Amélie Blom
Spel revient sur l'affaire Merah. Après avoir analysé les logiques politiques de la « trêve improbable » qui a suivi le drame de Toulouse, nous avons interrogé Amélie Blom, corédactrice en chef de la South Asia Multidisciplinary Academic Journal et chargée de cours à Sciences Po ainsi qu'à l’Institut d’études de l’Islam et des Sociétés du Monde Musulman (IISMM-EHESS, Paris). Spécialiste des radicalisations jihadistes au Pakistan, elle nous aide, par le biais d'une comparaison maîtrisée, à réinterroger le cas Mohamed Merah.

1) Amélie, tu as écrit un article passionnant dans la Revue française de science politique au mois d'octobre dernier qui porte sur les "martyrs" jihadistes au Pakistan. Dans cet article, tu montres bien l'abondance d'interprétations non seulement rapides mais aussi occidentalo-centrées qui existent à propos des formes de "radicalisation autosacrificielle" de certains auteurs d'attentat au Cachemire. La tuerie commise par Mohamed Merah n'a pas grand chose à voir avec tes enquêtes au Pakistan. Et pourtant, en ayant en tête tes travaux, on se dit que tu es sans doute la mieux placée pour nous dire ce qu'on devrait s'efforcer de ne pas dire après le drame de Toulouse. Prenons un exemple, qu'un magazine comme Le Point ait titré : "L'histoire d'un fou d'Allah français", a dû te faire réagir non ?

 

Ce titre, dont personne ne pouvait éviter la visée anxiogène puisqu'il était placardé dans le métro, est plus affligeant que surprenant. La retenue des journalistes aurait dû être à la mesure de la tristesse et de l'angoisse suscitée par les attaques de Mohamed Merah ; sentiments qui, bien évidemment, ont été également et intensément ressenties par des hommes et des femmes de confession musulmane. N'est-ce pas tout le drame de la période actuelle – dont le titre de l'hebdomadaire en question n'est qu'un simple révélateur – que de devoir ajouter cette précision triviale ? Cependant, et malgré lui, ce titre-choc est un parfait point d'entrée à l'analyse critique de la production d'un pseudo-savoir sur les motivations des militants jihadistes. Il repose, en effet, sur un triple mensonge.

Premièrement, la promesse affichée de pouvoir nous raconter une "histoire vraie" à partir de la biographie de Mohamed Merah. Des critères socio-économiques sont ainsi érigés en facteurs explicatifs de ses motivations meurtrières : famille nombreuse, père absent, rejet par l'armée, délinquance, emprisonnement, passage en Afghanistan et au Pakistan, chômage, influence d'un frère salafiste, etc. Du coup, et "pourvu qu’il soit détaillé sans trop de maladresse, l’exemplaire sociographique (un profil de vie prélevé à la va-comme-je-te-pousse dans la réalité) fait aisément l’impression d’être un type sociologique, explicatif ou récurrent", comme l'écrit le sociologue Jean-Claude Passeron. Cette approche est très commune dans l'analyse journalistique, mais également scientifique, du jihadisme. Elle a été appliquée aux auteurs des attentats du 11 septembre dont les (maigres) biographies ont été épluchées à n'en plus finir, à ceux des attentats de Londres de 2006 (sur la base ici de comptes-rendus judiciaires), et après l'arrestation du seul survivant du commando qui avait mené l'attentat de Bombay en 2008, à partir cette fois-ci d'un interrogatoire policier. Une telle démarche pose, pourtant, des problèmes déontologiques évidents (les conditions de collecte des faits). Elle a aussi démontré à plusieurs reprises son inutilité explicative puisque tous les jeunes élevés par une mère célibataire, délinquants, emprisonnés, ou même entraînés dans des camps jihadistes au Pakistan, ne deviennent pas des Mohamed Merah !

Deuxièmement, la recherche des motivations des jihadistes, à distance ou post-hoc, pose également des difficultés d'ordre factuel : les faits présumés sont souvent démentis par la suite. Mentionnons, à titre d'exemple, la radicalisation de Merah dans des camps Taliban à Kandahar en 2007, argument qui s'écroule après que son ancienne avocate explique qu'il était en prison à cette époque. Il en va de même de son antimilitarisme présumé qui aurait été provoqué par la frustration d'avoir été rejeté par l'armée. Quelques jours plus tard (après reconnaissance d'une erreur de nom), il n'est plus question que d'un passage d'une nuit au poste d'information de la Légion étrangère que Merah aurait quitté de son plein gré en 2010.

Enfin, troisièmement, l'hypothèse de "l'auto-radicalisation" sans failles se complique quand on apprend par la suite (de sources émanant de la DGSE, de la CIA et des services de renseignements pakistanais) qu'il aurait reçu une formation au maniement des armes dans un camp situé au Waziristan pakistanais, sous l'égide d'un petit groupe (Jund al-Khilafah), se revendiquant d'al-Qaëda et auquel il aurait "promis" "d'accomplir ce qu'il pourrait" à son retour en France. Cette information sera peut-être, elle aussi, démentie un jour. L'autre partie du titre du Point, le "fou d'Allah", constitue les deuxième et troisième mensonges car il présume, implicitement, l'existence de deux autres propriétés biographiques à même d'expliquer les actes de Mohamed Merah : sa folie et sa croyance en Allah. 

 

2) Beaucoup de médias et de professionnels de la politique ont eu, en effet, à l'esprit la question de l'islam pour penser ces meurtres à Montauban et Toulouse. Là encore, comment éviter d'y voir à tout prix la "main d'Allah" ou la force irrépressible du religieux ?

 

Ces deux types de locuteurs (médias et professionnels de la politique) sont tout simplement victimes du discours des acteurs ; et c'est probablement le principal succès d'al-Qaëda et des groupes jihadistes en général que d'avoir imposé à leurs ennemis les termes-mêmes du débat, d'en avoir circonscrit les limites. Mais se faisant, médias et hommes ou femmes politiques encouragent une islamophobie dont les effets dévastateurs sont enfin entrés, même si timidement, dans le débat public grâce à un récent rapport d'Amnesty International. Les Français musulmans, les chercheurs sur l'islam, et même les enseignants en ressentent les effets quotidiennement (certains de mes étudiants affirment ainsi, et à l'heure même du "printemps arabe", que l'islam et la démocratie sont incompatibles !). Rappelons que Le Point évoquait par exemple, et comme s'il s'agissait d'une découverte nous mettant sur la piste du crime, que les prières de Merah dans un terrain de football proche de son immeuble avaient déjà… "inquiété" un voisin ! Il existe une conviction de la part de certains partis politiques et de certains médias que le commerce démagogique de cette "grande peur" du 21ème siècle qu'est devenu l'islam, un "islam" réduit à une chose, objectivé, sans contenu, un islam anthropomorphique qui pense et agit, est politiquement et économiquement rentable, comme toutes les peurs. La responsabilité des médias en la matière a déjà été soulignée par Olivier Roy qui écrivait dans les colonnes du Monde juste après la mort de Merah, que "si le djihadisme fait la "une", l'intégration est dans le fait divers". L'occasion fournie par Mohamed Merah était sans doute aussi trop belle : ce "Monsieur tout le monde musulman", imberbe, sympathique, amateur de boites de nuit qui, le lendemain matin, peut se transformer en "loup solitaire" sanguinaire, cachant un redoutable arsenal dans un tranquille quartier pavillonnaire.

 

3) La référence à l'islam se double également de celle à la folie....

 

La formule est d'autant plus inappropriée que dans la tradition mystique musulmane, le "fou d'Allah" est celui qui, au contraire, ressent un tel sentiment d'amour pour Dieu et de sa présence bienveillante qu'il peut, par exemple, atteindre l'ascèse. Ce qui ce profile derrière cette formule est la thèse du tueur psychopathe qui masquerait sa déviance par une logorrhée religieuse ou idéologique. Qu'en faire? En tant que chercheurs en sciences sociales, rien. Il faut laisser aux psychiatres professionnels le soin de juger de la validité d'un rapport établi par un expert au terme d'une unique rencontre de deux heures avec Merah au parloir d'une maison d'arrêt en 2009 (et dont on peut s'étonner que les journalistes en aient obtenu une copie intégrale). Celui-ci conclut à un "pôle narcissique" (car le garçon prend soin de son apparence physique), à "une immaturité affective" (déduite de ses actes de petite délinquance) et à une "grosse fragilité névrotique" (sa vie de famille chaotique). La plupart des informations ultérieures sur la "personnalité instable" de Mohamed Merah sont données par son frère aîné au cours de sa garde-à-vue. Cette "autopsie psychologique pour retracer les intentions et motifs des exécutants après les faits ", selon l'heureuse expression du chercheur Robert Pape qui a longuement travaillé sur le jihadisme, est au final plus intéressante pour ce qu'elle tait que pour ce qu'elle dit. On a, en effet, été témoin d'une vaste entreprise (pas forcément concertée, ni consciente) de dépolitisation de la violence de Merah de la part des médias ou des gouvernants; ces derniers ne reconnaissant la dimension politique de l'acte que dans son extranéité, à savoir le passage dans les camps taliban en Afghanistan et au Pakistan. Tout se passait comme si on ne pouvait tout de même pas lui faire cette faveur, à lui qui n'avait cessé de proclamer la visée politique de ses meurtres.

On peut pourtant se demander pourquoi Merah a pris le chemin de cette forme de radicalisation singulière, mais comparables à d'autres, qu'est le jihadisme, au lieu de commettre des crimes apolitiques ? Pourquoi se rêvait-il en "mujahid" (au point d'en adopter publiquement le "look" vestimentaire en certaines occasions) et non en Mesrine ? Il est très surprenant que la pratique et la parole de l'acteur aient été, et quasi-unanimement, rejetées dans le domaine du pathologique. Son jihadisme n'est certes pas passé sous silence, mais il n'est pas entendu comme une forme de militantisme avec ses logiques politiques, ses pratiques, son univers de sens, voire-même sa "sous-culture" propres. Il se voit réduit à sa stricte dimension technique (l'entraînement, la compagnie des salafistes) ou à un masque idéologique cachant une envie irrépressible de tuer. On retrouve, du reste, cette même grille de lecture dépolitisante appliquée aux auteurs d'attentats-suicide : leur envie irrépressible serait ici de mourir mais ils chercheraient juste une occasion particulièrement glorieuse d'y parvenir. Le rapport d'expertise psychiatrique évoqué précédemment a également mentionné les pensées suicidaires de Merah. Il est évidemment impossible de savoir si elles étaient réelles ou fausses, mais on ne peut pas s'interdire de remarquer qu'il en a fait état en prison, lieu tout de même peu propice à la joie de vivre, et à une autorité dont sa libération dépendait.

 

4) Que veux-tu dire par "dimension politique" des actes de violence perpétrés par Mohamed Merah? 

 

On peut mentionner sa tentative (échouée) d'être lui-même un "recruteur" de potentiels jihadistes en 2010, sa volonté de se former aux armes dans un camp d'entraînement dans une région du Pakistan particulièrement dangereuse et difficile d'accès, sa conviction de participer à la guerre menée par des militants jihadistes en Afghanistan et ailleurs en optant pour un mode opératoire singulier (l'assassinat individuel de soldats de l'armée française, d'un enseignant et d'élèves d'une école juive), sa volonté proclamée de se poser en vengeur des opprimés (tels qu'il les définit bien sûr), en déclamant par exemple "tu tues mes frères, je te tue" après le meurtre d'un jeune parachutiste, la mise en scène très travaillée et l'auto-publicisation de ses crimes, sa revendication (fièrement affichée semble-t-il) d'avoir décidé du type d'action qu'il commettrait face aux demandes de ses instructeurs ou celle de mourir les armes à la main. On peut établir un parallèle, parlant à mon avis, entre Mohamed Merah et le militant d'extrême-droite norvégien Anders Breivik qui nous conduirait vers une toute autre grille d'analyse : l'émergence éventuelle d'une "nouvelle" forme de violence dans les démocraties occidentales dont le point commun est la prise en charge individuelle du sauvetage d'une "humanité bafouée" (telle que l'acteur de violence la définit et à laquelle il s'identifie) par le meurtre politique. Merah comme Breivik se posent comme les porte-paroles d'une idéologie suprémaciste - le suprémacisme de "l'umma" (réduite ici, notons-le, aux seuls musulmans sous occupation étrangère), celui de la "race blanche et chrétienne" - qui ne pourrait désormais véritablement se faire entendre que par leur propre violence ; et une violence exercée prioritairement contre des "traîtres". Ce qui me frappe dans ces deux cas est l'affirmation meurtrière d'un héroïsme politique qui ne passe plus par l'affiliation à une organisation militante, ni même par la revendication d'une affinité avec celle-ci, mais par un acte dont le militant individuel veut tirer à lui seul la gloire. "Nouvelles" entre guillemets car ces deux cas ne sont pas sans rappeler, avec moult nuances, celui de Samuel J. Byck qui tenta en 1974 d'assassiner Richard Nixon, accusé d'opprimer les pauvres et les exclus du système capitaliste, auquel Byck s'identifiait, en détournant un avion sur la Maison Blanche et après avoir envoyé le plan minutieux de son action à un journaliste.

Cette piste de réflexion me semble pertinente presque par contraste. La violence jihadiste a un sens, en effet, très différent dans des États en guerre comme l'Afghanistan, ou partiellement en guerre comme le Pakistan, où elle est indissociable d'une revendication patriotique et reste très encadrée d'un point de vue organisationnel. Ceci souligne aussi que, contrairement à une idée reçue, les "jihadistes" ne sont pas interchangeables : les militants du Hizbollah, les auteurs de l'attentat du 11 septembre 2001, les recrues jihadistes pakistanaises ou Mohamed Merah ne sont pas réductibles à un groupe sociologiquement homogène de "martyrs islamistes" à partir du seul constat qu'ils se réfèrent tous à la tradition discursive de l'islam, aux concepts de jihad et de "martyre". Les emprunts transnationaux importent bien sûr (on l'a vu dans le cas de Merah) mais les contextes locaux sont bien plus déterminants.

 

 

5) Toujours à propos de cette affaire dont, comme la plupart d'entre nous, tu ne connais pas encore bien les tenants et les aboutissants, y-a-t-il eu dans le traitement médiatique de celle-ci, des analyses que tu as retrouvées dans des études qui portent sur des "martyrs" jihadistes et qui pourraient constituer pour nous les écueils à éviter ? Que révèlent-elles en quelques mots ? Que disent-elles des fantasmes qui circulent au sujet de la dimension "kamikaze" de ces combattants ?

 

Comme je l'ai souligné, la couverture médiatique, tout comme une grande partie des travaux scientifiques sur les jihadistes "kamikazes", sont obnubilés par la recherche des motivations. Ceci conduit à rechercher des "propensions" initiales, sur le mode du "il n'y a pas de fumée sans feu", que celles-ci soient d'ordre culturel, voire culturaliste (être musulman), plus sociologique (l'environnement familial) ou psychologique (la frustration fait ici figure de paradigme). On raisonne comme si la violence jihadiste avait forcément une fonction compensatrice à remplir, ce qui conduit une fois encore à la dépolitiser. D'autres analyses n'ignorent pas la variable politique mais y voient, bien souvent, une identification du jihadiste à une cause qui serait tellement plus grande que lui-même en quelque sorte (la nation, la défense de l'islam, le sauvetage de son utopie, etc.) qu'il serait prêt à mourir pour elle. C'est l'hypothèse souvent avancée du suicide altruiste (à partir de la typologie durkheimienne qui l'oppose aux suicides "égoïstes" et "fatalistes"). Ce qui frappe à la lecture de ces travaux est que la nature des sources ou leur rareté, question pourtant centrale, est généralement considérée comme un élément tout à fait marginal de l'enquête. Nombre de commentateurs des "martyrs islamistes" identifient les motivations jugées déterminantes de la violence autosacrificielle en déplaçant les sources comme des pions sur un jeu d’échec : articles de presse et rapports de commissions d’enquête utilisés comme preuves biographiques, déclarations de leaders, de sympathisants ou de parents comme indicateurs des motifs des recrues, entretiens avec des militants ayant échoué (en milieu carcéral donc) ou des comptes-rendus de procès comme expliquant les objectifs du terroriste mort, ou encore testaments de « martyrs » écrivant de leur vivant pour savoir ce qui les motivait « dans la mort ». Ce biais méthodologique conduit parfois des gens très sérieux à des affirmations terribles. Une enseignante d'Harvard, après avoir interviewé une mère de "martyr" en présence des cadres d'une milice jihadiste au Pakistan (ce sont eux qui l'ont d'ailleurs "amenée" à la chercheuse américaine) conclut que dans les familles nombreuses et pauvres au Pakistan, il est plus facile pour une mère de sacrifier un fils. Les conditions de l'entretien, les rapports de domination qui existent entre des cadres jihadistes et une paysanne illettrée, la nature propagandiste et formatée du discours (les témoignages publiés de "martyrs", généralement écrits par les dirigeants, regorgent de mères se réjouissant d'avoir perdu un fils au jihad !) sont totalement occultés. De plus, les faits contredisent souvent cette généralisation "misérabiliste" reprise ad nauseam : les milieux pauvres ne sont évidemment pas plus enclins au jihadisme que les riches, ils forment tout simplement la majorité de la population et sont prioritairement visés par les diverses stratégies de recrutement des milices jihadistes. Et cela ne marche pas toujours ! Un ouvrier agricole au Cachemire pakistanais m'a un jour raconté : "Ils sont rigolos ces jihadistes, ils débarquent chez toi, te disent "viens avec nous, tu sauveras tes sœurs musulmanes en Inde, etc." Mais moi je leur ai répondu "Ah oui, très bien! Et qui nourrira ma femme et mes enfants pendant ce temps-la ? Ça aussi c'est un jihad [effort dans la voie de Dieu]". Du reste, les parents de recrues jihadistes au Pakistan sont rarement au fait du choix de leurs fils (ou sont tout simplement mis devant le fait accompli) ; chose difficilement avouable à une inconnue.

 

6) Ce qui est intéressant dans tes travaux c'est que tu relativises aussi l'idée selon laquelle les jihadistes souhaitent la mort. Justement, comment cette imputation d'une préférence pour l’homicide de soi altruiste peut-elle être nuancée ?

 

On en revient encore à la question essentielle des sources et de la méthodologie. Il faut reconnaître que l’acteur-auteur de violence autosacrificielle est une réalité difficilement observable (de même qu'un militant radical comme Mohamed Merah). Les situations dans lesquelles elle est accessible posent, chacune, des problèmes scientifiques comme déontologiques particuliers : une fois le combattant mort, au prix donc d’une dépendance à l’égard des hagiographies propagandistes, récits des tiers, fictions journalistiques et comptes rendus policiers ; de son vivant et libre, mais l’observateur ignore bien sûr tout du projet violent de l’acteur, ou en état d’arrestation, ce qui évidemment influe sur sa parole ; enfin, et cas limite puisqu’il informe sur une intention et non sur la pratique violente-même, lorsque le combattant a finalement renoncé à son projet, souvent foncièrement ambigu, de « mourir en martyr ». Faute de mieux en quelque sorte, on est souvent enclin à présumer que la volonté proclamée de mourir a abouti, ou aboutira (dans le cas des militants de groupes armés jihadistes qui répondent aux interviews), logiquement à son passage à l’acte. Mais la violence autosacrifielle est un phénomène éminemment complexe : dans certains cas elle est volontaire, dans d'autres elle est forcée, dans d'autres encore elle est le fruit d'emboîtement de circonstances non anticipées. L'impossibilité d'attribuer une "volonté de mourir" à tous les auteurs de violence autosacrificielle, quels qu'ils soient, a d'ailleurs été démontrée dans le cas des pilotes "kamikazes" japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Pendant longtemps, on a expliqué leur pratique comme un suicide altruiste justement (le zèle patriotique et l'amour de l'empereur), thèse déduite de leurs dernières volontés affichées sur les murs de la ville. Or, l'anthropologue Emiko Ohnuki-Tierney a démontré dans un ouvrage remarquable, à partir des journaux intimes de ces pilotes, toute l'agonie, les doutes, les pulsions de vie jusqu'à la dernière minute de ces hommes en réalité présélectionnés par leurs supérieurs ou soucieux de ne pas paraître lâches alors que leurs compagnons allaient subir un tel sort. En ne faisant plus de la volonté de mourir le seul et unique point d'entrée à la compréhension de la violence autosacrificielle, mes propres travaux, fondés sur des entretiens avec d'anciennes recrues jihadistes au Pakistan, m'ont conduit à trois constats qui n'invalident pas forcément l'hypothèse du suicide altruiste mais expliqueraient pourquoi dans certains cas il fait sens, et dans d'autres pas.

Premièrement, l'entrée dans le jihadisme relève d'agencements de temps biographiques et de mécanismes sociaux qu'il est impossible de réduire à une seule variable qui surplomberait toutes les autres. Dans certains cas, l'individu est pris dans une fuite en avant qu'il ne maîtrise plus, dans l'autre il est fasciné par ces groupes qui dominent par la violence et y trouve une protection. Dans d'autres encore, il est pris dans un mouvement ambigu où l'endoctrinement se mêle à la satisfaction d'être cohérent dans ses choix. Ce qu'il y a toutefois de commun, et qui peut nous ramener au cas de Mohamed Merah, est un processus très puissant de déréalisation, de pertes de repères avec le réel induit par l'isolement ou par la poursuite d'objectifs irréconciliables qui font du "jihad" une sorte de fin en soi. L'autre élément commun est le rapport à la violence : les militants que j'ai rencontrés ont quitté un groupe jihadiste car ils ne supportaient pas le glissement d'une violence jusque-là virtuelle, fantasmatique, voire ludique, à la violence bien réelle de la lutte armée.

Deuxièmement, il apparaît qu'il n’y a aucune transitivité entre les différents temps de la radicalisation autosacrificielle : le recrutement, le maintien ou non dans le groupe armé et le passage à la violence sont autant d'étapes qui doivent être analysées séparément. A chaque moment, l'individu peut être dévié de sa trajectoire radicale en fonction de son expérience, concrète et ressentie, au sein de groupes militants plus ou moins contraignant, ou encore en fonction de l'intrusion d'autres sphères de vie. La linéarité du projet jihadiste est une invention de la propagande jihadiste, relayée par les médias et parfois par les chercheurs. En d'autres termes, Mohamed Merah n'était pas condamné à devenir un meurtrier jihadiste après son passage en prison, ses discussions avec les amis salafistes de son frère, ni même son entraînement dans un camp taliban au Pakistan. Il nous faudrait connaître les situations plus ordinaires de son expérience quotidienne tout au long de son processus de radicalisation, les alternatives qu'il estimait avoir ou non, la nature des attentes et des réponses qui ont fini par former un tout cohérent. Autant d'éléments qui nous échapperont pour toujours. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître les limites de notre savoir.

 

Propos recueilli par Julien Fretel

 

Amélie Blom a été chercheur-enseignant en sociologie politique au département de sciences sociales de la Lahore University of Management Sciences (LUMS, Pakistan) de 2000 à 2009. Ses recherches portent sur la société politique pakistanaise, et plus particulièrement sur différentes formes de mobilisation, collective et individuelle, au nom de l’islam. Elle prépare actuellement un ouvrage sur la radicalisation jihadiste au Pakistan et un autre, comparatif, sur la réislamisation des jeunes dans ce pays et en Inde (avec A. Mohammed-Arif). Elle a notamment publié : The Enigma of Islamist Violence (New York, Columbia University Press, 2007, avec L. Bucaille et L. Martinez, dir.) et, plus récemment, "Les "martyrs" jihadistes veulent-ils forcément mourir? Une approche émique des mécanismes de la radicalisation autosacrificielle au Pakistan" (Revue Française de Science Politique, 61 (5), octobre 2011, pp. 867-891)  <amelie.blomkhan@gmail.com>.


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Tous les commentaires

J'ai beaucoup de mal à accrocher à certains arguments.

Il y a de plus en plus d'islamistes (modérés est un concept inexistant), et les partis politiques se font tous dessus quand il s'agit de prendre une décision un peu carrée... Certain(e)s de mes amis, levantins et pas tous musulmans, partagent mon avis.

Mme Blom explique que tous les délinquants qui passent par la case prison ne deviennent pas tous des djihadistes. Soit. On sait pourtant (car des articles, que personne ne lit évidemment, existent à ce sujet: FRS, etc.) que c'est pourtant l'endroit privilégié -parmi d'autres- pour recruter...

Au fait, Mathieu Guidère est un très bon chercheur et ses publications sont de qualité ("Les nouveaux terroristes" est excellent). Je conseille en outre les travaux d'Alain Chouet, spécialiste du terrorisme islamiste, et surtout son livre "Au coeur des services spéciaux". Avec beaucoup d'infos et d'analyses à contre-courant.

A bon entendeur.