Poésie Libertaire - Le chant des ouvriers

Pierre Dupont, l'un des premiers écrivains de la classe ouvrière nous offre "Le Chant des ouvriers", et témoigne de l'éveil de la conscience de cette classe quelques années avant le grand espoir de la Révolution de 1848.

Le chant des ouvriers -1846

 

Nous dont la lampe, le matin, 
Au clairon du coq se rallume, 
Nous tous qu’un salaire incertain 
Ramène avant l’aube à l’enclume, 
Nous qui des bras, des pieds, des mains, 
De tout le corps luttons sans cesse, 
Sans abriter nos lendemains 
Contre le froid de la vieillesse, 

Aimons-nous, et quand nous pouvons 
Nous unir pour boire à la ronde, 
Que le canon se taise ou gronde, 
 Buvons, 
À l’indépendance du monde ! 

Nos bras, sans relâche tendus, 
Aux flots jaloux, au sol avare, 
Ravissent leurs trésors perdus ; 
Ce qui nourrit et ce qui pare :

Perles, diamants et métaux, 
Fruit du coteau, grain de la plaine ; 
Pauvres moutons, quels bons manteaux 
Il se tisse avec notre laine ! 

Aimons-nous, etc. 

Quel fruit tirons-nous des labeurs 
Qui courbent nos maigres échines ? 
Où vont les flots de nos sueurs ? 
Nous ne sommes que des machines. 
Nos Babels montent jusqu’au ciel, 
La terre nous doit ses merveilles : 
Dès qu’elles ont fini le miel, 
Le maître chasse les abeilles. 

Aimons-nous, etc. 

Mal vêtus, logés dans des trous, 
Sous les combles, dans les décombres 
Nous vivons avec les hiboux 
Et les larrons amis des ombres ; 
Cependant notre sang vermeil 
Coule impétueux dans nos veines ; 
Nous nous plairions au grand soleil, 
Et sous les rameaux verts des chênes. 

Aimons-nous, etc. 

À chaque fois que par torrents 
Notre sang coule sur le monde, 
C’est toujours pour quelques tyrans 
Que cette rosée est féconde ; 
Ménageons-la dorénavant, 
L’amour est plus fort que la guerre ; 
En attendant qu’un meilleur vent 
Souffle du ciel ou de la terre, 

Aimons-nous, etc.

 

Pierre Dupont 

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