Billet de blog 26 sept. 2013

De quoi « Rom » est-il le nom ?

A chacune des sorties scabreuses de Manuel Valls sur les Roms, un vent d'indignation se lève qui ne trouble guère son extraordinaire montée en grâce. Tout laisse même accroire que ce vent, le ministre de l'intérieur ne le prend pas de face, mais bien dans le dos. C'est que quelque chose s'entre-tient dans cette controverse, dans les coulisses d'un combat titanesque convoquant principes fondamentaux, références aux heures sombres de l'Histoire, violence et contre-violence toujours plus exacerbées.

Sébastien THIERY
Coordinateur des actions du PEROU (www.perou-paris.org)
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A chacune des sorties scabreuses de Manuel Valls sur les Roms, un vent d'indignation se lève qui ne trouble guère son extraordinaire montée en grâce. Tout laisse même accroire que ce vent, le ministre de l'intérieur ne le prend pas de face, mais bien dans le dos. C'est que quelque chose s'entre-tient dans cette controverse, dans les coulisses d'un combat titanesque convoquant principes fondamentaux, références aux heures sombres de l'Histoire, violence et contre-violence toujours plus exacerbées. En dépit de tout ce qui oppose sur ce qui est décrété par la presse unanime « l'enjeu majeur des prochaines municipales », un accord préalable est implicitement conclu : qu'en ces affaires, c'est bien de Roms dont il s'agit.

Bien qu'il vomisse généralement les paroles du quasi-premier ministre, l'indigné atteste les plus stupéfiantes de celles-ci : celle commandant que sur les visages d'un couple de mendiants, il faut voir la misère d'une « famille rom » suppliante ; celle exigeant que dès lors que s'établit un bidonville, il faut comprendre qu'un « camp de Roms » se déploie. N'attaquant pas ces représentations-là, voire les cultivant à des fins de sensibilisation d'un peuple censé s'apitoyer sur le sort de « minorités stigmatisées », les indignés de tout poil collaborent à une opération d'escamotage. On dénonce l'inspiration « urticante et odorante » de la réponse ministérielle, mais laisse échapper l'art et la manière d'instituer la question. Manuel Valls gagne à cet endroit précis la partie : il est celui qui formule la bonne question dont la force d'évidence s'accroît avec le tumulte des indignations que provoquent les réponses qu'il lui apporte. Y compris dans l'adversité, chacun contribue au réel qu'il dépeint.

« Il faut dire la vérité », trompette-t-il de son souverain organe. Mais de quelle vérité délirante parle-t-il ? Aucun outil n'est (heureusement) disponible pour distinguer le Breton parmi la foule de Brestois, le Peul parmi les communautés maliennes de Montreuil, ou le Rom parmi les Roumains de l'Essonne. Pas même un militant associatif ne saurait mener l'enquête dans les bidonvilles qu'il arpente au quotidien. Pourtant, tête baissée, ce dernier s'engouffre dans le boulevard sémantique creusé par le bulldozer étatique en affichant son combat pour les Roms face à ceux qui se répandent en vindictes assassines. Quels indices nous enseignent qu'en France, ce sont bien des Roms qui connaissent la terreur ? A quels signaux le riverain excédé repère-t-il que ce sont des Roms qui polluent son espace vital ? 

Manuel Valls nous l'indique : le Rom se reconnaît à ce qu'il a « des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation avec les populations locales ». Le mot désigne donc quiconque s'adonne en famille à la mendicité, agressive par définition ; il désigne également quiconque s'établit à plusieurs dans un bidonville, indigne par définition. Or chacun le sait, le devine, le craint peut-être : à l'abri de nombre de baraquements, bien des Roumains non roms sont réfugiés ; dans les bidonvilles de Calais, Saint-Denis ou Marseille, des Albanais, Afghans ou Soudanais rêvent aussi d'une vie meilleure ; sur les trottoirs, c'est le monde qui a faim. Les Roms n'ont pas le monopole de la mendicité, ni même de la vie en baraquement. Pire : parions qu'un Rom actif et bien logé ne sera officiellement plus repéré comme Rom et qu'il échappera miraculeusement à la politique de terreur qui a cours aujourd'hui. Manifestement, le mot désigne autre chose que ce que prétendent les anthropologues à la petite semaine que nous sommes. 

Ce que le gouvernement socialiste chasse, ministre de l'intérieur en première ligne, ce sont les improductifs, réfugiés d'ici ou d'ailleurs, crachés par un monde pour le fonctionnement duquel l'homme n'est plus une hypothèse nécessaire. Alors, on mendie, vole, trafique ; alors, on se cloître, se retranche, s'abrite. « Rom » est le nom que porte en France ce rebut humain, le masque plaqué sur le visage de la pauvreté radicale de telle sorte à raconter que vivre dans ces conditions n'est pas de notre réalité, et ne peut qu'être le fruit d'une radicale étrangeté. « Rom » est le nom de ce que nous sommes, mais ne pouvons soutenir de voir : misérables en devenir, relégués en puissance, pauvres bientôt jusqu'au vertige. « Rom » est le nom de ce qui fait l'objet de mesures d'éloignement afin d'entretenir la place nette, et de faire ainsi croire que ce monde est radieux : terroristes aveuglés, nous détruisons des lieux de vie en temps prétendument de paix. A la pelleteuse, nous nous efforçons ainsi d'évacuer le réel, criminalisant les témoins les plus directs de celui-ci. « Rom » est un nom de code, le marqueur de cette politique insensée.

Sébastien Thiéry, coordinateur des actions du PEROU - Pôle d'exploration des ressources urbaines (perou-paris.org)

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