«Un lieu, une oeuvre» - l'Amérique du blues - Clarksdale dans le Mississippi

À Clarksdale, il faut se rendre sur les lieux de pèlerinage désignés comme tels. The Croassroads, le Carrefour aux trois guitares bien en vue au-dessus de la Highway 61 et de la Highway 49, est un monument à Robert Johnson (1911-1938). Clarksdale où selon Robert Plant et Jimmy Page «Tears fill the river – tears to be free. Les larmes remplissent le fleuve – des larmes pour être libre.»

L’Amérique du blues – Clarksdale dans le Mississippi 

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Nous sommes partis dans le Mississippi pour rendre hommage à James décédé en septembre 2017. James, qui aimait écouter Robert Johnson, Mississippi John Hurt, John Lee Hooker…, souhaitait faire un pèlerinage sur la Route du Delta Blues. Le cancer l’a emporté. Nous ferons le voyage à sa place. Nous voilà à Clarksdale, une petite ville dans l’État du Mississippi, à deux heures de route de Memphis, sur la Highway 61 reliant Wyoming (Minnesota) à La Nouvelle-Orléans (Louisiane). Clarksdale est la ville du blues plus qu’aucune autre. Elle est viscéralement liée à l’histoire du blues. Et la désolation qui s’en dégage en avril 2018 est l’écho du passé. Par endroits, on n’y trouve que délabrement et vacuité. Par moments, on ne ressent qu’ennui et frustration. Toutefois, pour exister au quotidien, pour exister tout court, Clarksdale a son blues. Chants, guitares et légendes. En dépit des traumatismes de l’histoire et de la misère économique toujours palpable dans cette autre Amérique, le blues fait corps avec l’âme. Nous voici en quête des paroles et sonorités léguées par les maîtres et divas du blues.

À Clarksdale, il faut se rendre sur les lieux de pèlerinage désignés comme tels. The Croassroads, le Carrefour aux trois guitares bien en vue au-dessus de la Highway 61 et de la Highway 49. Le Delta Blues Museum et le Delta Blues Stage, côte à côte sur Blues Alley. Non loin de là, en fait sur la même grand’place, le Ground Zero Blues Club, très médiatisé depuis 2001. Valent aussi le détour : la station de radio WROX et le Riverside Hotel, deux monuments qui ont fait la réputation de Clarksdale. Robert Plant et Jimmy Page du groupe anglais Led Zeppelin se sont intéressés à Clarksdale, ont participé au Sunflower River Blues & Gospel Festival. Leur album Walking into Clarksdale, sorti en 1998, est un bel hommage à la petite ville où Tears fill the river – tears to be free. Les larmes remplissent le fleuve – des larmes pour être libre.

The Crossroads, le Carrefour où le Roi du Delta Blues s’est agenouillé

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Clarksdale, Comté de Coahoma. The Crossroads est l’un des carrefours les plus célèbres en Amérique du nord. Et pour les passionnés du blues, l’un des endroits les plus célébrés au monde –  l’intersection de la Highway 61 et de la Highway 49, entre Memphis au nord et Jackson au sud. Trois guitares bleues indiquent quatre directions, tenues par l’ardeur invisible, magistralement inventive, éminemment virtuose des bluesmen du Mississippi, et ils sont légion : Son House, Elmore Jones, Charley Patton, Muddy Waters, Furry Lewis… La route les attend. Ils iront à Memphis, à Jackson, à La Nouvelle-Orléans, à Chicago ou à New-York. Trois guitares qui pointent vers le ciel blanc d’avril, écumeux, remuant, sphère de la rédemption pour les uns, de la malédiction pour les autres. Les guitares sont d’un bleu auguste, compact, dense, dont l’énergie mélancolique aurait pu narrer la fresque The Migration of the Negro, La Grande Migration des Noirs, de Jacob Lawrence. C’est le bleu du blues, le bleu du cafard des mauvais jours que Truman Capote, autre natif du Sud, imaginera en « the red means » ou cafard rouge. Âmes déchues, amours perdues, soubresauts de l’adversité. Ce bleu est désormais le bleu du patrimoine musical, des panneaux historiques plantés dans le paysage urbain et rural du Mississippi, parfois au milieu de nulle part qui fut autrefois le quelque part de quelqu’un.

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Au nom du blues, les trois guitares sont visibles de loin. Prisme à trois faces pour un effet nostalgique. Pavillon tout en relief qui flotte au-dessus de Clarksdale. Le Sud, anciennement confédéré, dit-on, a toujours ses drapeaux. Clarksdale a ici le sien. Puisque le guitariste-chanteur Robert Johnson s’y est agenouillé. Né à Hazlehurst au sud de Clarksdale, musicien itinérant qui jouait dans la rue et les cafés-bars appelés « juke joints », Robert Johnson a fait entrer le carrefour de Clarksdale dans la légende grâce à sa chanson Cross Road Blues : Standin’ at the cross road I tried to flag a ride/Didn’t nobody seem to know me, everybody pass me by. J’étais là au carrefour j’faisais du stop /C’est qu’personne m’ reconnaissait, tout l’ monde q’il passait. À force de supplier le Seigneur pour qu’une voiture s’arrête et le dépose dans la ville voisine, Robert Johnson finit par faire son bout de chemin. Il croit en son étoile au point de pactiser avec le diable à ce même carrefour, ainsi va la légende, en échange d’une maîtrise magique de sa guitare que lui envieront Eric Clapton, Bob Dylan, Keith Richards, John Mayer, Jack White.  Lui qui, dans sa prime jeunesse, osait emprunter les instruments des maîtres Son House et Willie Brown pendant l’entracte de leurs spectacles à Robinsonville, au risque de heurter et d’agacer le public par son jeu inhabituel. Lui qui, avec seulement 29 titres enregistrés à San Antonio et à Dallas entre 1936 et 1937, devint le Roi du Delta Blues, « King of the Delta Blues ». Entretemps, Johnson repart à Hazlehurst pour prendre des cours de guitare avec un certain Ike Zimmerman, dit-on. On dit aussi que l’homme aimait à ce point les femmes qu’un amant jaloux l’empoisonna. Mort à 27 ans, après trois jours d’horribles souffrances, ainsi va le blues. De Robert Johnson, on ne sait pas grand-chose. On ne sait même pas où se trouve sa sépulture. Il y en aurait une là, une autre là-bas, peut-être une troisième ailleurs. Sous le ciel blanc de Clarksdale, poteaux et fils électriques, projecteurs et guirlandes de lumières ne sauront éclairer davantage.

https://www.youtube.com/watch?v=GsB_cGdgPTo

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Ce qui n’enlève rien à cette autre légende dont se targue le café-restaurant Abe’s Bar B.Q., un véritable musée musical sur North State Street, face au célèbre carrefour, offrant par la même occasion « Swine Dining Since 1924 », Délices au Porc Depuis 1924. Robert Johnson y serait venu pour se délecter justement au temps où il jouait sa guitare non loin de là sur un chemin de terre. Les spécialités de la maison : travers de porc grillés au barbecue et tamales enveloppés dans des spathes de maïs.  Des tamales bien épicés, « red hot », comme le chante Robert Johnson : Hot tamales and they’re red hot, yes she got’em for sale. Des tamales au piment, q’du piment à mettre l’ feu, c’est sûr elle en a à revendre. Voici le mets qui fait monter le désir. La marchande de tamales en sait quelque chose. Elle rôde, elle rôde pour apporter du plaisir. Elle est celle par qui arrive le scandale du désir. Comme Blanche Dubois qui arrive à bord d’Un tramway nommé Désir. D’ailleurs, la plantation Belle Reve, théâtre des tragédies du Sud et de la tragique destinée de Blanche, n’est pas loin : le Cutrer Mansion à Clarksdale aurait inspiré Tennessee Williams. Mais de là à imaginer que la belle Sudiste aux préjugés racistes aurait croisé le chemin de Robert Johnson… Quoique, à regarder les très rares photos du bluesman dans sa vingtaine fringante, elle aurait pu le trouver beau gosse, beau poseur et … fort à son goût. Le temps d’un blues, lancinant, libérateur.

Le Delta Blues Museum & le Delta Blues Stage, passé et présent côte à côte

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Dans le centre-ville abîmé de Clarksdale, comme figé par une note implorante et funèbre, une marquise en tôle s’égaie de jaune et de bleu. Au-dessus de l’enseigne en lettres historiées jaillit un ruban bleu qui se brise au vent –  non pas une guitare, mais l’idée d’une guitare, la ligne du corps et du manche. L’appel du blues. En hommage aux jeunes Noirs, enfants pauvres du Mississippi, tels Robert Johnson, Son House, Sonny Boy Williamson, B. B. King et Muddy Waters, qui se sont éloignés du gospel pieux pour jouer et chanter la musique du diable. En hommage aussi à quelques Blancs imprégnés de blues et de rock, dont l’hamoniciste Charlie Musselwhite né à Kosciusko au sud de Clarksdale et le « King du rock’n’ roll » Elvis Presley né à Tupelo à l’est.

L’ancienne gare de marchandises abrite le Delta Blues Museum. L’histoire du blues est jalousement gardée (interdiction de photographier) derrière ces murs de briques rouges. Costumes, chapeaux et chaussures de scène, on s’y croirait presque. Guitares aux murs ou sous vitrines, sobres ou nacrées, flamboyantes, taillées comme des notes râpeuses, noires, blanches, noires et blanches, sorties du gosier des maîtres, tantôt cafardeux et fatalistes tantôt guillerets, voire coquins. Carnets de notes, affiches de concerts, articles de journaux, photographies, les chemins hybrides, caillouteux de la gloire.

Une sculpture macabre de James « Son » Thomas qui fut fossoyeur, « Woman in Coffin » (1992), « Femme dans son cercueil », peut-être une lointaine cousine d’Emily la Sudiste, morte d’entre les morts dans « Une rose pour Emily » de William Faulkner, lui aussi natif du Mississippi. Sinon, James « Son » Thomas interpréta des standards du blues : « Catfish Blues », « Le blues du poisson-chat », ce poisson d’eau douce (friture au menu de tous les restaurants de Memphis à Jackson) qui se révèle poisson-cochon ici, ainsi que « Levee Blues », « Le blues de la digue », qui célèbre le combat humain contre la violence du fleuve Mississippi.  

Une lettre manuscrite du guitariste-chanteur Furry Lewis adressée à Charlie Musselwhite, qui raconte le quotidien des musiciens ambulants en 1964 : When i left Chicago i went to Iowa City, Iowa, and stayed there 3 day and played at the Moose Haven Hall But when i came home some one had done broke in my house and stole every thang 2 suit 5 shirt 2 pair shoes and all of my grocery they put me in bad but i will make it with the help of the Good Lord. Après avoir quitté Chicago j’ suis allé à Iowa City, Iowa, et suis resté là 3 jour ai joué au Moose Haven Hall Mais quand j’suis rentré chez moi quelq’ un c’est q’il avait forcé la porte et volé tout c’q’j’avais là 2 costard 5 chemise 2 paire d’pompes et toutes mes provision me vlà dans d’ sale drap mais j’vais m’en sortir avec l’aide du Bon Dieu.

Ground Zero Blues Club, Clarksdale Renaissance

À défaut de festivals, que l’on soit en avance ou en retard sur l’un des événements majeurs au Mississippi et sa lumière d’août d’après William Faulkner, crépusculaire, mystérieuse, végétale, on peut se rendre, le soir venu, au Ground Zero Blues Club sur Delta Avenue, à quelques pas du Delta Blues Stage.  Depuis 2001, le Ground Zero annonce, préconise, prépare un nouveau départ à partir de ce Point Zéro, le point d’origine, le commencement, ce qui pourrait ressembler à une provocation sur la Piste du Blues où s’égrènent comme un pis-aller les historic sites, lieux de la mémoire du blues, rues, cafés, hôtels, cimetières, entre Walls au nord où est enterrée la chanteuse Memphis Minnie, Vicksburg au sud et Helena dans l’Arkansas que l’on rejoint en remontant le long du Mississippi de l’autre côté du pont par la route 49.

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À la périphérie de Clarksdale, un hôtel assez miteux, il faut en convenir, qu’on dirait sorti de The Florida Project réalisé par Sean Baker, la réceptionniste aux joues potelées assure, à sa façon, la promotion du Ground Zero Blues Club. Mi zélée mi désinvolte, elle fait miroiter aux visiteurs le nom de la célébrité hollywoodienne à l’origine de la médiatisation de Clarksdale – Morgan Freeman. Morgan Freeman est le co-gérant du club, avec deux autres personnalités de la région dont personne ne retiendra les noms, ainsi va le monde. Et certains soirs, Morgan Freeman en personne, en chair, os et voix de blues, est présent. Et qui sait, peut-être sera-t-il présent ce soir. D’ailleurs, il habite tout près de Clarksdale, à Charleston où il a grandi et où il est revenu car il avait la nostalgie des arbres et des champs du Sud.  

Après la faillite de son restaurant sans doute trop côte ouest pour Clarksdale, Morgan Freeman a mis toute sa foi dans son club, un « juke joint » à l’ancienne, atelier ou hangar rehaussé aux nouvelles couleurs du blues. Clarksdale le vaut bien. Canapé et chaises sous le porche animé. Au guichet, qui se résume à une table de kermesse, on vous passe un bracelet plastifié en échange du prix d’entrée. Le blues rejaillit des enceintes, retentit aux quatre coins de la salle, emplit votre être, brûle vos entrailles. Le blues rebondit de la table de billards vers la charpente du plafond. La scène est à l’autre bout, le bar à droite, la cuisine à gauche. Les habitués circulent, causent, un verre à la main. Les gens de la ville sont venus en famille ou entre amis. Des touristes sont installés là, par hasard ou par passion. Les passionnés, on les nomme « blues aficionados ». La piste de danse fait le lien avec la scène.

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Les musiciens, ce soir-là rien que des hommes, sont comme des magiciens en leur citadelle. Ils ont laissé leur tracas au vestiaire, sont venus là pour la bonne cause : faire partager la magie, l’entrain, le bonheur – même éraflé – du blues. Le blues vous emporte dans les champs de coton, à l’ombre des magnoliers, sur les voies ferrées, le long des fleuves, en quête d’amours incertaines et de gloires terrestres, toutes éphémères. Le blues, le parent pauvre, le parent maudit de la Bible ? Steven Johnson, le petit-fils de Robert Johnson, s’est donné pour mission de réconcilier blues et gospel. Il était temps. Morgan Freeman, dont le portrait plus grand que nature s’affiche au-dessus du comptoir entre guitares et bannières, s’est donné pour mission de rapprocher Blancs et Noirs. Il était temps aussi. En juin 2008, le bal de fin d’année du lycée de Charleston a réuni pour la première fois les élèves statistiquement divisés en Caucasiens et Afro-Américains. Il en est sorti le documentaire Prom Night in Mississippi, Nuit de Bal au Mississippi, du Canadien Paul Saltzman.

En 2018, le Mississippi porte encore le deuil du passé. Un passé que pleurent les arbres drus et sombres des marécages. Au Ground Zero Blues Club, les serveuses vêtues de noir telles des veuves grecques s’activent, avec ou sans sourire, pour servir burgers et fritures numérotés comme à la tombola et dont les numéros sont déposés en bordure des tables. Les préposés à la sécurité ou à la manutention constamment désencombrent et approvisionnent la cuisine, le bar. Ce soir-là, l’un d’eux monte sur scène, se révèle être un virtuose de la guitare. Au royaume des bluesmen, le dernier bluesman est roi. Et celui-là, a-t-il pactisé avec le diable ?

 

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