Syrie: la délicate rencontre de ma belle famille et du village global (4)

Mes belles sœurs ont toujours été très mitigées en ce qui concernait « ma vie d’avant » c'est-à-dire sans leur chaleureuse protection. Comment dire ? Elles trouvaient l’endroit d’où je venais infiniment suspect depuis que je leur avais dit que si, d’aventure, un homme me manquait de respect, voire me faisait violence, mon père serait tout à fait le genre à me dire d’aller voir la police. Je vois encore le regard stupéfiée de Farida : « Comment ça la police ? Mais qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse la police ? C’est à lui de régler l’histoire, ou à ton frère ! Mais la police, elle s’en moque de ton honneur la police ! Tu n’es pas en sécurité.... » Moi, à l’époque, je me sentais encore le besoin de faire la pub de l’Occident auprès du monde, et je répondais que « dans notre système ça se justifiait. Je suis sure que la police serait très concernée » Dans le fond , je n’en pensais pas un mot mais d’un autre côté, je voyais bien le problème d’un père ou d’un frère trop concernés par mon honneur et je n’avais pas encore compris que, quelque soit le coin de la planète, la femme est encore et toujours la grande perdante dans ce débat là…

D’autant que mes belles sœurs étaient totalement décoincées sur des sujets où mes copines si voyageuses et moi-même étions tout à fait à côté de la plaque. Ça a commencé avec Cotanna qui m’a prié d’aller faire quelques courses pour elle, au souk « Tu comprends, je ne peux pas y aller, mon mari est jaloux mais il me faudrait le même modèle à volants que ma sœur » « A quoi ressemble le modèle de ta sœur ? » « Attend, on va lui demander de te le montrer » Nous voilà parties à traver les rues en terre du village, elle emmitouflée dans ses voiles et moi tenant le bébé. deux trois détours, une port en en fer, trois coups secs. La sœur nous accueille à la porte, se réjouit, part faire du café, nous présente une jeune fille de 14 ans venue prendre un cours d’écriture…

Cotanna, lui susurre le plus sérieusement du monde un truc à l’oreille après s’être dévoilé et mis à l’aise (ces messieurs étaient en ville). J’ai à peine le temps de souffler sur mon café à la cardamone et de grignoter un petit gâteau sec à l’anis que je vois entrer dans le salon, une vamp en rouge pétant avec un déshabillé rouge vif à volant qui lui virevolte autour de corps de la façon la plus voluptueuse. Autour du cou, un rappel en plume doit définitivement exalter la cible de tant de froufroutages « Tu vois, c’est dans le genre de ce que vous portez chez vous » commente très platement Cotanna en croquant dans son kaak. Je n'ose répondre que pour moi c'est un baptême de choc, et me sens très gourdasse. « Moi je le voudrais en blanc » dit la jeune élève. « Je l’ai aussi, tranche la sœur, mais les hommes préfèrent le rouge, tu verras. N’est-ce pas Adeline ? » Je décide de garder le silence pour me préserver du ridicule de n’en rien savoir. Mal m’en prend. La sœur de Cotanna se campe devant moi et me dit « Ton mari préfère comme ça ou comme ça ? » Elle vient, par une subtile manœuvre de se découvrir juste l’intérieur du soutien gorge me laissant découvrir une plastique irréprochable. Je m’étouffe avec l’anis, ou avec la cardamone…je ne sais plus. Les filles pleurent de rire. Aussi rouge que l’appétissante tenue, je finis par m’en sortir en faisant mine de retenir mon élan pour toucher tant de splendeurs en criant « Ya habibté entébé al galbé (ah ma chérie, fais attention à mon cœur !) » ! L’hilarité générale redouble et je viens manifestement de passer dans le camp des femmes « à qui l’ont peut parler », qui ne feront pas deux heures de moral. La sœur de Cotanna fonce dans sa chambre et m’en ramène une très étrange culotte fendue, toujours rouge vif, sur le devant duquel se trouve, comment décrire.... un pouf en duvet rose. J’observe de loin l’objet, circonspecte. Cotanna, appuie sur le pouf et la culotte se met à chanter d’une voix criarde « Ah mon chéri ! Ah mon chéri ! Ah mon chéri ! » « Ca tu pourras le trouver à Damas juste en face de la grande mosquée. C’est rigolo non ? Ils ont plein de modèles, tu verras et tu choisiras » me précise la sœur, qui a tout su par sa tante.

J’en reste sans voix. Par chance pour mon manque de reparti, on entend des voix d’hommes, puis des toux, comme toujours pour que les femmes « qui ne sont pas de la famille » est le temps de se revoiler.

Notre vamp, comme un nuage de feu, s'envole dans la chambre, l’élève redevient studieuse et Cotanna et moi nous nous levons. Ce coup ci c'est Cotanna qui porte le bébé...

Je médite en souriant sur tous ces évènements et deux semaines se passent. Première constatation, à Damas, au bout de l’allée centrale du souk Hamadiyeh , à gauche, pile en face de la mosquée des Omeyyades se trouve un marchand de Coran, à côté d'un magasin beaucoup moins religieux , où les culottes fendues sont accrochées à des cintres un peu au dessus de la tête des passants…Et il y a en effet des tonnes de modèles. Sans parler des déshabillés que m'a montré un monsieur, aussi respectueux que dans la maitrise de son sujet.

Second constat, chacun voit midi sous sa tente : quand je suis revenue de Damas (le sac plein de merveilles), Cotanna et Majida, une autre de mes belles sœurs, m’attendaient. A mon entrée dans la pièce, (je n’ai pas toussée, tout est là !) Je vois Majida qui essaye de se couvrir de ma couverture en riant beaucoup trop fort pour être parfaitement à l’aise. Cotanna tire la couverture et je découvre avec stupeur Majida avec mon jean, mon tee shirt sans manche et ma veste trop grande. J’ai à peine le temps de voir si ça lui va ou non. Elle est rouge comme un coq « Tu ne diras rien à mon mari hein ? il va me frapper » Je la regarde interloquée « On a vraiment l’impression d’être toute nue là dedans ! Je ne sais pas comment tu fais là-bas ! »

 

Ah Cotanna… Ah Majida… Où êtes vous ce soir ? On m’assure que vous n’avez pas pensé à quitter le village , mais moi j’aimerais vous serrez contre moi en chantant « Ah mes chéries ! Ah mes chéries ! »

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