Billet de blog 6 avr. 2022

Lettre d'une victime de viol non reconnue par la justice

Ils me font tous sentir coupable de mon propre viol. Je suis coupable d'avoir dénoncé mon instituteur, membre de l'éducation nationale. Je suis coupable d'avoir accusé cet homme des pires choses que l'on puisse faire subir à une enfant. Je suis coupable d'être là, de m'être battue afin de le faire condamner. Je suis coupable et je suis condamnée à perpétuité. Il est libre mais je veux qu'il sache que je le hanterai jusqu'à mon dernier souffle.

Sarah86
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© Sarah

[Être la chose d'un adulte]

Petite fille rêveuse, qui vit dans son monde avec ses poupées. Elle a un rire communicatif qui résonne dans toute la maison. Au milieu des années 80, c'est la première rentrée à l'école maternelle, en petite section. A la maison tout semble normal, la petite fille continue de rire et de jouer comme si de rien n'était, malgré parfois un comportement étrange.

Mais à l'école, c'est un autre monde. Au contact des autres, la petite fille devient plus timide. Elle se cache, reste prostrée dans ce tuyau de chantier en béton transposé dans la cour de récréation. Il la déloge car il faut retourner en classe. Mais parfois, ayant une santé fragile, la petite fille passe la récréation dans la classe, à dessiner, seule... Lui, l'instituteur, il vient, mais pas pour enseigner.

Durant ce temps de la récréation, lorsque la petite fille ne peut pas sortir, il l'utilise pour assouvir ses pulsions sexuelles. Il fait d'elle une chose, une poupée, qui exécute ses désirs sans se poser de question, comme un automate. Qu'a-t-il pu lui dire pour qu'elle garde le silence pendant plus de 20 ans ?

La petite fille a grandit et est devenue une jeune femme. A l'âge de 25 ans, j'ai brisé le silence une première fois. Puis j'ai déposé plainte à l'âge de 27 ans mais ça n'a servi à rien. Durant 6 ans ½, la justice a décidé de classer sans suite et de déclarer un non lieu. Pour quelle raison ? Infraction insuffisamment caractérisée. C'est ma parole contre la sienne, qui croit-on à la fin ? Lui, l'instituteur, le voilà protégé par la justice.

***

[Seule face à la justice]

Après ma plainte, j'appelais régulièrement le tribunal pour connaître les avancées, les seules mots que j'ai eu étaient « il faut attendre » quand une personne voulait bien décrocher le téléphone. Quand j'ai fait une demande pour obtenir la copie de procédure, j'ai attendu 2 ans, après de nombreuses relances pour l'avoir. Et ça continue encore aujourd'hui, personne ne me répond à mes courriers, mes demandes. J'ai baissé les bras.

Pendant l'instruction, j'ai payé plus de 3000€ de frais de justice, dont les frais d'avocat (car mon avocate n'acceptait pas l'aide juridictionnelle) ainsi que les frais de plainte (car sinon, la justice rejetait ma demande). Normalement, ils auraient dû me rembourser, j'en ai fait la demande après le
non lieu. A cette époque, je n'avais pas de salaire, je ne percevais plus le RSA. Je voyais mon compte bancaire s'approcher dangereusement dans le rouge. J'en suis arrivée à penser au pire car personne n'était au courant et donc ne pouvait m'aider. J'étais seule...

J'ai été interrogée par la juge d'instruction durant 1 heure, j'étais accompagnée de mon avocate. Personne autour de moi n'était au courant, je n'avais donc aucun soutien. J'ai dû répéter pour la seconde fois ce que j'avais subi dans les moindre détails. Lorsque l'audition fut terminée, j'étais convaincu qu'elle ne m'avait pas cru alors qu'elle me disait le contraire, mais je n'y croyais pas. Elle a dit des mots qui m’ont fait mal, elle a remis en doute mon accusation sur cet homme en me demandant si j'étais sûre que c'était lui. Elle m’a fait culpabiliser de n’avoir parlé à personne de mon viol dans les détails, avant de déposer plainte. Elle a terminé en me demandant ce que j’attendais d’elle, qu’elle fasse.

Comment réagir face à ces mots.

Un an et demi après cette seconde audition, j'apprenais par mon avocate et par un courrier du tribunal qu'un non lieu avait été décidé. Mon avocate m'a conseillé de ne pas faire appel. Aujourd'hui, je le regrette. J'ai donc continué à me battre avec le peu de moyen que j'avais, mais le temps était compté.

***

[2022]
Pour mes 38 ans, le pire des cadeaux que j'ai eu est « la prescription des faits de viol que j’ai subi à l'âge de 3 ans ». J’ai atteint l’âge maudit pour une victime où les violeurs sont intouchables grâce à la justice et la « présomption d'innocence ». La justice ne me croit pas et à ses yeux, je ne suis pas une victime quand elle a décidé de classer sans suite et de déclarer un non lieu.

Aucune reconnaissance, aucune reconstruction possible sans le statut de victime reconnue et mon violeur en liberté qui a continué d'exercer auprès des enfants en maternelle.

***

[La société avec ses réseaux sociaux]

Et ses soi-disant « influenceurs », qui pour certains, très connus, ne m'ont pas aidé. Bien au contraire, leur ignorance et leur indifférence face à ma détresse, face à mon appel à l'aide me font encore froid dans le dos et me font mal. Il faut arrêter de dire que les réseaux sociaux sont d'une grande aide, sauvent des vies ... c'est peut-être le cas mais pour une minorité de personnes.

J'avais créé un compte Instagram où j'avais posté un appel à victimes. J'avais besoin que l'on m'aide à relayer ce post afin de retrouver d'éventuelles autres victimes comme moi. J'ai fait des stories où j'avais cité des influencers/euses connu(e)s, pour d'autres je leur avais écrit. J'ai envoyé un mail ainsi que deux messages privés sur Instagram, à une personnalité, qui donne son adresse mail afin d'aider les victimes de harcèlement, je n'ai obtenu que du silence. Alors qu'elle dit vouloir aider les victimes. Il a créé une plate-forme en ligne, il passe dans les émissions de télévision pour dénoncer le harcèlement, mais pourquoi ne m'a-t-il pas répondu quand je lui ai demandé de l'aide ?

J'ai écrit à une mère de famille qui est, depuis peu, connue grâce à la télé réalité, elle m'a répondu qu'elle a toujours été claire sur le sujet, elle n'accepte aucune demande de partage. Alors qu'il s'agissait d'un appel à victimes. Ce n'était pas pour faire de la pub pour mon compte Instagram. Une autre qui ne comprenait pas de quoi je parlais alors qu'elle avait vu ma demande.

Dans mon appel, j'ai cité une influenceuse qui est l'ambassadrice de l'association « L'ange Bleu » qui ne l'était pas encore à ce moment-là. Je rappelle que cette association a pour but d'aider les victimes de violences sexuelles. J'en ai cité une autre qui a tourné dans quelques séries françaises, je pensais qu'elle comprendrait ma situation car ce jour-là elle avait posté une photo disant qu'elle avait été elle-même victime à l'adolescence. De plus, elle partage régulièrement des posts de l'association « Nous Toutes ».Puis d'autres des plus ou moins connues, mais aussi des acteurs/trice, des animateurs/trices, des médias, des ministres.

Au final, je n'ai obtenu que du silence, parfois un peu de curiosité pour voir de quoi il s'agissait et pourquoi je les citais. Ils ont clairement ignoré mon appel à l'aide, une totale indifférence. Je ne comprends pas pourquoi. Par contre, quand, eux, ils ont besoin d'aide, il suffit qu'ils postent un message et tous leurs abonnés accourent pour les aider. C'est systématique et régulier.

Cela s'est produit pas plus tard qu'il y a quelques semaines, une influenceuse a posté une photo sur Instagram et a fait une vidéo YouTube, annonçant que son chat était gravement malade et que les frais de vétérinaires étaient exorbitants. L'une de ses abonnés a créé une cagnotte. Elle a récolté en 2-3 jours des milliers d'euros. Tous ses abonnés dont d'autres influenceurs ont, à leur tour, partagé la cagnotte, envoyé des messages de soutien, qu'elle a, elle-même, partagé.C'est très bien qu'il y ait une telle entraide, mais ça ne devrait pas être seulement réservé aux « personnalités ».

Dans mon malheur, j'ai eu la chance d'obtenir l'aide de l'antenne locale de l'association NousToutes qui à son tour a réalisé un appel à victime et qui l'a relayé. Malheureusement, elle venait d'ouvrir son compte Instagram/Facebook et l'information n'a pas eu de réels effets. Mais au moins, ils ont essayé. Et je les en remercie infiniment.

***

© Sarah

Pendant toutes ces années, je me suis battue corps et âme, seule. Mais je n'ai pas réussi. Mon violeur a gagné, il est libre, sans peur d'être condamné. Il a continué sa carrière d’instituteur sans peur, sans crainte, faisant peut-être d'autres victimes après moi qui ont peur de parler et qui
n'oseront jamais briser le silence. Je suis condamnée à perpétuité, coupable d'avoir brisé le silence, d'avoir révélé ce que j'avais subi
petite fille.

Comme tous les violeurs, il a ouvertement nié les faits sans aucune honte devant la police en sortant des immondices. 3 mois après son audition (qui a eu lieu 2 ans après mon dépôt de plainte), mon dossier était classé sans suite.La justice le croit. Impossible d'être reconnue comme victime, impossible de se reconstruire. La justice et certains défenseurs m'ont lâchement abandonné quand je demandais des réponses à mes questions puisque eux aussi ne répondaient pas à mes courriers/mails/messages/appels téléphoniques.

Ils me font tous sentir coupable de mon propre viol.

Je suis coupable d'avoir dénoncé mon instituteur, membre de l'éducation nationale.
Je suis coupable d'avoir accusé cet homme des pires choses que l'on puisse faire subir à une enfant.
Je suis coupable d'être là, de m'être battue afin de le faire condamner.
Je suis coupable d'avoir fait perdre du temps à la gendarmerie, aux avocats, à la juge d'instruction, au Procureur de la République, à la greffière, à des proches, à des associations d'aide aux victimes, à des psychologues, aux professionnels de la santé, à l'institut médico-légal, au maire de ma commune, et enfin à Madame Brigitte Macron, première Dame de France ainsi qu'au conseiller spécial auprès du Président de la République. A toutes celles et ceux à qui j'ai parlé.

Je suis seule, brisée, salie, meurtrie. La douleur, la souffrance, les séquelles psychologiques et physiques, la honte, la culpabilité me tuent. Cet homme a fait de moi un monstre. Je ne suis plus rien, tiraillée entre la vie et la mort. L'automutilation est devenue mon unique aide lorsque je suis au plus mal. Je reste hantée par mon passé, chaque jour est un enfer.

Je suis coupable et je suis condamnée à perpétuité.
Il est libre mais je veux qu'il sache que je le hanterai jusqu'à mon dernier souffle.

Sarah

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