou dialetti en Italie) dépourvues de prestige. L’objectif des activistes en faveur des langues minoritaires — et ceux qui s’en remettent aux langues « supérieures » en redoutent les implications — est de subvertir cette situation et qu’il soit octroyé à ces langues des prérogatives officielles. Avec le nouveau paradigme que nous proposons, la responsabilité n’incombe ni aux États, ni aux intellectuels, mais à chaque individu qui le veut de faire d’elles un usage selon son gré dans sa propre communauté. Si nous considérons certaines régions d’Europe, nous voyons que c’est déjà une pratique courante (l’emportant sur l’homogénéisation orchestrée par l’État) : à Gibraltar, par exemple, se conjuguent l’anglais, l’espagnol (dans sa variante andalouse) et le llanito (un jargon anglo-espagnol) ; dans le Val d’Aran l’aranais (une variété de dialecte gascon appartenant à l’occitan), le catalan, l’espagnol et un peu de français ; et dans plusieurs cantons suisses le suisse allemand, l’allemand courant, un dialecte de langue romane : le romanche, quelques bribes de français, un peu d’italien et l’anglais international. Toutes ces langues coexistent, chacune d’elles innervant la collectivité ; le plus important est que toutes soient vivantes et se transmettent.

 

 

Symboliquement, supprimer la hiérarchie dans l’utilisation des langues revient à saper l’ordre patriarcal, donner la priorité à la langue maternelle (celle transmise par la mère, par la famille) au lieu de la langue unique convenant au savoir et à l’usage que les États néolibéraux voudraient imposer (la France est championne dans ce domaine). L’image d’un périmètre circulaire à l’intérieur duquel tout est faisable et où chacun peut se déplacer comme il l’entend, le faisant s’élargir ou se rétracter au stade voulu, est absolument contraire à l’idée d’une pyramide ou d’un escalier pour lesquels les niveaux sont prédéterminés. Il n’y a pas de langues majeures et mineures, il y a des instruments de communication pouvant être interchangeables, et il est même nécessaire qu’ils soient interchangeables.

 

 

Dans son essai Les Identités meurtrières, l’auteur franco-libanais Amin Maalouf appelle à abandonner les identités fermées qui considèrent l’Autre comme un ennemi au lieu d’encourager la conscience des similarités qui nous en rapprochent. Selon notre nouveau paradigme, l’« identité plurielle » que nous défendons tient l’individu pour point central de référence ; chaque individu est naturellement attaché à différentes identités qui enrichissent sa perception du monde, et enrichissent d’autant plus les collectivités auxquelles il appartient.

 

 

Nous nous déterminons par rapport à la pluralité, et non par rapport à une quelconque sorte d’homogénéité forcée ; nous nous déterminons par rapport à l’autonomie personnelle conçue comme la base d’un esprit commun ouvert à toute interaction, et non par rapport aux États dominés par les lobbies et les banques ; nous nous déterminons par rapport à l’inclusivité de la culture européenne, la disposition à s’assimiler à tous les peuples et à toutes les langues ; nous nous déterminons par rapport à la libre pratique des langues et des dialectes quels qu’ils soient dès lors que l’individu en a décidé ainsi, plutôt qu’en conformité avec une linguistique colonialiste qui privilégie quelques langues et réduit les autres au niveau de langues « pauvres », « régionales » ou « locales ». Celles-ci sont considérées par nous comme « européennes », parlées par un groupement d’individus ayant des droits égaux à ceux qui emploient les grands idiomes internationaux de communication. Le valencien est ma langue, mais l’espagnol aussi, et dans cet article l’anglais que j’ai utilisé pour l’écrire, mais l’albanien le serait aussi bien parce qu’il appartient à l’organisation culturelle et de référence où je vis : l’Europe.

 

 

Recourir à l’occitan — parlé principalement dans les petits villages, mais aussi dans les cités modernes telles que Marseille, Toulouse ou Nice par les générations plus jeunes — favorise le retour aux racines. Ces racines peuvent être appréhendées en termes politiques et culturels, mais nous ne devons pas négliger les avantages économiques, sociaux et écologiques de ce choix. La défense des langues minoritaires en Europe est liée à un mouvement plus global de préservation de réalités multiples nouées historiquement au langage : 1) la priorité accordée à la consommation de produits élaborés en région ; 2) la protection des traditions et institutions historiques en relation avec la langue ; 3) la proposition de nouvelles formes d’apprentissage (passer du jardin d’enfants monolingue à l’école à domicile) ; 4) certains cas d’expériences de vie communautaire (en éco-villages)… Des actions militantes peuvent ainsi entrer dans une dynamique de développement durable. Et si cela se présente en Europe, où nous partageons tous une culture européenne, nous somme obligés de penser que de telles tentatives aux Amériques ou sur d’autres continents sont plus encore transformatrices et transgressives au bénéfice de la pluralité du monde.

 

 

C’est pour ces raisons, et en considérant l’avenir des langues minoritaires, que nous parlons d’un nouveau paradigme de résistance. Nous sommes conscients, par ailleurs, que nos considérations resteront sur un plan lui-même minoritaire s’il n’advient pas un bouleversement de la culture de la banalité qui s’étend sur l’Europe et les autres pays occidentaux. Pour ce qui est des langues moins répandues d’Espagne, de France et d’Italie, il existe des motifs variables de se réjouir. L’Espagne est indubitablement l’État qui comporte le plus grand nombre d’opportunités d’emploi d’une langue minoritaire, bien que la situation ne soit pas la même dans toutes les régions. La Catalogne et Euskal Herria (le Pays basque) ont le mieux réussi leurs politiques d’implantation du catalan et du basque à tous les niveaux (institutions politiques, éducation à l’école jusqu’à l’université, médias, cours de justice, etc.). Même le patois aranais, parlé seulement dans une étroite vallée des Pyrénées, a un statut co-officiel. Il n’y a pas, cependant, de mesures de protection pour l’aragonais, l’extremeño (un dialecte dérivé de l’asturien) ou le murcien (qui tient du castillan et du catalan). Les autres langues ou dialectes (le galicien, l’asturien, l’andalou, le nouveau guanche…) naviguent entre ces deux pôles de l’officialité et de l’inexistence virtuelle.

 

 

Si on se tourne vers la France, la situation, en comparaison avec les réussites hispaniques, est terrifiante. Toutes les langues autres que le français (même le basque et le catalan, et le notoire corse défendu par la communauté la plus combative) risquent l’extinction si des mesures ne sont pas bientôt prises pour assurer leur survie. L’idée que la seule langue d’importance est le français, que seul le français a le droit de vivre, est profondément enracinée dans la politique de droite ; il y a quelques semaines, Nicolas Sarkozy [3] affirmait que la présence d’une multiplicité de langues en France représentait un signe de faiblesse. L’avenir des grandes langues de culture comme l’occitan est fragile, il l’est aussi pour les variétés romanes cataloguées comme dialectes par de chauvins érudits, mais qui sont en fait des langues à part entière (le picard, le poitevin, le normand, le wallon…). En Italie, dans le même temps, il n’y a pas de langue officielle autre que l’italien, si ce n’est pour de très petites communautés dans les Alpes. Ni l’occitan, ni le frioul, ni le sarde, ni le grec n’ont la possibilité d’être pratiqués couramment. Même chose pour les langues qui ne sont pas considérées comme exogènes mais comme des dialetti (dialectes) tels que le piémontais, le lombard, le sicilien et le vénitien ; leur usage oral continue d’être très grand mais leur présence reste insignifiante dans les journaux, les églises et les écoles. À Monaco, la langue nationale — un dialecte ligure — est déjà probablement éteinte tandis que l’occitan est encore parlé par beaucoup de résidents. En Andorre, le catalan a été, fut et subsiste la seule langue officielle de cet État, et il est parlé par tous les nationalistes. 

 

 

Nous sommes habitués aux différents aspects du néocolonialisme et de l’ingérence pratique des pays occidentaux ou orientaux dans la sphère internationale, donnant lieu à des interprétations peu éclairantes quand elles séparent la planète en « bons » et en « mauvais » facteurs, braquant les projecteurs sur certains États et évitant ce qui en concerne d’autres dans la même situation. Ainsi, les pays européens sont-ils chez nous régulièrement écartés lorsqu’il est question de discrimination, de génocide culturel ou de mesures colonialistes. Un des plus importants auteurs en langue occitane, le prêtre catholique Joan Larzac, a publié il y a quelques décennies un livre qui reste à cet égard une référence pour l’étude de notre passé : Descolonisar l’istòria occitania (Décoloniser l’histoire occitane).

 

 

Au commencement du XXIe siècle, notre tâche est de décoloniser à notre tour le cerveau de l’européen et de tout individu dans le monde. Il n’y a pas des langues « importantes » et des langues « secondaires » : seulement des langues parlées par des personnalités qui possèdent les mêmes mérites et la même dignité.

 

 

 

                                                                                                                                                                                                     Josep Carles Laínez

                                                                                                                                                                                                          (trad. Luc Rigal)

 

 

 

 

[1] Je tiens à exprimer mes remerciements à Benita Sampedro (Université Hofstra, New York), spécialiste en littératures postcoloniales et de la production culturelle en Guinée équatoriale, pour sa révision attentive de ce texte et pour ses commentaires.

 

[2] Ngũgĩ wa Thiong’o,« Imperialism of Language », dans Moving the centre. The struggle for cultural freedoms, Oxford, James Curie Ltd, 1993, p. 41.

 

[3] Ce texte date du 28 avril 2012, soit 17 jours avant la fin de la présidence de Nicolas Sarkozy, le 15 mai 2012.

 

 

 

blog de J. C. Lainez

http://aunquetalvez.blogspot.fr/

 

site de Òc-Valéncia

http://www.oc-valencia.org/1.html

 

version anglaise sur le site Ici et ailleurs

http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article210

 

 

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