Archipel du sensible

Le deuxième numéro de la revue IntranQu’îllités vient de paraître, juste un an après le premier. Un intervalle d’une année, cela n’est pas trop pour « entrer en vibration avec tous les vents du monde », capter « les mots qui se mêlent et s’entrelanguent », et « produire des rêves, fixer des vertiges »…

Le deuxième numéro de la revue IntranQu’îllités vient de paraître, juste un an après le premier. Un intervalle d’une année, cela n’est pas trop pour « entrer en vibration avec tous les vents du monde », capter « les mots qui se mêlent et s’entrelanguent », et « produire des rêves, fixer des vertiges », comme l’écrit en « entrée en matière » James Noël, maître d’œuvre et maître d’ouvrage, avec Pascale Monnin, responsable de la conception visuelle.

Enchatonné dans une couverture andrinople, le magnifique « rouge brûlé » qui fit rêver des générations de teinturiers, ce numéro saisit par son foisonnement tropical, les textes s’entremêlent comme autant de cartographies intimes et, de leur rencontre avec les images, surgissent d’inattendues gerbes de sens : une mise en mouvement parallèle de l’écoute et du regard, un appel à n’en pas finir avec les mots, les formes, les couleurs.

 

Le numéro s’ouvre sur les deux surfigures du XXe siècle qui, depuis l’Amérique latine, ont irradié la terre entière et continuent de nourrir nos imaginaires : Jorge Luis Borges et Ernesto Guevara, nés l’un et l’autre en Argentine. Au premier, dont la vie fut marquée par un affaiblissement précoce de la vision jusqu’à une cécité complète, est consacrée la rubrique « L’œil du maître ».

« Maître », Borges se défendait de l’être en pratiquant une auto-ironie salvatrice qui imprègne ses réponses dans un document exceptionnel, l’entretien inédit réalisé en avril 1978 par Ramón Chao et Ignacio Ramonet. Comment être un maître quand on reste bouleversé par le « Je sais qui je suis ! » que Cervantès fait dire à Don Quichotte ? Mais l’auto-ironie s’efface quand il est question de la mort et qu’il confie le désir de trouver le temps d’écrire un conte « sans repère de lieu ni de temps », débarrassé des circonstances qui « tuent la littérature » : « J’aimerais tellement écrire cela : j’approcherais ainsi le mystère de Kafka. » Un autre document émouvant est le récit fait par René Depestre de sa rencontre avec Borges le 28 avril 1981 à Buenos Aires : « À l’écart de l’agitation des officiels, il est assis modestement dans un coin du salon, les deux mains en appui sur la canne d’aveugle coincée entre ses genoux. […] L’absence de vue donne au visage de Borges la grâce d’un enfant prodige sans défense. »

 

Ernesto Guevara apparaît sous la bannière du « Che comme métaphore ». Que reste-t-il du culte de cette figure qui a impulsé tant d’élans et tant fait rêver deux, voire trois générations, icône du combat pour la liberté et du refus du renoncement ou symbole de nos illusions et de nos espoirs perdus ? Les textes oscillent entre ceux qui malgré tout et ceux qui surtout plus… Ne sont masqués ni les échecs du Che, au Congo notamment (le texte de Karla Suárez), ni les doutes, ni le revirement après la découverte de la correspondance entre Che Guevara, alors commandant des exécutions à la forteresse Cabana de La Havane, et son père, dont Michel Monnin, dans un texte coupant comme les éclats d’un miroir brisé, donne à lire deux extraits : « Douche glacée. / Fin de mes rêves d’adolescent. »

 

Moins exposée que l’image répandue sur affiches et tee-shirts portés par des adolescents indifférents aux rêves de leurs aînés (« Une gorgée de Prestige contre une image », le joli récit de Marvin Victor), reste à dire l’expérience intime qui, loin du symbole bifront, saint ou démon, auquel on est tenté de le réduire, permet au Che de s’incarner dans l’apprentissage « de cette autre réalité, celle de ces milliards de personnes qui survivent avec un ou deux dollars par jour », comme ce fut le cas pour Ben Fountain : « On pourrait dire que le Che a fait partie de ce que j’ai appris en Haïti. Il me procurait une manière d’appréhender les choses que j’y voyais, et j’imagine que l’on peut dire aussi qu’Haïti a contribué à mon éducation sur le Che. » De ce que fut le Che, Fountain n’efface rien, « les choses sont leurs propres symboles », et surtout pas l’échec tragique de l’expédition en Haïti menée depuis Cuba en 1961 par Jacques Stephen Alexis, médecin, écrivain et révolutionnaire, et ses compagnons.

Reste aussi à découvrir l’homme ordinaire, aîné d’une nombreuse fratrie dont le plus jeune, Ramiro, naquit à Cuba, d’une autre mère, après la mort d’Ernesto. Aujourd’hui, Ramiro est coordinateur à Rosario du Centre d’études sur le Che. James Noël l’a rencontré et questionné sur sa famille et la manière dont se construit un être-au-monde à l’ombre d’une telle icône. Les réponses de Ramiro sont très simples sans pour autant être simplistes, et il condense en quelques mots ce qu’il retient du parcours de son frère : « la nécessité d’étudier, de se former en permanence et de se tenir prêt à un changement de société ». Quelle leçon !

 


 

 

 

 

 

 

 

Les rubriques qui suivent, « Pile ou face », « Tous les vents du monde », sont une invitation à appareiller, à quitter les rouilles portuaires, quand d’une page l’autre, encre et sang des souvenirs et des oublis, les textes se répondent, de l’enfer oranais d’un certain jour de juillet 1962 à l’appel à sortir de l’ornière une Europe « moralement et spirituellement indéfendable (Aimé Césaire) », de la langue perdue d’une mère morte depuis longtemps à une silhouette dans la nuit, « adossée à un rocher, aux yeux grands ouverts fixant l’immensité noire », qui cesse peu à peu d’être visible sans pour autant avoir perdu le souvenir de sa forme, quand Adonis interroge la nuit Maya et Souleymane Diamanka une statue trouvée par hasard dans un jardin et que l’on demande aux petites filles de sauter à pieds joints dans Boris Vian.

Et à se perdre, toutes voiles dehors, dans la quarantaine de poèmes et d’images de la rubrique « De la poésie avant toutes choses », où l’on retrouve des voix déjà rencontrées dans le précédent numéro, Charles Dobzynski, James Noël, Paul Harry Laurent, et des nouvelles : Eliphen Jean, Masimo Saidel, Martine Salmon, Alex Laguerre, Bernard Noël, Enna Saplum, Michel Vezina et quelques autres…

D’autres rubriques encore attendent. « Coq-à-l’âne », avec en particulier  des hommages à deux Haïtiens récemment disparus, le peintre Préfète Duffaut et l’écrivain Jean-Claude Charles. Celle consacrée à l’île en mer italienne qu’est la villa Médicis, où James Noël est en résidence depuis septembre 2012. Et enfin celle des « Retours en aller simple », où les rêves « peints, écrits, chantés » s’emparent des textes, comme le récit que fait Pia Petersen du séjour en Haïti, après le tremblement de terre, de Boris Vian armé de sa trompinette, lui qui, ayant « vécu tellement de vies »,  sait d’expérience que « la mort est partout », ou les variations autour de la lettre qui sépare les deux îles d’Haïti et de Tahiti, jusqu’au vertige quand par le pouvoir de la musique un même souffle unit les vivants et les morts, Arthur H, Nicolas Repac, Patrick Chamoiseau, René Depestre, Aimé Césaire, Édouard Glissant.

 

Voir également le billet de blog où James Noël fait part du lancement de ce numéro au festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo, et l’article de Patrice Beray annonçant la parution du premier numéro.

Pour se procurer en ligne sur Mediapart ce numéro 2 (version pdf et/ou papier), voir ce lien (ici).

Pour entrer en contact avec l'association : passagersdesvents@gmail.com.

 

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