Lettre à Pablo Servigne: «Pablo, sacrifies-tu les cités?»

En France, Pablo Servigne est le pape de la collapsologie, la science des effondrements présents et à venir. Pour surmonter la fin de notre civilisation thermo-industrielle, il prône la résilience locale, et rejette la politique. Mais alors, que deviennent les villes dans cette pensée qui ne va pas totalement au bout de ses idées ?

Mon cher Pablo,

Nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais je me permets de te tutoyer, tant je te trouve sympathique, et tant j'ai l'impression de te connaître, au fil des diverses émissions de radio et télé, des multiples conférences filmées disponibles sur Youtube. Et je t'ai lu bien évidemment. D'ailleurs, avant d'aller plus loin, que les choses soient claires : je tiens ton ouvrage, Comment tout peut s'effondrer, Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, comme le plus important des dix, voire vingt dernières années. Il a démontré ce que nous sentions, donné une base scientifique à cette intuition : tout cela ne peut, ne va pas durer, et tout est lié. C'est la grande puissance de ton livre : faire la synthèse transdisciplinaire des crises modernes, nous expliquer leurs interconnexions, leur complexité systémique, ces dynamiques qui prennent toutes la forme de courbes en cloche. Certains esprits chagrins diront que tout était déjà écrit et prédit dans le rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance, paru en 1972. Mais bon, il fallait une grande mise à jour, et tu t'en es acquitté avec brio.

Nous sommes pris au piège

Au coeur de ton livre, il y a l'aporie, l'impasse de notre civilisation thermo-industrielle (comprendre : civilisation fondée sur la production et la consommation de biens issus de l'exploitation des énergies fossiles) : pour sauver la planète, et donc nous-mêmes, il faudrait arrêter les émissions de CO2 dès maintenant (sans parler des autres causes destructrices des écosystèmes, pesticides en tête). Cela reviendrait à provoquer l'effondrement de l'économie mondiale, puisque 80% de notre énergie demeure d'origine fossile. Tandis que continuer l'exploitation des énergies fossiles, donc maintenir le système, soit la production, les emplois, le pouvoir d'achat, tout cela au détriment de la biosphère déjà exsangue, conduit inexorablement à l'effondrement généralisé dans les prochaines décennies. Nous sommes pris au piège.

Le cercueil de la transition

Tu écartes les mirages d'une transition écologique/énergétique douce, car il est déjà trop tard : nous ne réduirons pas notre dépendance aux hydrocarbures en quelques années. Voilà pourquoi l'année 2050 revient comme un mantra dans tous les rapports d'experts et discours politiques : pour nous faire croire à un délai que nous n'avons plus. La crise est déjà certaine, le réchauffement à 2 degrés à l'intérieur des terres un fait pour 2050, effet du CO2 déjà accumulé dans l'air. Même si nous baissons nos émissions futures, elles ne feront que s'ajouter aux précédentes, et donc augmenter le réchauffement. Enfin, pour enfoncer un peu plus le clou dans le cercueil de la transition, tu rappelles que tout notre système industriel repose sur l'efficacité inégalée, et à ce jour inégalable, du pétrole. Aucune énergie renouvelable n'arrive à sa cheville, en termes d'énergie obtenue rapportée à l'énergie dépensée pour l'obtenir. Comme disait Thatcher, dans un retournement renversant, TINA : there is no alternative.

Des solutions alternatives qui n'en sont pas

Passons donc sur l'effondrement certain, et venons-en à ses conséquences pour l'humanité, car c'est là où tu m'as un peu (beaucoup) déçu. Reprenant le rapport du club de Rome, tu évoques un déclin démographique inéluctable : outre les victimes d'éventuelles guerres pour se disputer les dernières gouttes de pétrole, les populations meurent de faim, soit parce qu'elles n'ont plus de revenus pour se payer à manger, soit parce que les systèmes agricoles se sont effondrés. J'ai privilégié cet angle dans mon premier billet ici même, lequel a fait un peu pschittt, noyé dans la masse des contributions des parfaits inconnus (dont je suis). À vrai dire, je l'avais déjà écrit avec toi en tête. Tu es ingénieur agronome de formation ; la question agricole était donc le point de départ de ta réflexion, mais aussi son arrivée, car au début comme à la fin, notre (sur)vie dépend de notre capacité à nous nourrir. Or, sur ce sujet tu perds ton caractère scientifique, tu n'oses plus dire la réalité ouvertement et sans détour. Est-ce pour ne pas désespérer Billancourt ? Ainsi, dans cette courte vidéo, qui déjà disait tout, tu "nourris" de faux espoirs, avec des solutions alternatives qui n'en sont pas :

1) Cuba, qui prouverait que l'on peut très bien s'en sortir en se passant de pétrole quasiment du jour au lendemain, comme après la chute de l'URSS, qui approvisionnait l'île en hydrocarbures et produits dérivés. C'est un mythe, aucune étude sérieuse ne vient l'étayer. Une thésarde a écrit un papier passionnant sur le sujet. Les quelques fermes agroécologiques modèles n'étaient que des villages Potemkine cachant pauvreté et privations. Aujourd'hui, l'agriculture cubaine a renoué avec les tracteurs et les produits chimiques. Et quand bien même la réussite de l'agroécologie cubaine aurait été une réalité, le modèle serait non transposable en France : nous n'avons ni les mêmes sols ni le même climat, et la densité urbaine cubaine est bien inférieure à la notre.

2) L'exemple des maraîchers parisiens, au 19ème siècle : passons sur le fait qu'ils trimaient plus de 10 heures par jour pour un salaire de misère. Ce système de production intensive (beaucoup de légumes sur de petites surfaces) reposait sur des tonnes quotidiennes de fumier intramuros, fourni par les milliers de chevaux d'avant l'ère automobile. Enfin et surtout, l'agglomération parisienne comptait 3 millions d'habitants en 1885. Elle a depuis plus que triplé, avec 10 millions d'habitants. C'est trois fois plus de bouches à nourrir.

3) Les fermes de la permaculture, qui fonctionnent au travail manuel : comme je l'indiquais dans le précédent billet, elles sont certes rentables financièrement, mais n'assurent pas la ration de base, produisant essentiellement des légumes, pauvres en calories comparés aux céréales et légumineuses.

Foutus pour foutus

Bref, à ce jour, sans pétrole, c'est-à-dire sans mécanisation, aucune agriculture n'est en mesure de nourrir l'ensemble des citadins. D'ailleurs tu le sais très bien, puisque tu l'as dit à plusieurs reprises : demain, avec l'effondrement, nous serons presque tous des néo-paysans, que nous le voulions ou non. Cette affirmation mérite d'être creusée, car c'est le coeur du problème. Elle est parfaitement cohérente avec tes autres prises de position. À la matinale de France culture, tu as reconnu ne pas voter, être "apolitique", tendance anarchiste. Rien de plus logique : pour s'en sortir, il faudrait "tout changer maintenant". Or, tu es convaincu que c'est impossible, le système étant irréformable, verrouillé de l'intérieur (cf l'aporie du haut de l'article), et il est trop tard. Autrement dit, inutile d'attendre quoi que ce soit des partis et des États. Foutus pour foutus, il s'agit désormais de se préparer, de s'adapter à la fin de ce monde, et d'inventer le suivant.

Sauver les villes

Avec un inévitable retour à la terre (conséquence de l'effondrement du système économique en général, et des systèmes agricoles en particulier), tu mises tout sur la résilience locale. Mais voilà : les terres, les espaces naturels nécessaires à cette agriculture néo-vivrière, sont à la campagne, pas dans les villes. Alors que fais-tu de leurs habitants ? Je ne te parle pas des citadins éclairés et plutôt aisés, ceux qui lisent tes livres et suivent tes conférences, qui ont le capital économique et culturel pour préparer cette retraite forcée. Mais des millions de banlieusards, ce prolétariat urbain et périurbain si loin de nos discours d'émancipation/d'anticipation (et qui ne lira certainement jamais ce billet, du reste). Des gens nourris par cette agriculture moderne shootée aux énergies fossiles, vouée à disparaître. Ont-ils les moyens de ta résilience, qui ne semble valable qu'à l'échelle rurale et villageoise ? Pourront-ils cultiver de quoi s'alimenter dans leurs cités ou ailleurs ? La réponse est bien évidemment non. Si l'État ne fait ou ne peut rien, ils mourront tout simplement de faim. C'était l'essence de mon précédent billet : sauver les villes, en sauvant les rendements de l'agriculture, 2% des actifs qui nourrissent tous les autres. La solution proposée passait par la généralisation du biogaz, une ressource permettant d'assurer l'autonomie en carburants des fermes, et de conserver ainsi la mécanisation, premier levier de la productivité agricole. C'est une mesure politique, car elle implique des investissements massifs de l'état, une planification nationale (mieux, européenne). Peut-être en existe-t-il d'autres. C'est sur celles-ci que je t'attends désormais Pablo. À moins que tu n'y crois pas, que tu aies fait une croix définitive sur les villes et leurs habitants les moins bien lotis. Mais alors dis-le clairement... 

 

       

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