Renvoyés dans les cordes

Perdue au cœur d’un article de Cynthia Gorney sur Rafael Nadal publié dans The New York Times il y a deux ans, une statistique, presque l’incommensurable : il y a dix ans, le lift imprimé à la balle par Agassi et Sampras pouvait faire faire à celle-ci jusqu’à 1900 révolutions par minute, soit 32 révolutions par seconde ; Roger Federer avait surenchéri avec 2700 révolutions par minute, soit 45 par seconde. Avec Rafael Nadal et l’hypermusculature de son bras gauche, la moyenne s’établissait désormais à 3200 par minute, avec des pointes à 4900 en coup droit, c’est-à-dire 53 révolutions par seconde en moyenne et des pointes à 82.

Ces mesures, qui peuvent sembler incongrues, ont été obtenues grâce à une caméra permettant la prise de vue à haute fréquence : l’enregistrement de centaines, voire de milliers d’images par seconde au lieu des 24 à 30 conventionnelles afin d’observer, en les repassant au ralenti, ce qui se produit à une vitesse trop rapide pour l’œil humain et les caméras classiques. L'instrument a encore été utilisé dans une expérience plus récente que rapporte le magazine américain The Atlantic (janvier-février 2011). Elle visait à comprendre la part que jouent les cordages en copolyester (les « copolys ») dans le lift. Selon l’auteur, Joshua M. Speckman, qui accompagne son texte d’une démonstration en vidéo, la croyance générale jusqu’à une période récente était que, d’une part, plus la friction de la balle sur les cordes était importante, plus l’effet de lift (le « topspin ») était prononcé ; d’autre part, que contrairement à leurs prédécesseures en nylon, les cordes en copolyester ne bougeaient pas à l’impact. Les joueurs retrouvaient en effet leur cordage aussi impeccablement croisé à angle droit après le point qu’avant, et ont dû trouver une nouvelle routine pour maintenir leur concentration entre les échanges : la serviette éponge à réclamer aux ramasseurs de balles afait l’affaire.

Ces quinze ans d’incertitude ont été balayés par la caméra de prise de vues à 10 000 images/seconde d’un chercheur japonais : il s’avère que ce n’est pas tant la friction avec les cordes qui accentue le lift que le fait que les cordes en copolyester bougent à l’impact et, plus important encore, reviennent alors presque immédiatement à leur position initiale, ajoutant ainsi un peu plus de cet effet à la balle. Nous ne tenons pas avec cette observation une révélation comparable à celle sur le galop du cheval permise par les photographies de Muybridge dans la seconde moitié du 19e siècle. Il n’empêche, cet étayage de faits et ces révisions d’idées reçues sur ce cordage d’un type nouveau apparu dès le milieu des années 90 mènent à d’autres questions, au-delà de la simple accentuation du lift.

Tout d’abord, le fameux cordage spaghetti, qui avait momentanément créé la panique dans les années 70 avant d’être interdit par l’ITF (la fédération internationale de tennis), était – sur le plan des effets – l’ancêtre en ligne directe du « copoly ». Les cordes verticales et transversales ne se croisant pas, on imagine le frottement maximal de bas en haut style catapulte qu’elles pouvaient imprimer à la balle. Cette fois, aucune censure n’a eu lieu, peut-être parce que l’intégrité physique de la raquette a été respectée. Une raquette est une raquette est une raquette.

Mais ensuite et surtout, pourquoi les joueurs voudraient-ils toujours plus de lift ? Ici, deux ou trois hypothèses se dessinent, complémentaires et évolutives, contradictoires aussi. Plus que le boyau et le synthétique, le copoly permet de redresser des trajectoires, de corriger des directions, voire d’inverser complètement le « poids », la dynamique, la progression de la vitesse de la balle. Utilisé en supplément des musculatures les plus fortes – et des touchers les plus sensibles – le copoly affirme comme un refus de la configuration physique produite par l’adversaire, la volonté d’en créer une nouvelle en s’évitant d’avoir à répondre à une donne, à tout le moins d’en subir la détermination. Plus que de s’adapter à la balle qui arrive, de devoir temporiser ou de simplement « remettre », il permet une reconfiguration radicale de l’échange, comme l’illustre le point de la finale de Roland-Garros 2010 entre Soderling et Nadal que décrit Speckman en ouverture de son article.

Ceci ne serait après tout que le dernier épisode d’une évolution entamée avec l’ère open et le professionnalisme conquérant : un tennis où le terme d’ « échange » a perdu peu à peu de son sens, si du moins on l’entend comme série d’ajustements successifs à des propositions de jeu (coups,effets, placements…) produites par chacun des protagonistes. (Par ailleurs, le verbe « proposer » a récemment fait une arrivée en force dans le vocabulaire des journalistes sportifs et des joueurs eux-mêmes, au point de devenir instantanément un lieu commun – j’y reviendrai.) On peut à cet égard aisément imaginer que, dans un sport où des conditions et des types physiques optimaux s’homogénéisent par le sommet, jouer mieux revient à mieux faire… mal jouer l’adversaire – à le faire déjouer.

Or une des propriétés du copoly est de favoriser un lift bondissant, avec une balle très différente avant et après l’impact au sol : avant, elle décrit une courbe bien au-dessus du filet et retombe vite dans les limites du court ; haute ou jaillissante après, elle devient alors difficile à contrôler. Le lift accru permettrait donc de maintenir dans les limites du court des balles d’attaque qui, frappées à plat, seraient sorties ; ou coupées, n’auraient pas été aussi sûrement gagnantes. Pour qui maîtrise parfaitement le lift et fait bon usage du copoly, ce cordage semble fournir une sorte de garantie supplémentaire sur la prise de risque – paradoxalement, une prise de risque qui serait… sans risque, ou en tout cas à moindre coût, en une exacerbation de la notion de « tennis pourcentage ».

Le copoly se situe donc à l’intersection d’une sécurité de jeu qui relève, et de l’économie (rendement en points, donc en victoires, donc en gains pour une prise de risque enfin contenue), et du spectacle (c’est peut-être une faiblesse du tennis féminin, oùle lift tend à être moins prononcé – et les fautes directes plus nombreuses). Et ce cordage produit des effets contradictoires, qui semblent s’annuler : plus de coups gagnants spectaculaires, mais un peu toujours les mêmes ; en même temps, plus d’erreurs provoquées chez ceux qui « ne suivent pas », contrôlent mal ces balles.

Une dernière question reste pour le moment sans réponse : jusqu’où peuvent aller les compétiteurs, et dans quel état y arriveront-ils ? Selon le docteur qui suit Nadal, les équipements plus performants – parmi lesquels il compte les cordages – et les positions de frappe inédites qu’ils entraînent, font que des pathologies nouvelles de la colonne vertébrale, des genoux, de la hanche viennent s’ajouter aux blessures classiques. Le joli mot de Tatiana Golovin la semaine dernière à la télévision sonne comme une prophétie d’autant plus juste qu’elle est maladroite : « Le tennis masculin, de toute façon, on ne peut pas faire mieux qu’en ce moment. Après, c’est l’apocalypse. » [à suivre]

Mes remerciements à Andrew Ritchey pour avoir porté à mon attention l’article de The Atlantic.

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