" SÉMITES ET ANTISÉMITES "

Si la désignation "Sémite" a été particulièrement une ruse pour désigner l'autre du Sémite, son supérieur aryen, il devient alors, sembla-t-il, impossible de distinguer le sémitisme de l'antisémitisme.

              BIFIDE AMBIVALENCE

Un même acte consiste à inventer le sémite et à faire du porteur de cette identité l'autre.

C'est l'acte qui crée l'antisémite.

                 LA POTION-POISON 

De ce point de vue le sémitisme a toujours été de l'antisémitisme.

La ruse de l'antisémitisme est de nous faire croire qu'il y a un écart historique, une sorte de chronologie conceptuelle selon laquelle le Sémite  existe avant l'antisémitisme.

Il est proposé ici de montrer que cette historisation est elle-même un effet du discours sémitiste.

                    RATAG'ARENDT

C'est ce qu'Arendt n'a pas vu dans son historiographie de l'antisémitisme.

Considérons donc la manière dont le sémitisme se rapporte aux Juifs comme point d'entrée pour comprendre comment les Palestiniens figureraient dans cette histoire.

À la lumière des études sémitiques et à partir de leur taxinomie, le sentiment antijuif prend au XIXième siècle la forme d'un édifice idéologique très abouti d'altérisation qui se donne le nom d'antisémitisme.

              SÉMI-ANTISÉMITISME

Par contre, avec le sémitisme inventé par une certaine classe d'intellectuels qui étaient des savants et des philologues, l'antisémitisme, fut, lui,  inventé par des intellectuels issus des professions politique et journalistique.

                           MARR

Le terme est forgé en 1879 par un journaliste viennois mineur du nom de Wilhem Marr et apparaît d'abord comme un programme politique intitulé : La victoire du judaïsme sur   le germanisme. 

Marr prend soin de découpler l'antisémitisme de l'histoire de la haine chrétienne des Juifs basée sur la religion, et souligne, en phase avec les études sémitiques et les théories raciales en cours à l'époque, que la distinction à faire entre Juifs et Aryens est strictement raciale. (1)

           L'ASCENSEUR SÉMITIQUE

Dans le monde européen et dans son extension américaine où, dès la moitié du XIXième siècle, les théories raciales arbitrent des lois et des privilèges, de nombreux Juifs embrassent l'histoire des origines sémitiques "comme un moyen d'établir l'impact positif de leur groupe sur l'histoire mondiale".

Aux Etats-Unis, les philanthropes juifs dotent des départements d'études sémitiques dans des universités "afin de garantir une reconnaissance appropriée". (2)

                 VUES DE GOLDSTEIN

D'après l'historien Éric Goldstein, "Au cours du XIXième siècle, la revendication d'une origine "sémitique" est devenue pour les Juifs américains quelque chose comme un insigne honorifique qui leur permet de faire remonter leur héritage à l'aube de la civilisation et de se créditer des fondations éthiques de la société occidentale". (3)

                 L'OUBLINVENTIF 

Le rappel de l'origine sémitique est donc partie intégrante du processus d'oubli de l'opération active d'invention de cette origine par les philologues.

                LE HIC AFRICAIN

Cela change considérablement au XXième siècle, surtout quand les scientifiques commencent à attribuer une origine africaine aux Sémites.

Proposée pour la première fois en 1890 aux États-Unis par l'archéologue et spécialiste du language William Z. Ripley dans son livre, The Races in Europe en 1899, ce qui "contribua à la diffuser auprès d'un large public". (4)

Le lien des Juifs modernes aux anciens Hébreux resté confiné à un débat académique non résolu à l'époque, tandis que la question des origines semble, elle, avoir trouvé sa solution.

                  RETIRADE ÉLECTIVE

De fait, l'identification croissante des Sémites avec l'Afrique pousse certains Juifs cherchant à  s'assimiler pleinement aux Blancs à retirer leur revendication, pour l'oublier complètement en faveur d'une autre mémoire.

                   MEYER À L'ALAMBIC

Martin A. Meyer, rabbin réformé à San Francisco et savant en études sémitiques, éprouve en 1909 la nécessité de déclarer que les Juifs américains ont davantage en commun avec les américains blancs non-juifs qu'avec "l'Arabe du désert, le véritable représentant du Sémitee de jadis," ou même avec les Juifs du Moyen-Orient. (5)

Meyer soutient que s'il est vrai que les anciens Juifs sortis du désert étaient des Sémites comme les Arabes, leur sang s'est "rapidement dilué".

Il conclut qu' "aujourd'hui, on ne trouvera dans les veines de quiconque d'entre nous que peu de ce sang sémitique originel", (6)

                SALE AU DÉMASCLAGE

Un autre rabbin réformé, Samuel Sale ajoute  que "nous ne pouvons nous soustraire au fait nu, fondé sur des mesures anatomiques, qu'à peine cinq pour cent de tous les Juifs portent sur leur corps les marques caractéristiques de leur origine sémitique". (7)

                   À CORSE DÉSAVEU

Ici, l'acte de désaveu n'est pas seulement psychique mais résolument physiologique, puisqu'il s'agit de dire des corps qu'ils oublient leurs origines si ce n'est pour quelques traces résiduelles.

                        CAUCASERIE  

Mais une autre stratégie de désaveu de l'hypothèse de l'origine africaine fut de continuer à assumer l'identité sémitique tout en arguant que les Sémiltes étaient en fait des Blancs, originaires du Caucase et non d'Afrique, comme Le soutinrent certains anthropologues Juifs et certains sionistes. (8)

               FILIATION D'EPREUVES 

L'explication sioniste  qui prédomine toutefois pour la condtion des Juifs en Europe diffère de celle qui prévaut aux États-Unis, dans la mesure où les sionistes européens acceptent les descriptions (anti)sémites des Juifs, qu'ils expliquent en recourant à l'histoire des persécutions et pas nécessairement à des caractéristiques raciales innées.

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Notes:

(1): Sémites et antisémites, Bernard Lewis, Fayard  1987.

(2): The Price of Witheness, Jews, Race and American Identity, Eric Goldstein, Princeton, Princeton University Press, 2006, page 20.

(3): Ibid. page 108.

(4): Ibid.

(5): Cité ibid. page 109.

(6): Ibid.

(7): Ibid.

(8): Cf. ibid. pp. 111, 179.

La persistance de la question palestinienne, Joseph A. Massad. La Fabrique, 2009.

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Choix, découpage, intertitres, E'M.C.

 

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