Lettre d'un élève de l'ENS à Mme Canto-Sperber

Chère Madame, J'ai appris avec consternation la nouvelle de l'annulation de la conférence donnée notamment par Stéphane Hessel le 18 janvier en salle Jules Ferry. Je lis avec plus de consternation encore le communiqué du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France qu'en l'absence de réaction publique de votre part, je suis amené à considérer comme un compte-rendu fidèle des mécanismes qui ont conduit à cette annulation

Chère Madame,

 

J'ai appris avec consternation la nouvelle de l'annulation de la conférence donnée notamment par Stéphane Hessel le 18 janvier en salle Jules Ferry. Je lis avec plus de consternation encore le communiqué du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France qu'en l'absence de réaction publique de votre part, je suis amené à considérer comme un compte-rendu fidèle des mécanismes qui ont conduit à cette annulation

(pourinformation, mais vous l'avez sans doute déjà lu :http://www.crif.org/index.php?page=articles_display/detail&aid=23242&returnto=search/search&artyd=70).

 

Ce communiqué affirme plusieurs choses.

1) Que la conférence annulée allait être l'occasion de débordements : "scandaleux colloque-débat","cette réunion, dont le motif avait été masqué", etc. Ces débordements sont identifiés un peu plus loin au fait de "défendre le collectif BDS et ses membres, autrement dit les partisans du boycott anti-israélien". Or a) sauf à renverser complètement les fondements du droit, on ne peut condamner une manifestation sur des propos que par définition elle n'a pas encore vus se tenir, sur la base d'informations non sourcées ; et b) quand bien même il se serait agi de donner une tribune à ce collectif, je ne vois pas en quoi cela contrevient à la liberté d'expression, dès lors qu'il s'agit d'une position individuelle, et prise en conscience selon des critères politiques et non religieux/ethniques. J'avoue ne pas comprendre de quoi il est question lorsque le communiqué affirme que ce boycott "tombe sous le coup de la loi". J'ai trouvé trace de la condamnation d'un maire dans un cas similaire, mais cela n'est pas comparable, car on lui a reproché d'avoir pris une position engageant ses administrés, c'est-à-dire d'être sorti de son devoir de réserve en parlant comme personne détentrice de l'autorité publique, ce qui n'est le cas d'aucun des intervenants prévus à la conférence. Les autres cas de jurisprudence avancés concernent des personnes ayant fait entrave à une activité économique dans un lieu de vente, ce qui ne peut être le cas des invités à la conférence puisqu'il ne se vend rien en salle Jules Ferry. Et il va de soi de toute façon que les participants assument seuls la responsabilité d'éventuels propos discriminatoires, n'engageant en rien l'ENS.

2) Que le principal invité, Stéphane Hessel serait motivé par la "haine" d'Israël, et que les invités de façon générale chercheraient un "alibi" et un "viatique les exonérant de toute arrière-pensée antisémite" (en la personne d'un invité de nationalité israélienne). Sur ce point (dont vous mesurez aisément la gravité) je ferai simplement remarquer que de tels propos sont trop ou trop peu : trop, et inacceptables, s'il s'agit uniquement de salir de façon gratuite, notamment la réputation d'un homme dont on rappellera l'engagement dans la Résistance ; ou trop peu, car si les accusations du communiqué sont fondées, elles devraient être accompagnées immédiatement par une action en justice. En d'autres termes, il existe une justice en France et c'est précisément pour éviter qu'on s'insulte mutuellement qu'elle a été instituée. Un grief aussi grave exige d'être présenté devant une cour, ou bien d'être gardé pour soi.

3) Que le Conseil représentatif des institutions juives de France a fait pression pour obtenir l'annulation de la conférence ("c’est d’ailleurs l’occasion de rappeler, notamment à ceux qui ont tendance à le passer sous silence, que c’est bien le CRIF qui est à la manœuvre derrière toutes les procédures contre le boycott, même si par tradition ils’abstient de porter plainte lui-même"), à travers un certain nombre de relais dont les noms sont cités, et parmi lesquels on se désole de trouver des camarades de l'Ecole normale. Non content donc d'ignorer totalement le recours à la justice (seule instance habilitée à trancher des litiges dans un Etat de droit), cette association outrepasse également son titre, puisqu'il n'y a pas coimplication logique entre la communauté juive française et la nationalité israélienne (qui elle-même n'entraîne légalement ni appartenance à une ethnie, ni adhérence à une religion).

 

Il est extrêmement inquiétant de voir des institutions publiques de renom, telles que l'ENS que vous dirigez, se soumettre (vous aurez l'occasion de discuter ce verbe si vous prenez position publiquement) aux injonctions de ce qu'il faut bien appeler un lobby (définition de l'Académie : "Mot de l'anglais des États-Unis signifiant initialement « antichambre, couloir, vestibule d'un hôtel ou d'une assemblée », et qui a pris le sens de « groupe d'influence soutenant une cause, une catégorie d'intérêts »"). Ceci, rappelons-le à nouveau, dans un cadre parfaitement extra-légal et donc illégitime. La République française, en bonne tradition rousseauiste, ne reconnaît que les individus qui sont ses citoyens, non les groupes, quels qu'ils soient, qui n'ont aucunement le droit d'influencer de cette façon l'autorité publique.

Telles sont les "dérives" de la démocratie qui sont en fait en jeu aujourd'hui dans cette affaire, et non les soi-disant dérives pointées du doigt par ce communiqué et qui ne reposent que sur de la diffamation. A ce sujet, et pour vous signaler un dernier point qui engage votre statut de directrice, je mentionnerai pour finir le fait que l'honnêteté intellectuelle et la probité d'élèves de l'Ecole est explicitement mise en cause, en des termes parfaitement scandaleux évoquant le totalitarisme et ainsi les heures les plus sombres de l'Histoire : "Un crime contre l’esprit que de confondre débat et militance politique, comme le font quelques élèves de l’école convertis au terrorisme intellectuel, modèle trotskiste pour les uns, stalinien pour les autres, et de là proposer leur doxa à l’ensemble de l’Université". Il vous appartient pleinement de protester contre cette mise en cause honteuse.

 

Cordialement, respectueusement,

 

XXXXXXX (A/L 2005)

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