Daniel Fano ou la géométrie des hasards

29 Ici, le soutien-gorge s’appelle Cinq à sept : « Le soutien-gorge des séducteurs pressés, une touche milieu, et tout est dégagé ».Quoi de plus secret, de plus inexorable, qu’un escargot
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Ici, le soutien-gorge s’appelle Cinq à sept : « Le soutien-gorge des séducteurs pressés, une touche milieu, et tout est dégagé ».

Quoi de plus secret, de plus inexorable, qu’un escargot

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Les lapins font un bruit très écœurant, quand on les écrase.

Jackson Pollock avait des rotules, Thomas de Quincey des orteils, Emily Brontë des poils autour du trou du cul, John Keats et Coleridge conversaient à propos des rossignols, Warren Beatty n’ouvrait jamais son courrier, Liz Taylor savait se rendre insupportable tout à coup, Tchékov aimait d’abord les cirques et les cimetières.

L’accumulation des temps passait bien, dans la douceur un peu lourde du soir.

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C’est sur ce mode que Daniel Fano compose, depuis le milieu des années 70, de curieux « poèmes » et qu’il les rassemble sous des titres impeccables : Chocolat bleu pâle, Un champion de la mélancolie, La nostalgie du classique, L’année de la dernière chance, Comme un secret ninja… Des titres dignes de toutes les séries B…

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Collages. Cut up. « Idées centésimales de Miss Elanize ». Pour déjouer la pause poétique. Pour raconter, pour fabuler. Pour une rêverie où tous les instants, tous les gestes, se rencontrent, permutent et restent en suspension. Ce qui s’arrête ici n’est qu’une des figures possibles de l’ailleurs qui a la chance d’être nulle part.

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Si elles ne rendent pas toujours heureux, les métamorphoses sont au moins une agréable distraction. Puisque les Dieux ne sont que le langage qui lui-même est amusement ou n’est pas. Car vivre est une activité ludique. Et les dieux savent vivre. Les animaux aussi. Les hommes, ils hésitent, ils se demandent, ils cherchent des « vérités ». Les dieux savent vivre parce qu’ils savent rire des hommes et se plaire à la compagnie des bêtes.

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Toute la différence est là : le jeu, l’écart, l’imaginaire, le frivole, l’insensé… La liberté des apparitions et l’invention des apparences… Un jeu tout en surface, en dépliage… C’est la rupture qui forme le récit… Ce qui s’agrège malgré les solitudes définitives. Le friable éternel du compact. L’inachevé qu’enferme une phrase.

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Contrairement à l’axiome de « La Société du Spectacle », ici le faux est un moment du vrai, c’est pourquoi au commencement il y a la poésie, le verbe en son principe. La fiction annonce et prolonge le réel. Elle fait briller ce froid métal : « L’or du temps ». Tout arrive. Tout garde le mystère de son évidence.

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Au Moyen Age, on voyait parfois

jusqu’à vingt mille chameaux

descendre vers le mali, l’ombre que faisait

l’oreille du premier sur le sable

servait de boussole.

Plus récemment, sous le soleil

du Somerset, cent cinquante personnes

se sont cassé la cheville en essayant

d’escalader une barrière.

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Il s’est assis à califourchon

sur la chaise et voilà

une petite jungle idéale pour

une conversation

poussée.

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Jusqu’à ce jour Daniel Fano est un nom totalement « scriptural ». Il n’appartient qu’au monde de l’encre et du papier. C’est une formule d’imprimerie, quelqu’un disparu au large des mots, quelqu’un sans visage ni ombre, et qui par là- même accède à ce qu’une vie a d’unique.

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D’ailleurs un de ses récents ouvrages est une biographie du personnage et de son auteur, le peintre et son modèle mais à l’envers, Bob Morane et Henri Vernes. « Il a un titre et une séquence initiale, à partir de là, il improvise. Il produit des séquences qui font naître des images dans les esprits, où elles vont persister durablement. Ces images seront les traces que laissent les rêves. » Ne serait-ce que depuis le roman de Mary Shelley, on sait que la créature échappe et traque son créateur, qu’elle l’entraine sur la banquise déshéritée du pôle où « Sur ces mots, il sauta par la fenêtre de la cabine sur le radeau de glace dérivant à côté du navire. Les vagues l’emportèrent et il se fondit bientôt dans les ténèbres. »

Adieu à la révolution

C’est un gangster acharné à bousiller

la photocopieuse et à cramer les

carbones.

C’est la reine au bain sentimentale à faire

oublier bien des safaris

lunaires.

C’est un savant fou

qui se lance à la recherche de

son cheddar à lui, le velours vénéneux.

Il faut en profiter, ça ne va pas

Durer

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C’est une des choses que je regrette le plus : avoir donné ma collection complète des aventures de Bob Morane à Gérard Lebouc. On est trop sérieux quand on a dix-sept ans ! J’avais besoin de la place dans le cosy corner pour aligner Les Chants de Maldoror, Les Fleurs du Mal, Aurélien, La Chartreuse de Parme, Les Manifestes du Surréalisme, et les Trois études sur la sexualité, et tutti quanti…

Bien sûr, les histoires avec « l’Ombre Jaune », c’était prenant. L’ennemi récurrent jamais vaincu, qui échoue et s’enfuit et recommence en pire. Qui s’invente des sosies, on dirait aujourd’hui des clones, pour les lancer à la conquête du monde. Impitoyable et apocalyptique… Mais l’aventure qui me reste en tête, qui me poursuit de son énigme, c’est : Sur la piste de Fawcett.

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Il a existé pour de bon, Fawcett. Un archéologue parti dans le Mato Grosso à la recherche de la cité légendaire des indiens Musus : les flèches empoisonnées au curare tirées à la sarbacane ; les serpents « constrictor » qui tombent des arbres ; L’amulette au cou d’une momie. Les traces et les ossements que la jungle a engloutis. Des cartes incertaines. Des témoignages contradictoires… Jamais revenu, jamais revu, le Lieutenant-colonel Percy Fawcett, de l’Artillerie Royale Britannique, qui selon toute vraisemblance s’intéressait d’abord à la « fabuleuse mine d’or des Ararès, située pense-t-on entre le rio de la Mort et le rio Kuluene, ou encore dans le massif de la sierra interdite de Roncador.

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Au camp du Cheval Mort, par 11° 43’ de latitude sud et 54° 35’ de longitude ouest, il envoie son dernier message : « Vous n’avez à craindre aucun échec… ». J’imaginais, à l’époque, qu’une vie bien employée consistait à entreprendre ce genre d’expédition, traverser l’Amazonie… Ce que Rimbaud deviendra : un caravanier, trafiquant d’armes ouvrant des pistes inconnues dans la poussière volcanique du désert de l’Ethiopie. Et tout ça se rejoint, à présent, dans les livres de Daniel Fano, la poésie et les chercheurs d’or du bout du monde, et quelques autres mirages en plus…

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Donc, jeu de coupe et de recoupe : chaque phrase vous offre le monde entier. C’est à chaque fois un récit complet, une cosmogonie minuscule, la goute d’eau qui donne sa perfection au reflet, à la figure transitoire capturée…

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Donc, retouches, surcharges, images et scènes au fixatif du vide : il y a quelque chose mais le semblant de quoi ? L’exactitude des détails et le gros plan pour assurer la décomposition d’ensemble. Dans le bain révélateur de l’infinie fragilité des épidermes…

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Je file acheter trois confitures

chez Harrod’s et je reviens. Qu’est-ce que

c’est chouette, on se balade en ville

et en Daimler.

Oh, évidemment, oui.

De l’autre côté de l’Atlantique.

Elles dansaient si bien le

shimmy

(cette façon d’écarter les jambes).

Louise Brooks abandonna le

cinéma ; et aussi

Clara Bow (elle servit de modèle pour la

Betty Boop de Max Fleischer) ;

le chiffre d’affaires

de la corsetterie avait chuté de 25%.

Nora, pourquoi tu me regardes

comme ça ?

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Bien sûr, une poésie de pacotille, de verres colorés, de bijoux en laiton, de strass et de trompe l’œil : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de porte, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains naïfs. » Une poésie en miroir de la prose qui se reflète en poésie qui rêve de la prose qu’elle serait…

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Pauline à l’horizontale

C’est vrai

qu’elle cherche un rythme, un peu

comme celui d’une taupe,

elle imagine Dracula qui manque

de temps pour mettre la main

sur la robe

de Cendrillon, c’est vrai qu’elle a

toujours été très

photosensible, elle se dit que

son amant ferait bien de se couper

les poils des oreilles, qu’il y a

quelque chose de plus

féminin quand on a moins

peur de la répétition.

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Ne rien donner à penser. Détachement d’un extérieur qui défile. Les dix mille êtres du Tao. Passons d’un rêve à l’autre. Ce n’est qu’une plaisanterie qui va au plus près du réel pour s’écarter de l’empire des certitudes. Un humour déglacé pour apprécier la fin du monde. La Grande Gaité du N’importe Quoi qui délivre l’existence d’une certaine épaisseur, qui la rend à elle-même, à son accident : à ce qui passe et fatalement nous tue. Il n’y a pas de honte à ça : la poésie est œuvre de divertissement. Comme les dieux et le monde eux-mêmes…

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Par retour du courrier

Des cheveux

coupés courts, des petites

lunettes cerclés de métal, ce marcheur

patient n’aime que

les rencontres de hasard, même si

c’est un aquarium

durant vingt minutes, même si c’est un tas

de crayons râpés près d’une

ampoule électrique

en train de tomber. On ne peut pas

se prendre au sérieux

quand le monde a la beauté

de l’enfer.

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Kairos

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De Daniel Fano, Au Castor Astral : Chocolat bleu pâle (1986), La nostalgie du classique, avec 23 vignettes de Loustal (2004), Comme un secret ninja (2007), Henri Vernes et Bob Morane, une double vie d’aventures (2007).

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Aux Carnets du dessert de Lune : L’année de la dernière chance (2004), Le privilège du fou (2005), Sur les ruines de l’Europe (2006).

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Aux Editions Unes : Un champion de mélancolie (1986).

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Chez Transéditions : Mannequins en flagrant sésame (1973), Splatch (1978)

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