Botul 1 : le « mou »

Qui, aujourd'hui, ne connaît pas Jean-Baptiste Botul ? Mais avoir lu Botul à travers les torrents de commentaires et d'articles suscités par la page 122 du dernier opus de BHL n'est qu'un début. Il faut plonger dans l'œuvre méconnue, essentielle du philosophe audois (1896-1947). Son œuvre originale (au sens figuré du terme) et non son pastiche involontaire.

Qui, aujourd'hui, ne connaît pas Jean-Baptiste Botul ? Mais avoir lu Botul à travers les torrents de commentaires et d'articles suscités par la page 122 du dernier opus de BHL n'est qu'un début. Il faut plonger dans l'œuvre méconnue, essentielle du philosophe audois (1896-1947). Son œuvre originale (au sens figuré du terme) et non son pastiche involontaire.

En effet, les « botulades », assises scientifiques qui se tiennent annuellement dans la ville natale du désormais célébrissime auteur de La vie sexuelle d'Emmanuel Kant, ont permis, en juillet 1996, de mettre à mal une idée reçue selon laquelle l'œuvre philosophique de Jean-Baptiste Botul serait orale. Une fouille systématique de sa maison natale a permis de retrouver des « bouts » de son œuvre - les Miettes de Kierkegaard en tremblent - et de commencer une exploitation systématique des 43 liasses consciencieusement planquées dans des boîtes à biscuit, elles-mêmes rangées dans une armoire en bois fruitier, elle-même dans la chambre à coucher du penseur. Un jeu de piste sous forme de matriochkas, mais rien n'arrête le NoDuBo (Noyau dur botulien).

 

Ainsi commença, comme le rappelle Jacques Gaillard dans son érudite préface à La Métaphysique du Mou, un travail d'édition prométhéen, car il ne s'agissait pas seulement de trier les notes scientifiques des billets de loterie et autres cartes postales mais de déchiffrer ces documents, mis à mal par les rongeurs, mal écrits, sur un papier de médiocre qualité, donc plus ou moins illisibles. Et surtout de respecter le désordre apparent (et pourtant manifestement signifiant) de ces « bouts ». Un travail d'exégèse donc, lent, patient, qui mérite mieux que les quelques lignes de la page 122 de La Guerre en philosophie, qui ne souffre pas non plus d'être « lu avec un ventilateur ».

 

Avouons-le d'emblée, La Métaphysique du Mou est un texte complexe : sa structure flottante, sa problématique ardue, ses références constantes à « l'alorquoitisme botulien » - notion fort heureusement explicitée dans un court dossier - pourraient décourager des lecteurs moins vaillants que BHL.

« L'ironie botulienne est, au même titre qu'une vaste culture philosophique, l'épice rare de cette prose au demeurant profonde, qui exige un appareil critique accordé à ses couleurs subtiles » (Postface, p. 79).

Botul est un auteur non seulement érudit mais allusif, puisant dans nombre de démarches critiques a priori inconciliables qu'il transcende en un œcuménisme brillant. Il jongle avec les concepts (celui du Temps - explicité par la saison des courgettes - le Mou, le Dasein), multiplie les notes de bas de page comme autant de mille-feuilles de la pensée, joue d'un intertexte constant avec la philosophie sartrienne, selon un principe d'émulation tout autant sexuel qu'intellectuel, si l'on en croit la Notice bibliographique en fin de volume, stipulant une brève liaison de Jean-Baptiste (Botul) avec Simone (de Beauvoir) lors d'une excursion pédestre, en 1936 (petit bémol à ce papier critique franchement laudatif, ça manque de photos).

C'est ainsi qu'après la révolution copernicienne, la révolution kantienne, il faudra bien désormais parler de révolution botulienne, gravée dans le marbre d'un ticket de train Paris-Montargis : « L'Etre et le Néant ou alors quoi ? ».On appréciera au passage la fulgurance de la pensée botulienne (Paris-Montargis, ce n'est pas l'Orient Express) et son étanchéité (on reviendra au concept dans le paragraphe suivant) à l'absence de confort puisque le philosophe voyageait en 2° classe. Malheureusement, pas de tome 2 à ce brillant aphorisme, le billet était un « aller simple ».

Ceux qui auront déjà parcouru La Vie sexuelle d'Emmanuel Kant retrouveront quelques concepts centraux et récurrents, comme ce rêve kantien « d'être étanche », renvoyant bien sûr à la désormais fameuse (elle était déjà « mémorable ») conférence prononcée par Botul à Nueva Königsberg (Paraguay).

La frileuse philosophie recule devant certains sujets. Botul est là pour la mettre face aux vraies questions, les « choses molles et flexibles ». Vous saurez tout sur l'osier (pour le flexible) et le flan (pour le mou) en lisant cet essai. Après avoir pris Kant à bras le corps, Botul est en mesure de proposer une Métaphysique du Mou et, même, tenez-vous bien, de forger un concept dont nous manquions cruellement : « mouité », que les Allemands (on connaît leur Monopol sur la philosophie, courageusement dénoncé par Botul en note) traduiraient par Weichheit ou Schlappheit. En tout cas, ça finirait en -heit.

Il serait peu judicieux de déflorer la quintessence de ce concept de « mouité », sachez cependant que Botul envisage les rapports - féconds - du chaud et du mou, l'appartenance du concept au domaine de la nature et/ou de la culture, les liens de la mouité et du tripotage. Mais puisque philosopher c'est aussi apprendre à vivre (et/ou à mourir), les lecteurs de la Métaphysique du Mou se mettront sous la dent quelques réflexions bien plus pragmatiques : les courgettes, la valise à roulettes, le fromage mais aussi la charcuterie. Mais ils croiseront, aussi, Aristote, Heidegger, Bachelard, Malraux (dont la braguette est ouverte) et Etienne Crouzat (dit « Tinou »). La Métaphysique du mou - qui doit beaucoup aux courgettes, on espère une table ronde sur le sujet - est un essai puissant, louvoyant sur des chemins qui pourraient ne mener nulle part. A chaque page menace l'aporie (« bout » 29) ou la tautologie :

« De toute façon, l'ontologie est une impasse. On la résumerait en une assertion : ce qui est, est ; le reste, faut voir ».

Ce petit essai, on l'aura compris, est un pur bonheur de décalage et de second degré. Il faut se précipiter sur les livres « de » Jean-Baptiste Botul, ce philosophe qui n'avait « pas l'angoisse de la page blanche » mais « la terreur des pages noircies ». Je vous laisse le temps de digérer cette métaphysique (même molle, elle doit être savourée), la semaine prochaine nous étudierons en quoi Landru était un « précurseur du féminisme », grâce à la publication de sa correspondance inédite, puis nous aborderons le démon de midi nietzschéen. A moins d'avoir lu Frédéric Pagès dans l'intervalle, auteur d'un définitif Philosopher ou l'art de clouer le bec aux femmes. C'est le risque.

CM

Jean-Baptiste Botul, La Métaphysique du Mou, Mille et Une Nuits, n° 527, 110 p., 3 € 50.

A noter : l'imposant appareil critique dû à Jacques Gaillard (Avertissement, Postface, Appendice, Vie de Jean-Baptiste Botul et Repères bibliographiques).

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