Mahmoud Darwich: «Les Palestiniens ont une véritable faim de bonheur, de beauté»

«Quand le monde est trop bruyant, le poète doit parler à voix basse.» Mahmoud Darwich susurre désormais, après avoir été membre du comité exécutif de l'OLP jusqu'en 1993. «Peut être qu'il doit hausser la voix quand il n'y a que du silence, pour provoquer quelque chose, concède-t-il. Mais j'essaie de ne pas être sous la pression de l'actualité, parce que par définition ce moment est passager.»

«Quand le monde est trop bruyant, le poète doit parler à voix basse.» Mahmoud Darwich susurre désormais, après avoir été membre du comité exécutif de l'OLP jusqu'en 1993. «Peut être qu'il doit hausser la voix quand il n'y a que du silence, pour provoquer quelque chose, concède-t-il. Mais j'essaie de ne pas être sous la pression de l'actualité, parce que par définition ce moment est passager.»

 

Pas question donc, de faire parler le grand poète palestinien des hoquets de la paix au Proche-Orient ou de la naissance de l'Union pour la Méditerranée — «Je n'ai pas compris ce que c'était». Ni même de l'ériger en symbole national: «Je n'aime pas qu'on me lise uniquement comme un poète palestinien. C'est comme si l'on attendait d'une écrivaine qu'elle n'ait qu'un seul thème: son statut de femme. Bien sûr, les poètes partent toujours de ce qu'ils vivent, mais ils en font un exemple de l'expérience humaine, sans frontière. »

 

En arabe, récité par Mahmoud Darwich

En français, récité par Didier Sandre

 

«Aux origines de la poésie arabe, poursuit-il, il était impensable qu'une tribu survive sans avoir son chantre qui consignait ce qu'elle faisait, qui exprimait ses revendications. Et il y a des tribus qui ont remporté des victoires grâce à leur poète dans le monde arabe pré-islamique. Le monde arabe moderne n'a plus les mêmes conceptions, mais il y avait dans les années 1950 une fausse conception de la littérature qui ressemble à ce qu'était l'ancien poète vis-à-vis de sa tribu. C'était une poésie très directe, très militante, qui incitait le peuple à se soulever. Aujourd'hui, tous les moyens de communication jouent ce rôle; on n'a plus besoin du poète pour cela. Il est donc devenu plus attentif à sa voix intérieure. Si CNN avait existé au moment de la guerre de Troie, Homère n'aurait jamais écrit l'Iliade. Mais il aurait écrit l'Odyssée, qui est une forme de voyage intérieur.»

 

En arabe

En français

 

 

Comment conçoit-il, dès lors, le rôle du poète contemporain? «Son premier devoir est de purifier son langage, le débarrasser de tout ce qui n'est pas poétique. D'exercer pleinement son métier de poète. En même temps, il doit être attentif aux mouvements de la société, mais il ne lui rend pas service en étant un mauvais poète. Et il ne suffit pas qu'un poète se revendique comme la voix d'un peuple pour qu'on lui pardonne sa mauvaise littérature. Aujourd'hui, je crois que les Palestiniens ont une véritable faim de bonheur, de beauté.»
«La poésie est partout. Pour moi, la poésie commence par le rythme — un thème ne fait pas un poème. Ce thème se transforme en image, en métaphore. Le rythme est la voix de cette image. Quand je trouve ce rythme, je sens que j'ai le droit de commencer à écrire. Parfois, il m'arrive de lire un texte et de me dire «ça, c'est de la poésie», parce qu'il m'a changé, même pour un instant. Mais comment et pourquoi, je suis incapable de le dire.»

 

En arabe

En français

 

 

La veille, sur la scène en plein air du théâtre antique d'Arles, par grand vent, il a longuement déclamé ses poèmes en arabe devant un public coi. Le comédien Didier Sandre reprenait ensuite la traduction française d'Elias Sanbar, alors que deux des frères Joubran ponctuaient le récital d'intermèdes à l'oud. «Lorsque je déclame un poème en public à l'étranger, en arabe, je me demande toujours si le poème est suffisamment musical et rythmé pour que l'auditoire vibre avec le poème même sans en comprendre le sens. La langue arabe est une lange très forte sur le plan rythmique — je suis persuadé que les mètres arabes sont parmi les plus riches de la poésie mondiale. Je regrette que beaucoup de poètes délaissent ce patrimoine extrêmement riche pour accéder à une «modernité » qui n'en est pas une. Il y a un présupposé qui veut que la modernité ne s'accommoderait pas des mètres traditionnel, ni de l'expression de sentiments: cela donne de la poésie extrêmement abstraite. Je pense, moi, qu'aucune modernité n'est possible si elle est totalement coupée de ses racines. J'essaie d'assumer totalement cette tradition, tout en suivant de près la cadence du monde contemporain.»

«Depuis quelques années, je ne m'appuie plus sur le découpage en vers; on a l'impression que chaque poème est une masse compacte. Il y a des lecteurs qui n'arrivent à suivre ma respiration dans le texte que lorsqu'ils m'entendent. Je ne pense pas que la poésie soit seulement transmise par les yeux. Lorsqu'un lecteur lit et aime un poème, spontanément, il se met à le fredonner.»

 

Traduction: Farouk Mardam-Bey

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