Billet de blog 20 janv. 2013

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La Tunisie caricaturée par Envoyé spécial

Bader Lejmi, trésorier d'Union pour la Tunisie (Uni*T), association des Tunisiens de France, revient sur le reportage diffusé jeudi 17 janvier sur France 2, intitulé «Tunisie, sous la menace salafiste». 

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Bader Lejmi, trésorier d'Union pour la Tunisie (Uni*T), association des Tunisiens de France, revient sur le reportage diffusé jeudi 17 janvier sur France 2, intitulé «Tunisie, sous la menace salafiste». 


Ce jeudi 17 janvier, Envoyé Spécial, sur France 2, a diffusé le reportage Tunisie, sous la menace salafiste, de Karim Baïla. Je ne reviendrais pas sur le reportage en tant que tel, qui ne mérite pas une analyse. Le message est cousu de fil blanc, se contentant de reprendre les positions les plus caricaturales sans permettre le moindre espace pour une parole contradictoire. Alors, au fond, peu importe les multiples erreurs factuelles, contre-vérités, et exagérations. Le documentaire n'est qu'une longue mise en scène de 39 minutes agrémentée d'une musique anxiogène dont le but a été annoncé dès le titre. La présentation qu'en a faite Guilaine Chenu, comme celle disponible sur le site de l'émission, n'hésitent pas à dresser un portrait maussade et angoissant de la Tunisie d'aujourd'hui. Bien sûr, tout n'y est pas inventé, mais le tout est lourdement scénarisé pour coller à une grille de lecture qui, si elle était un parfum, empesterait l'atmosphère.

D'ailleurs, à quoi bon un énième procès en stigmatisation ou en islamophobie ? Le simple fait d'émettre cette critique nous vaudrait dêtre exclu  des seuls Tunisiens musulmans dignes d'être entendus : les “ modérés laïques ”. Catégorie sortie de l'esprit de ceux qui, cherchant à se disculper de l'accusation d'islamophobie sans se remettre en question, s'investissent de la mission de distinguer la légendaire majorité de musulmans modérés laïques de la non moins fantasmée minorité de musulmans salafistes. Or, selon ce reportage, il suffit de porter une barbe ou d'être en compagnie d'un homme portant une barbe, ou de porter un foulard islamique (hijab) quand on est une femme, pour être qualifié de salafiste... Sachant qu'une bonne part des musulmans pourraient correspondre à cette description, de facto l'ensemble des musulmans sont suspectés d'inhumanité. De la suspicion d'inhumanité au traitement inhumain, il n'y a qu'un pas...

Les Tunisiens ne s'y sont d'ailleurs pas trompés. Car cette fois-ci tout du moins, il ne nous sera même pas nécessaire de déployer un trésor d'analyse des médias, ni même de pousser l'indignation pour dénoncer de la stigmatisation : les Tunisiens s'en sont chargés pour nous. Ils ont pour habitude d'appeler ce genre d'opérations un troll. Il s'agit d'une action de protestation non-violente consistant à innonder de commentaires critiques mais argumentés une page Facebook, un hashtag twitter. Cette fois-ci, leur cible fut, sur Facebook, la publication dédiée au reportage sur la page d'Envoyé Spécial, avec pas moins de 1 151 commentaires en moins de 24 heures. Chacun critique sur un plan différent le reportage mais tous convergent dans sa dénonciation unanime. Et ces Tunisiens là, il sera difficile de les qualifier de salafistes. La plupart d'entre eux, s'ils étaient “ passés ” dans le reportage, aurait été assignée à la majorité de Tunisiens musulmans modérés laïques.

Alors voilà, vous l'avez, votre majorité silencieuse de Tunisiens terrorisés par la «menace salafiste». L'ironie, c'est que parmi eux vous retrouverez de farouches opposants de l'islam politique. L'apparent paradoxe de cette posture n'échappa d'ailleurs pas à certains commentateurs qui qualifièrent cette action de «schizophrène» (manquant quelque peu de respect à l'égard des personnes atteintes de cette pathologie et de leurs familles). Comment peut-on à la fois critiquer constamment les manifestations sociales et politiques de l'islam politique et s'indigner d'un reportage les stigmatisant ? Peut-être, simplement, que les Tunisiens de la révolution de la liberté et de la dignité, rebaptisée dans un vocabulaire botanique “ Révolution de Jasmin ” mettent la dignité nationale et humaine, ainsi que la liberté de culte et de mode de vie, avant la diabolisation de l'ennemi «salafiste». Et c'est en cela que les Tunisiens ont réussi, en se mobilisant collectivement, dépassant leurs clivages sociaux et politiques, à prouver aux Cassandres de tout poil que l'esprit de la révolution tunisienne n'est décidément pas prêt de s'éteindre. 

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