DAF, le groupe phare de la scène allemande

La new wave est un mouvement connu pour sa dépolitisation après les années hippies et punks. Finies la défense des cause perdues et l'anarchie punk, on n'a rien à revendiquer et on positive! Parce qu'il est à mi-chemin entre punk et électronique, D.A.F. tranche avec cette tendance.

 

 

S'il n'y avait qu'un groupe à retenir de la Neue Deutsche Welle (la nouvelle vague allemande), Kraftwerk mis à part, ce serait D.A.F. D.A.F. comme «Deutsch-Amerikanische Freundschaft» («Amitié germano-américaine», appellation évidemment pleine d'ironie). D.A.F. ou la rencontre improbable entre un émigré espagnol punk (Gabriel - « Gabi » Delgado-Lopez, au chant) et un pianiste classique allemand (Robert Görl, à la batterie et au synthé). C'était un soir de 1978, au légendaire "Ratinger Hof" de Düsseldorf (haut lieu de la scène punk allemande).

 

 

Entre les deux hommes, le courant passe tout de suite. Toute la nuit durant, ils ébauchent les contours d'un «groupe punk électronique» allemand, «radical et nouveau». Pas question de n'être qu'une pâle imitation des groupes anglo-saxons. DAF est né.
On l'oublie souvent, mais les premières années, le groupe se compte sur cinq doigts. Outre Delgado et Görl, on trouve Kurt Dahlke (synthé, remplacé en 1979 par Christian Haas), Wolfgang Spelmans (guitare), et Michael Kemner (basse). La nouvelle vague allemande n'échappe pas au phénomène de turnover de la new wave anglo-saxonne : les anciens D.A.F. seront les futurs Fehlfarben, Der Plan et Liaisons Dangereuses. Petit monde que celui de la new wave.

 

 

 

Mussolini, Hitler et Jésus

 

Trois années, deux albums («Ein Produkt der Deutsch-Amerikanischen Freundschaft» et «Die Kleinen und die Bösen»), et un single controversé plus tard («Kebabtraüme»/«Rêves de Kebab» - 1980, à écouter ici -, sur les Turcs et dont les paroles sont délirantes pour l'époque), le groupe n'est plus qu'un duo et adopte la provocation pour seule ligne.

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Les deux compères se revendiquent anarchistes, anti-impérialistes, anti-américains, anti-consuméristes, homosexuels, un brin dadaïstes. Et détournent sans modération les symboles fascistes, comme dans l'un de leurs titres les plus célèbres, « Der Mussolini » (1981).

 

 

Dans le texte, ça donne : « Bouge tes fesses, et danse le Mussolini, danse le Adolf Hitler et puis danse le Jésus Christ ».

 

"Der Mussolini"

 

Et voilà un clip non officiel mais dans la droite ligne de D.A.F., qui mêle icônes totalitaires et personnages de Disney (Donald Duck en nazi), groupies yéyés et générique des Deutsche Wochenschau (les actualités allemandes sous le IIIe Reich).


Der Mussolini - DAF © abuser23

Loin de faire l'apologie du fascisme, le groupe en joue, avec aucun autre but que celui de choquer et brouiller les cartes. « Le message, c'est qu'il ne faut suivre aucune idéologie, explique Gabi Delgado dans une interview pour l'émission Tracks, sur Arte. Nous parlons de tendances fascistes, de tendances anarchistes, comme des modes dans les boîtes de nuit, comme des moments de haine, des moments d'amour ou de désespoir. Le message, c'est qu'il n'y a rien de sacré, rien de mauvais, rien de bon. En fait, il faut tout essayer ».

 


 

Climat angoissant

 

Quand ils ne s'attaquent pas à la politique, Delgado et Görl bousculent la morale avec des titres ambigus sur le sexe, l'homosexualité, la violence. C'est le cas de «Der Raüber und der Prinz» («Le Prince et le voleur»), sorte de déclaration d'amour entre les deux artistes. Ou encore de «Liebe auf den ersten Blick» («L'amour au premier regard»), dont les paroles sonnent comme une parodie des textes très fleur bleue de la new wave de l'époque. L'objectif est clair : déranger. Comme dans le très cru «Drück dich in mich» («Pénètre-moi»). Mais le groupe trouble autant avec ses textes qu'avec le climat angoissant, voire malsain, qu'il installe dans ses clips.

 

DAF - Der Raeuber und der Prinz © Moscow City Boom


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Sur la forme, là aussi on bouscule le politiquement correct. Aux guitares dures du punk, D.A.F. va rapidement préférer les sonorités électroniques, influencées par le Post-punk et l'indus, mais conserve la batterie quand la mode est à la boîte à rythme. Les textes sont mi-chantés, mi-parlés (parfois même susurrés).

 

 

 

La fin de l'épopée

 

Les années 1980-82 seront les plus créatives (« Alles ist gut », sorti en 1981, est leur meilleur opus). Après cinq ans et cinq albums, le groupe décide de se dissoudre, par crainte de n'être plus que l'ombre de lui-même. Le temps pour chacun d'enregistrer un album solo (Görl travaillera avec Annie Lennox d'Eurythmics).

 

 

En 1986, le duo se reforme pour sortir un album en anglais aux sonorités plus disco et pop, conçu spécialement pour le marché américain («1st Step to Heaven»). Retour raté : ce tournant fait fuir les fans de la première heure. Le groupe se sépare à nouveau. Gabi Delgado - qui possède les droits du groupe - travaille alors avec le futur DJ Westbam pour produire ce qui est aujourd'hui considéré comme le premier single allemand de house : «The gun» (1987). En 1988, Virgin sort leur premier best-of, composé essentiellement de leurs classiques des années 1981-82. Les deux artistes repartent vers des carrières solos en tant que DJ dans le milieu de la house et de la techno.

 

 

 

2003 sonne leur grand retour. Entre temps, Görl s'est converti au boudhisme et tous deux ont mené une carrière solo de DJ dans le milieu techno/house. Le duo rempile avec un single recyclé (« Der Sheriff »), quinze nouvelles chansons (« Fünfzehn neue DAF-Lieder ») et une tournée mondiale.

 


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Trois ans plus tard, le groupe se déchire pour la troisième fois. En 2007, DAF réapparaît sans Delgado, sous le nom de «DAF-Partei», et avec le chanteur du groupe d'électro minimale « Jäger 90 ».

DAF a été l'un des concepts les plus novateurs de la décennie eighties. Avec une musique certes minimale, mais entraînante, puissante et personnalisée à l'extrême, il inspirera de nombreux groupes.

 

 

A voir et écouter:

« Ich und die Wirkichkeit » en live suivi d'une interiew (extrait du documentaire)

« Greif nach den Sternen », toujours le climat angoissant de DAF.

« Verschwende deine Jugend » (« Gaspille ta jeunesse »), live à Amsterdam en 1981

Un récent portrait vidéo de Gabi Delgado (pour les germanistes)

 

A lire:

D.A.F. en français

D.A.F. en allemand

Leur site officiel

Le site de Robert Görl

Le docu-roman « Verschwende Deine Jugend » (2001) de Jürgen Teipel (adapté au cinéma en 2003).

 

 

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