L'héritier nazi ou la mémoire bouffée aux mythes

Minimiser les crimes de sa famille ? La méthode allemande d'auto-exonération a conduit, selon la journaliste Alexandra Senfft, à un aveuglement qui nourrit le retour de l’extrême-droite. Au lendemain du 8 mai 2020, une réflexion sur le déni et ses conséquences politiques.

Après le reportage sur le confinement à Gaza, nous partageons aujourd'hui un article paru le 8 mai 2020 dans le magazine allemand Freitag écrit par la journaliste et essayiste Alexandra Senfft. Autrice de plusieurs livres non traduits en France, dont notamment "Schweigen tut weh" (littéralement "Taire fait mal"), sur son grand-père, le criminel de guerre nazi Hanns Ludin, elle se penche aujourd'hui sur la question de la mémoire. Alors qu'on célèbre le 75e anniversaire de la victoire contre le nazisme, elle s'interroge sur le refoulement à l'oeuvre dans les familles allemandes, où l'on feint encore souvent d'ignorer la responsabilité individuelle des parents et grands-parents dans ces années noires. Un déni qui, d'après elle, ne peut que favoriser le retour de l'extrême-droite.

Il y a 75 ans, à la mi-mai, Hanns Elard Ludin, l'envoyé du Troisième Reich en Slovaquie, s'est rendu aux occupants américains après une courte évasion. Pendant son mandat de 1941 à 1945, 70 000 Juifs slovaques ont été déportés et presque tous ont ensuite été assassinés dans des camps de concentration. L'"ambassadeur en chemise brune" a été traduit en justice à Bratislava. Il y a tricoté sa légende d'innocence, qu'il a également transmise à sa femme : "Tu sais que je ne suis pas un criminel... Mon cœur n’est capable ni de sentiments ni d'actions inhumaines". À la fin de 1947, il a été pendu en tant que criminel de guerre.

Hanns Ludin était mon grand-père. Sa fille aînée m'a donné naissance 14 ans après sa mort. J'ai grandi avec une mère qui a souffert de cet héritage. Elle n'en a jamais parlé ouvertement. Ce n'était pas un secret que Ludin était un national-socialiste, mais pendant longtemps j'ai pensé qu'un homme instruit comme lui n'était pas fait pour la barbarie. Cette croyance a été nourrie par ma grand-mère, car elle a élevé ses enfants et petits-enfants en leur donnant de lui l'image du nazi innocent, condamné à mort pour se venger de tous les autres. Le coupable a été transformé en victime. Il n'était pas inhabituel de déformer les faits de cette manière. La pratique générale était de réprimer, dissimuler, nier et mentir. Le silence était devenu la norme sociale - et il persiste encore aujourd'hui, quand il s’agit des membres de sa propre famille.

Contrairement à Ludin, de nombreux nazis se sont enfuis après la guerre et ont même refait une carrière. Le bras droit de mon grand-père en Slovaquie, Hans Gmelin, a été maire de Tübingen pendant vingt ans et a reçu l'Ordre du Mérite de la République fédérale d'Allemagne. Il a cultivé le réseau brun qui existait également à Tübingen. Ce n'est qu'en 2018 qu'il a été privé à titre posthume de la citoyenneté d'honneur de la ville. Même sa fille Herta Däubler-Gmelin, plus tard ministre de la Justice du SPD, a eu du mal à révéler le passé de son père.

Le supérieur de mon grand-père au ministère des Affaires étrangères était le secrétaire d'État Ernst von Weizsäcker. Son fils Richard le dépeint comme un résistant, ce qui n'était pas difficile puisque le ministère des Affaires étrangères a été entouré d'un faux mythe de la résistance pendant des décennies. Dans son célèbre discours à l'occasion du 40e anniversaire de la fin de la guerre, le 8 mai 1985, le président fédéral de l'époque a semblé vouloir apporter enfin la lumière sur ces années sombres. Cependant, si l'on y regarde de plus près, il a surtout servi à dissimuler l’essentiel pour soulager les consciences.

Richard Weizsäcker a également transformé les auteurs en victimes en présentant les Allemands comme « libérés » de la tyrannie nazie, et, donc, comme s'ils n'en étaient pas responsables. Il a également couplé la commémoration des promesses de réconciliation et de rédemption. Les auteurs ne peuvent cependant pas s'accorder l'absolution. Il n'y a pas non plus d'absolution du passé, car les "vérités des faits" (Hannah Arendt) continuent de produire leurs effets.

Chacun pour soi

"Se souvenir signifie commémorer un événement de manière si honnête et si pure qu'il devient une partie de son propre être intérieur", a déclaré Weizsäcker. Chacun doit s’interroger "en silence sur sa propre implication". Mais il n'est pas très honnête qu'un président fédéral commémore les victimes sans nommer les coupables. Il cache le fait que son propre père n'était pas seulement "impliqué" dans la politique d'anéantissement nazie, mais qu'il y a participé activement. Lorsque les auteurs ne sont pas clairement identifiés, les victimes perdent également leurs contours - jusqu'à ce qu'elles soient finalement oubliées. Il faut aussi se demander pourquoi la réflexion personnelle sur l'époque nazie doit se faire "en silence". Aucun discours, aucune transmission d'expérience n'est créée tant que cette discussion reste silencieuse.

En mettant de côté sa propre histoire familiale et en s’en tenant à des généralités, le plus haut représentant de l'État a offert un modèle de silence continu. Car il a invité ses auditeurs à attribuer également les crimes nazis à des tiers nébuleux, pas du tout à leurs propres parents. Les auteurs sont ainsi devenus des numéros abstraits, insaisissables, et émotionnellement détachés des actes comme de leurs conséquences au fil des générations.

De la sorte, ils restent toujours "les autres", relégués aux archives, à la mémoire et aux musées. Moi aussi, j'avais longtemps externalisé mon grand-père, en tant que figure neutre dans un livre d'histoire. Ce n'est qu'en examinant son rôle et en tenant compte de la résistance de ma famille que j'ai compris ce que le psychologue et auteur Jürgen Müller-Hohagen entendait par "l'histoire en nous". L'histoire fait toujours partie de notre présent personnel et social.

Il y a 35 ans, Weizsäcker a creusé un fossé entre la mémoire privée et la mémoire publique, séparant l'individu du collectif, le factuel de l'émotionnel. Mais pour que la mémoire soit vivante, il est nécessaire de lier les deux. C'est la seule façon d'éviter les rituels et les lieux communs formels 75 ans après la guerre et l'Holocauste, qui recouvrent les événements d'un voile obscur et, surtout, ignorent les perceptions des descendants des victimes.

La génération de la guerre et ses enfants ont généralement évité de dialoguer avec les plus jeunes. Ils ont gardé le silence ou revendiqué le statut de victime : affamés, appauvris, bombardés. Beaucoup ont raconté des anecdotes, glorifié la guerre. Dans de nombreuses familles, cette façon de raconter le passé à titre personnel était contradictoire avec celle qui se déroulait publiquement. Or les souvenirs ne se composent pas seulement de faits, mais aussi d'émotions. Les témoins de cette époque meurent, le témoignage émotionnel demeure. Le chagrin, la colère, les pensées de vengeance, les peurs, les traumatismes, les sentiments de culpabilité et de honte sont transmis de génération en génération et façonnent nos schémas de pensée et d'action.

Sans lien personnel, la nécessité de garder la mémoire vivante fait défaut. Beaucoup pensent que le souvenir est un devoir ennuyeux ou même, selon les termes d’Alexander Gauland, leader du parti d’extrême-droite AFD, une "merde d'oiseau". Les gens de droite ne sont pas les seuls à demander qu'on y mette un point final. Et on voit à quel point ce processus de mémoire, de retour et de clarification du passé est attaqué depuis quelques années.  Les racines du passé - Adorno  a encore raison aujourd'hui - n'ont pas été éliminées, mais perdurent. Leur attraction persiste et, qui plus est, progresse massivement : le radicalisme de droite, la xénophobie, l'antisémitisme et le racisme redeviennent socialement acceptables..

Trop de trauma

C'est une des caractéristiques de l’extrême-droite de se sentir victime de son gouvernement et des circonstances mondiales. Ses partisans se polarisent toujours sur l'ennemi de l'extérieur. Les plus faibles et les plus pauvres - les réfugiés – sont perçus comme des envahisseurs, qui voudraient « nous » voler la prospérité et la culture. C’est ainsi également que les victimes se transforment en bourreaux, ce qui, selon eux, les autorise à exercer une violence linguistique et physique. De nombreux Allemands, quelle que soit leur tendance politique, considèrent les musulmans comme des antisémites en général. Ils les perçoivent comme une menace, dévalorisent leur identité et cultivent leurs propres préjugés, y compris l'antisémitisme. Dès que le conflit du Moyen-Orient est en jeu, la plupart des gens s'identifient à l’excès – que ce soit aux Israéliens ou aux Palestiniens, selon qu'ils considèrent les victimes ou les auteurs. Ils les répartissent de façon binaire – en bien et en mal – alimentant ainsi le conflit au lieu de servir de médiateur. Pour l'AfD, même le gouvernement israélien anti-démocratique de Netanyahou est considéré comme un allié dans la lutte contre le supposé ennemi musulman.

C’est ainsi que des personnes qui ne sont pourtant pas marqués idéologiquement, mais sont engagées contre l'occupation israélienne des territoires palestiniens, sont maintenant considérées comme antisémites. Ici, la bonne vieille méthode consistant à faire diversion revient en force.

L'esprit du passé est à l'œuvre. Le maire de Tübingen, Boris Palmer, qui a attiré l'attention à plusieurs reprises par ses remarques irrespectueuses à l'encontre des réfugiés, a maintenant déclaré avec cynisme, au vu de la pandémie de Corona : "Nous sauvons des gens qui pourraient de toute façon mourir bientôt. » Il a divisé les gens en deux groupes, ceux qui méritent d'être protégés et ceux qui méritent d'être sacrifiés.

Avec cette idée de sélection, il s'inscrit dans la tradition de son prédécesseur Gmelin. Il n'est pas le seul dans ce cas - ceux qui oeuvrent à construire une dichotomie de la société se font de plus en plus entendre. Certains ont été jusqu’à évoquer une conspiration juive mondiale autour de l’épidémie de coronavirus. Le glissement vers la droite s'exprime par le détournement des faits et de la science, du droit et de la justice. Pendant ce temps, certains "petits-enfants du temps de guerre" répètent l'attitude de leurs grands-parents. Comme eux, beaucoup se sentent victimes de l'ère nazie. Ils recherchent la guérison dans des thérapies et des ateliers, ils abordent les charges psychologiques d'une éducation souvent sans contact, les dépressions et les agressions dans leurs familles.

Le diagnostic du traumatisme devient presque inflationniste, arbitraire : nous, Allemands, une population de personnes traumatisées. Il y a une compétition de victimes, et les personnes réellement traumatisées, les survivants et leurs descendants, sont ignorés. Il est également nécessaire de faire face aux blessures que les nazis ont infligées à leurs descendants. Mais la confrontation avec le passé doit être équilibrée. Une préoccupation de soi, dans laquelle l'émotionnel n'aurait pas de rapport avec les faits historiques et les implications politiques et ignore les responsabilités individuelles, favorise la dépolitisation. Ce volens nolens crée l'oubli de l'histoire.

Le but de la recherche ne doit pas être le soulagement et la rédemption. Nous devons résister à l'horreur dans l'esprit d'Adorno. Un mouvement rétrospectif est obligatoire afin de déterminer une attitude politique aujourd'hui. Si nous voulons vraiment comprendre comment tant de personnes ont pris part à un massacre, ne serait-ce qu'en détournant le regard, il faut que les auteurs et ceux qui les ont laissé faire, dans les familles, deviennent enfin visibles. Les nazis n'étaient pas seulement des célébrités, ils n'étaient pas des monstres ou des fous, mais des gens tout à fait ordinaires. C'étaient nos parents.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.