«Europe», revue phare

Voici donc une revue à laquelle on peut, on doit se fier, comme on le ferait pour un phare, qui est bien fait pour qu'on se repère. Sans ses lueurs, qui ne s'échouerait, haut les cœurs de bois, soulevé comme une coque de noix, dans quoi il s'est embarqué.

Voici donc une revue à laquelle on peut, on doit se fier, comme on le ferait pour un phare, qui est bien fait pour qu'on se repère. Sans ses lueurs, qui ne s'échouerait, haut les cœurs de bois, soulevé comme une coque de noix, dans quoi il s'est embarqué.

Evidemment, le mot signale aussi les têtes de gondoles, en clair tout ce qui sait attirer celles des chalands.

Mais à dire vrai, ces sens-là ne sont guère satisfaisants. Non, « phare » est avant tout un mot qui a le sens de l'extrême. Un mot qui sait s'aventurer au bout du bout. Et d'un bout à l'autre des extrêmes.

Car nous voici donc porté comme flamme sur ce fil revuiste tendu des unes, les revues éphémères, à jamais florissantes et jaillissantes de l'écume des jours, vers les autres, celles qui ont su résister à cette rouille dans l'air, aux assauts en rouleaux du temps.

Ainsi en est-il, au bout de ce fil ténu, de la revue Europe, devenue vieille dame vénérable des lettres. Fondée en 1923 par Romain Rolland, au sortir de l'effroyable et absurde boucherie de la Grande Guerre, elle s'est résolument ancrée dans un humanisme de bon aloi – comprendre, celui qui n'a plus cours, dont le cours a été brutalement suspendu par les camps retranchés de l'Histoire, puis détourné, travesti par les fausses révolutions.

N'empêche. Laissant sa prestigieuse devancière, la NRF, tout à sa gloire du génie du lieu (en langue française), après quelques velléités dogmatiques, Europe a su étirer à l'horizon ses visées internationalistes et encyclopédiques, offrant un panorama sans équivalent de la littérature et de la poésie du monde entier.

À contre-courant de ces vents mauvais de l'édition de plus en plus soumise aux diktats des « commerciaux », les années 1980 n'ont fait qu'affermir ce dessein jusqu'à aujourd'hui. Preuve en est avec le numéro double de novembre-décembre consacré à Miguel de Cervantès et José Lezama Lima.

Qui d'autre mieux que le maître des errances et des leurres pour moucher l'enseigne de cette revue ? Antonio Gamoneda, Juan Gelman, Alberto Manguel, Juan Marsé s'y emploient dans un copieux dossier, coïncidant avec la nouvelle édition (et traduction) en poche de Don Quichotte.

Son traducteur, Jean-Raymond Fanlo, a ces mots liminaires, incitatifs : « Nietzsche annonçait que par l'effet de la science (...), nous serions seuls. Que l'instinct mythologique, alors, serait en quête d'un ami. »

Outre une très intéressante présentation de poètes indigènes de Colombie, ce numéro ouvre donc aussi ses pages à des poèmes du sublime écrivain cubain José Lezama Lima. De celui qui n'a sans doute d'égal sur le continent américain en érudition que Borgès, je n'aurai de cesse que de conseiller ses nouvelles du Jeu des décapitations. Et bien sûr son chef-d'œuvre romanesque, Paradiso, publié en France en 1971 grâce à Severo Sarduy.

Présentés et traduits par Laurence Breysse-Chanet (1), huit poèmes de Fragments à leur aimant (1977) livrent quelques feux sur ce reclus, prodigieux voyageur immobile, qui voulait les choses du monde dans leur plénitude (et peut-être bien les êtres aussi, à tout le moins « messagers ») :

 

« Le matin exsude une parole,

elle disparaît chagrinée,

elle tourne au coin de la rue.

( ...)

On lui taperait sur l'épaule,

on lui glisserait d'autres paroles à l'oreille.

Elle va jouer à se perdre

dans le sable qui la polit (...) »

(Paroles plus lointaines)

 

« La nuit n'arrive pas à finir,

elle reste là, chagrine,

et elle endort les chats et les feuilles.

Être prisonnière de deux globes de lumière

et préserver, comme une chevelure

qui s'étend à l'infini,

la sombre cape de son mystère.

La nuit nous saisit par un pied,

elle nous cloue sur un arbre,

et quand on ouvre les yeux,

on ne voit plus que le chat qui dort.

Le chat gratte la terre,

il a creusé un trou humide.

On le caresse vite,

mais il a recouvert

le trou. Il triche

et cache la nuit à nouveau. »

(Double nuit, I)

 

Un avant-goût, par l'entremise de la revue Europe, en espérant une prochaine édition française de ce livre de poèmes de José Lezama Lima...

 

(1) Courant mars, le prix Nelly Sachs de la traduction sera décerné à Laurence Breysse-Chanet par « l'Association capitale européenne de littérature » (AC EL), à l'occasion des 6e Rencontres européennes de littérature, à Strasbourg.

Revue Europe, nos de novembre-décembre 2010, 336 pages, 18,50 € (en librairie).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.