Le rapport de Danièle Giazzi sur les medias et le numérique : la voix de son maître...

Danièle Giazzi, secrétaire nationale de l'UMP, conseillère municipale et vice-présidente du groupe UMP au conseil municipal de Paris, a donc remis au président de la République un rapport de 60 pages intitulé Les medias et le numérique.

Danièle Giazzi, secrétaire nationale de l'UMP, conseillère municipale et vice-présidente du groupe UMP au conseil municipal de Paris, a donc remis au président de la République un rapport de 60 pages intitulé Les medias et le numérique. Nul n'avait remarqué jusqu'alors que Danièle Giazzi avait une quelconque compétence dans ce domaine, mais, en ces temps de visite papale, on pourrait imaginer que la grâce soit descendue sur elle. Auquel cas il faudrait alors que Benoît XVI revienne ou qu'elle envisage un voyage à Lourdes, car, sur le fond comme sur la forme, ce rapport se situe au niveau d'un exposé d'élève de seconde, et cette constatation est finalement probablement cruelle pour l'élève moyen de seconde.

La synthèse de ce rapport procède de trois parties essentielles : les constats, les objectifs et les mesures. Le titre de la première partie est usurpé, parce qu'il ne s'agit pas de constats, mais de jugements de valeur très orientés. Ainsi Madame Giazzi écrit, je cite, Sur un terrain fragile, la révolution numérique apporte de nouvelles opportunités, mais surtout de nouvelles menaces et d'importants besoins d'investissements. Outre le fait qu'elle banalise une faute de langage assez courante qui consiste à prendre opportunité dans son sens anglo-saxon, qui signifie occasion, et à oublier qu'il s'agit d'un indénombrable qui caractérise le sens de ce qui est opportun, Madame le rapporteur ne précise nulle part ce qu'elle entend par terrain fragile et nous ne dit pas ce que seraient les nouvelles menaces. Menaces pour qui ? Pour les amis du président, commanditaire de ce rapport ?

Toujours au chapitre des constats, Danièle Giazzi dit qu'il faut sortir de la béatitude numérique. Qu'est-ce donc que la béatitude numérique, qui se veut péjorative mais qui n'est étayée par aucune argumentation ? Dans la même première partie, elle se découvre totalement en affirmant que les attentes sont très fortes, notamment de la part des dirigeants de medias, qui voient fondre leur rentabilité. Il s'agit donc de défendre la presse industrielle, rien de moins. Quant aux syndicats, ils défendent des valeurs authentiques, mais à partir de modèles d'analyse et d'actions parfois vieillissants. Fermez le ban des préjugés ou presque puisque cette première partie se termine par une affirmation péremptoire au lourd pré-supposé : de nombreux tabous s'y[le changement] opposent : les relations entre le pouvoir politique et les medias ! Donc, Danièle Giazzi nous donne à entendre que ce pauvre Nicolas Sarkozy, qui entend intervenir sur tous les choix télévisuels et éditoriaux, serait victime de tabous. Là, avant de continuer la lecture de ce rapport, on hésite franchement à trancher entre innocence, incompétence totale ou idolâtrie.

Vient le tour des objectifs, qui commencent par un vœu pieux, auquel on ne peut qu'adhérer : protéger les métiers de l'information. Le chantier est vaste et sérieusement mis en danger par le mentor de Madame Giazzi. Puis le naturel revient au triple galop : assurer la rentabilité et la compétitivité de nos entreprises de medias et faire naître des champions internationaux. Dans le registre lexico-sémantique, qui oscille entre la guerre et les jeux olympiques, de madame la conseillère, le mot champion apparaît à 7 reprises et elle mentionne par 2 fois la guerre numérique.

Viennent enfin les mesures, plat de résistance de cette synthèse, détaillées en 34 préconisations. La première d'entre elles ne peut que susciter l'adhésion franche et massive : 1) Constitutionnaliser la défense du pluralisme et de l'indépendance de la presse. Noble dessein, aussitôt mis en pièces par le point n°11) Appuyer le plan 'Défi 2010' des NMPP, favoriser l'ouverture de nouveaux points de presse. Ainsi donc, d'une part il conviendrait de défendre le pluralisme, mais d'autre part il faudrait développer les NMPP, propriété intégrale du groupe Lagardère, dirigé par un ami du président de la République. Toujours dans les mesures préconisées, on retiendra, avec surprise, qu'il faut 4) étendre les compétences du CSA. A l'heure où l'actuel président veut, sans débat, s'arroger le droit de nommer les présidents de chaînes de télévision publiques, ce point n°4 paraît assez cocasse. Tout comme le sont les mesures : 7) Professionnaliser les sites d'information, 16) faire émerger une formation ambitieuse pour les stratèges de la guerre numérique, 17) susciter des formations marketing dans les écoles de journalisme et de communication. Le point 7 est un amagalme délibéré visant, notamment, à décrédibiliser Mediapart. La préconisation 16 nous ramène au champ lexical martial. Qui sont donc ces stratèges ? La mesure 17 suggère que les journalistes devront être des vendeurs.

Mais le pire reste à venir avec les mesures 23 et 26 : 23) Autoriser un groupe de medias à posséder une chaîne de télévision, une radio et un quotidien de dimension nationale, 26) Supprimer les seuils de détention capitalistique (49%, 15%, 5%). En termes clairs, Martin Bouygues et Arnaud Lagardère peuvent dormir sur leurs deux oreilles, Madame Giazzi ne leur veut aucun mal. De plus, si d'aventure leur appétit hégémonique se développait, il n'y aurait aucune contrainte. Tout ceci n'est pas très sérieux, pas très crédible et très inquiétant pour le pluralisme et la liberté de la presse. Après avoir lu ce rapport, deux images viennent à l'esprit. Celle de la publicité Pathé-Marconi des années 1950, où un chien était à l'arrêt devant un haut-parleur, savourant la musique, comme si c'était la voix de son maître. Une autre également, en relisant la présentation effrayante, apocalyptique même, que Danièle Giazzi fait du numérique et de l'Internet, on pense aux mises en garde de Michel Poniatowski, qui, en mai 1981, annonçait l'imminente arrivée de chars soviétiques sur les Champs-Elysées, en cas de victoire de la gauche aux présidentielles.

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