¡Orqopiña! Fête et Archéologie de l'Imaginaire en Bolivie. (V)

« C’est un rhizome, un terrier. Un château a « des entrées multiples » dont on ne sait pas bien les lois d’usage et de distribution. L’hôtel d’Amérique a d’innombrables portes, principales et auxiliaires… On entrera donc par n’importe quel bout. »[i]   

« C’est un rhizome, un terrier.

Un château a « des entrées multiples » dont on ne sait pas bien les lois d’usage et de distribution.

L’hôtel d’Amérique a d’innombrables portes, principales et auxiliaires…

On entrera donc par n’importe quel bout. »[i]

 

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Il suffit de fréquenter la gare routière de Cochabamba dès les premiers jours d’août pour sentir une ambiance particulière, les voyageurs sont plus nombreux qu’à l’accoutumée, on sent l’excitation des vendeuses de billets et les porteurs de valises s’affairent dans tous les sens. La grande avenue Ayacucho qui borde la station de bus est déjà surchargée de taxis et autres trufis qui attendent leurs clients. Les cris du nouvel arrivant ou de la famille d’accueil retentissent çà et là, donnant à la scène une joyeuse humeur de vacances. Pourtant nous sommes en hiver et les collégiens sont toujours dans leurs cahiers. Pour les quelques rares badauds qui l’auraient oublié, un heureux événement s’annonce dans la ville. La Urkupiña, la grande fête du coin, il y aura plein de danseurs, des milliers de touristes et les litres de Taquiña, la bière locale, animeront les rues.

 

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Ce sont deux semaines d’attente, de trépignements, de préparation, de souvenirs anciens et de rêves nouveaux qui s’annoncent. Bien souvent les boutiques ou des institutions plus prestigieuses ont prévu le coup et l’infatigable travailleur devra se faire à l’idée que le temps des loisirs a pris le pas. Grèves et congés sabbatiques sont affichés sur les portes comme des fins de non-recevoir. Le temps est à la fête.

 

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La Urkupiña agit sur tous les murs de la ville, chaque foyer a déjà imaginé sa fête à lui ; le jeune bourgeois refusera peut-être de mettre les pieds dans ce temple de Bacchus, le fidèle ne fera peut-être pas les quinze longs kilomètres qui le mèneront de nuit à la Colina Cota, lieu du mystère chrétien, mais la vieille dévote lit et relit le programme pour ne pas se tromper d’heure, pour être sûre que la liturgie coutumière sera respectée. On dirait qu’il y a autant d’Urkupiña qu’il y a d’habitants à Cochabamba et ses environs ; la fête attrape la ville comme la peste pour Camus. Tous les corps sont mobilisés, une armée de l’ombre. C’est cela avant tout, la Urkupiña, un peuple au rendez-vous comme des amoureux avant un dîner galant.

 

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Difficile alors pour le regard scientifique de ne pas être emporté et de continuer à chercher, contre vents et marées, des conséquences, des causes, des structures et des logiques. Il faudra attendre la resaca, le ressac du lendemain pour retrouver le gouvernail. Malgré l’agitation collective et les errements du corps festif, la fête est comme une fourmilière, elle a sa propre organisation, son propre mode de fonctionnement, la fête est construite comme on construit avec des pierres les châteaux en Espagne.

 

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[i] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Minuit, Paris, 1975.

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