Billet de blog 28 févr. 2015

Evitons qu’Areva entraîne EDF dans sa chute

Plaidoyer de Denis Baupin, vice-président (EELV) de l'Assemblée nationale, pour la sauvegarde d'EDF, qui n'a plus les moyens de financer la production toujours plus coûteuse d'électricité nucléaire: « Si l'Etat veut éviter à EDF le marasme dans lequel s'enfonce Areva, il doit (lui) donner pour feuille de route le triptyque maîtrise de l'énergie, énergies renouvelables, décentralisation et réseaux intelligents ».

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Plaidoyer de Denis Baupin, vice-président (EELV) de l'Assemblée nationale, pour la sauvegarde d'EDF, qui n'a plus les moyens de financer la production toujours plus coûteuse d'électricité nucléaire: « Si l'Etat veut éviter à EDF le marasme dans lequel s'enfonce Areva, il doit (lui) donner pour feuille de route le triptyque maîtrise de l'énergie, énergies renouvelables, décentralisation et réseaux intelligents ».


La catastrophe industrielle d’Areva signe la fin d’une époque : celle du nucléaire-roi à la française. C’est un signal d’alarme. Faute de réaction, elle pourrait entraîner EDF dans sa chute. Les solutions sont pourtant à portée de main. C’est à l'Etat, son actionnaire ultra-majoritaire, de prendre la main et de l'engager dans la transition énergétique.

Un business model nucléaire en chute libre

Depuis des décennies, les écologistes dénoncent le triple mythe du nucléaire français : une indépendance énergétique factice puisque dorénavant 100% de l'uranium consommé est importé ; une sécurité devenue très relative depuis que, suite à la catastrophe de Fukushima, l'Autorité de sûreté nucléaire confirme qu'un accident nucléaire majeur est possible en France ; et une électricité prétendument bon marché, mais de fait largement subventionnée par de nombreux artifices juridiques.

La quasi-faillite dans laquelle est plongée Areva est venue confirmer ce que son défunt président du directoire, Luc Oursel, déclarait il y a quelques mois devant la commission d'enquête parlementaire sur les coûts du nucléaire dont j'étais rapporteur : le business model du nucléaire s'est écroulé. Les populations demandant toujours plus de sécurité face au risque nucléaire insoutenable, le coût des installations ne cesse de croître, et sa compétitivité s'est évanouie face à des énergies renouvelables dont le coût ne cesse de décroître.

Cette commission d'enquête a mis en évidence la courbe dangereusement ascendante des coûts du nucléaire. Le rapport que la Cour des Comptes avait publié à notre demande montre une explosion des coûts d'exploitation des centrales françaises : + 21% en 3 ans, largement dûe au vieillissement des installations et aux difficultés de maintenance rencontrées par EDF. Ce rapport a aussi mis en évidence le mur d'investissement nécessaire à la remise à niveau du parc (le fameux « Grand Carénage ») : 110 milliards d'euros (et non 55 comme le prétendait le PDG d'alors de l'entreprise)... et cela alors même que la dette d’EDF est déjà critique et sans la moindre garantie que ces investissements permettent de prolonger les installations au-delà de 40 ans !

En effet, l'Autorité de sûreté (ASN) ne rate jamais une occasion de rappeler qu'il n'y a aucune garantie que les réacteurs puissent être prolongés. La cuve des réacteurs impossible à changer, et qui s'abîme sous le bombardement neutronique, pourrait bien constituer le maillon faible… à l'image de ce que subissent nos voisins belges qui découvrent que leurs réacteurs comportent des milliers de "micro" fissures, dont certaines de près de 20 centimètres ! Et, à supposer que l'Autorité de sûreté autorise la prolongation de certains réacteurs, cela ne pourrait être qu'au prix d'investissements coûteux : en effet, l'ASN estime que le niveau de sûreté de ces installations devrait être porté au niveau de l'EPR (pour un coût prévisible de l'ordre de 1 à 4 milliards par réacteur selon le cabinet WISE).

Un parc vieillissant, un coût du nucléaire neuf prohibitif

Dans de telles conditions, il convient, ne serait-ce que pour épargner les deniers publics, de se demander si ces sommes faramineuses ne seraient pas mieux investies dans des moyens de production électriques alternatifs.

Certains imaginent de remplacer le nucléaire vieux par du nucléaire neuf. Examinons cette hypothèse. Le seul réacteur alternatif existant est l'EPR. Sa construction se déroule dans de telles conditions catastrophiques (en France comme en Finlande) qu'EDF se refuse dorénavant à donner une date de mise en service et un budget définitif (il a déjà été multiplié par 3), et encore moins un prix du MWh produit. On peut cependant en avoir une évaluation au regard du contrat pharaonique qu'EDF vient de conclure avec l'Etat britannique (au prix d'un engagement extraordinairement risqué pour les consommateurs du pays) garantissant un prix d'achat du MWh pendant 35 ans qui est déjà le double du prix de l'électricité dans le pays... et près de 30% supérieur au prix du MWh produit par l'éolien !

Puisque l'EPR trop cher est quasi-mort-né, on nous parle aujourd'hui pour le remplacer, d'un EPR light ("optimisé" dans le jargon) dont personne ne connaît ni la faisabilité, ni le coût et encore moins l'acceptabilité par l'ASN. En tout état de cause, si ce chantier était lancé, il faudrait non seulement finaliser le dossier mais ensuite commencer par construire un prototype... on en a au moins pour 15 ans ! Quant à la mythique quatrième génération, qui tente de faire renaître l’éphémère Superphénix (qui s’était surtout caractérisé par ses pannes à répétition et sa dangerosité), si tant est qu'elle voit un jour le jour, elle ne serait opérationnelle que vers la fin du siècle, et pour un coût de production que personne ne se risque à prétendre compétitif. 

La relève en matière nucléaire apparaît donc particulièrement fragile et extrêmement coûteuse. Pas étonnant dans ces conditions que le déclin de la filière soit si visible au niveau planétaire : alors que le nucléaire pesait pour plus de 18% de l’électricité mondiale, sa part ne cesse de décroître et avoisine aujourd’hui les 11%.

Pour comparer les filières de production, faisons la vérité des prix


Car si le lobby nucléaire a indéniablement réussi à brider les énergies renouvelables sur le territoire national, il n'en a rien été dans le reste du monde. Celles-ci connaissent dorénavant une croissance exponentielle à mesure que leurs coûts diminuent : en 2014, les deux tiers des installations électriques nouvelles dans le monde étaient renouvelables, et dès l'année prochaine les renouvelables électriques produiront dans le monde deux fois plus d'électricité que le nucléaire. En France même, les projets renouvelables les plus récents permettent de produire une électricité moins chère que celle qui sortira de l'EPR. Et ces coûts continuent de décroître, quand ceux du nucléaire ne cessent d'augmenter.

La comparaison apparaît encore moins flatteuse si on met l’ensemble des coûts sur la table : ceux payés par le consommateur, mais aussi ceux pris en charge depuis des décennies par le contribuable. Pour entretenir la flamme du nucléaire bon marché, le nucléaire a en effet bénéficié pendant des décennies de la complaisance des pouvoirs publics qui ont fait prendre en charge par la collectivité l'essentiel de ses coûts dans quatre domaines très coûteux : la recherche (50 milliards sur 50 ans), la gestion des déchets (notamment le projet Cigeo dont le coût pourrait être multiplié par 2), le démantèlement (dont le coût en France est largement sous-estimé au regard des autres pays nucléarisés) et l'assurance face au risque (quasi intégralement à la charge de la collectivité qui devra assurer évacuation et réparation, comme on l’a vu à Tchernobyl ou à Fukushima). Certes, des artifices juridiques permettent à EDF de prétendre assurer ces financements, mais la Cour des Comptes – et même les propres commissaires aux comptes d'EDF – ont attiré l’attention à plusieurs reprises sur le décalage très important entre coûts réels et coûts annoncés.

Au moment où la France doit faire des choix cruciaux quant à son avenir énergétique, c’est bien l’ensemble de ces coûts qui doivent être mis sur la table, filière par filière, pour que la collectivité soit en capacité de choisir la voie la plus pertinente pour son avenir.

La France ne peut rater la révolution énergétique mondiale

Dans ces conditions, on ne peut que s'interroger sur les motivations de ceux qui, contre vents et marées, continuent de vouloir brider l'indispensable diversification électrique française. Les enquêtes qui entourent la faillite d'Areva (et le fait qu'elle ait été masquée aussi longtemps aux décideurs) permettront de savoir quelle est la part d'aveuglement idéologique et quelle est la part des conflits d’intérêt qui ont présidé aux choix effectués par l'entreprise.

Mais, sans attendre, une question plus urgente se pose : peut-on laisser Areva entraîner dans sa chute le fleuron industriel national que constitue EDF ? Au moment où le monde entier passe à Internet (les énergies renouvelables), la France peut-elle se permettre d'en rester à son vieux Minitel (le nucléaire) et risquer de rater la mutation industrielle majeure de ce siècle, avec tout cela comporte d'enjeux en terme de compétitivité, de marchés à l'international, et donc d'emplois pour aujourd'hui et pour demain ?

Qui peut croire que c’est en restant cramponné aux vieilles certitudes qu’on s’adaptera au mieux aux mutations que les nouvelles technologies imposent à tous les secteurs industriels ? Au moment où Velib, Bla-Bla-Car ou Uber obligent les services usuels de transports à s’adapter, au moment où Mediapart et les réseaux sociaux obligent les médias traditionnels à s’adapter, au moment où Amazon et la vente en ligne obligent la Fnac, les libraires, et la grande distribution à s’adapter... qui peut croire que les grandes compagnies énergétiques basées sur les énergies de stocks (charbon, pétrole, gaz, uranium) vont pouvoir rester statiques face à l’émergence des énergies de flux et les réseaux intelligents ?

Si EDF continue de proposer des EPR plutôt qu'une offre de service énergétique combinant maîtrise de l’énergie, renouvelables, stockage, effacement, réseau intelligent, il restera aussi crédible que le commercial qui proposerait au consommateur d’aujourd’hui d’acheter un Minitel plutôt qu’une tablette et en le payant trois fois plus cher ! On aura beau construire des lignes Maginot, en prétendant que le nucléaire en marinière serait une excellence française, la réalité éclatante aux yeux du monde entier est que l’entreprise phare du nucléaire français connaît une faillite retentissante dont le discrédit rejaillit sur l’ensemble de la filière nationale (il n’est que voir les inquiétudes émises par les Britanniques sur le devenir du projet Hinkley Point, ou par les Turcs sur celui de l’Atmea). 

La France a pourtant des atouts considérables : un formidable potentiel en énergies renouvelables (solaire, trois régimes de vent, des énergies marines, hydrauliques, biomasse, géothermie) en métropole et dans ses îles ; des innovateurs qui ont été et restent à la pointe en matière d'énergie (notamment le CEA en ce qui concerne le stockage ou les cellules photovoltaïque à haut rendement) ; et des entreprises dont l'Etat, en tant qu'actionnaire, peut influencer la politique industrielle.

A quelques mois de la COP21 sur le climat à Paris, il est temps que l'Etat joue son rôle de stratège dans ses entreprises à capitaux publics, à commencer par son principal énergéticien. Profondément endetté, EDF n'a pas les moyens de s’engager dans la transition énergétique si elle doit mener de front la remise à niveau de ses centrales, la construction d'un nouveau parc (en plus de ses projets dispendieux à l’étranger) et le sauvetage d'Areva.

D’autres industriels – EON, Siemens, GDF-Suez – ont fait clairement le choix de privilégier le monde de demain plutôt que celui d’hier. 

Si l'Etat veut éviter à EDF le marasme dans lequel s'enfonce Areva, il doit faire des choix clairs et donner pour feuille de route à l’électricien le triptyque « maîtrise de l'énergie - énergies renouvelables - décentralisation et réseaux intelligents ». Il en va de la sauvegarde de l'entreprise, de l'indépendance de notre production électrique, mais aussi des centaines de milliers d'emplois en jeu, les secteurs industriels de la transition énergétique étant particulièrement intensifs en emplois.
 

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