Déformer les faits pour les faire entrer dans la seringue de ses préjugés

Le 22/11, interview rituelle du Pr Raoult en son bureau de l'IHU. Il est optimiste. "Le nombre de cas est en train de s'effondrer à une vitesse étonnante. Le pic de contamination a été passé fin octobre. ». « On est dans les clous de ce que le Prés. Macron a prévu » (taux d’incidence inf. à 5000/jour). Aujourd'hui, ce chiffre est de 18000. « Moi, je ne prédis jamais l’avenir » se plaît-il à dire.

Les adjectifs "étonnant", "spectaculaire" (2 fois), "avenir incertain", "atypique" émaillent cette interview, donnant l'impression que le célèbre virologue marseillais est, sinon en proie au doute, du moins, un peu moins péremptoire qu'à l'accoutumée. Mais voilà, chassez le naturel et il revient au galop. Quand on attendrait d'un grand professeur de médecine une démarche scientifique à toute épreuve, le voilà qui tord les faits pour les faire rentrer dans la seringue de ses a priori ! Pas de doute, c'est bien lui. 

Je vous invite à suivre l'interview https://youtu.be/LJxvlHzmAb0. Mes commentaires dans ses propos seront entre parenthèses .

A la 2ème minute "Quelle est l'importance des mesures sociales dans le contrôle de cette épidémie ? La fermeture des restaurants est intervenue quand la pente de la 1ère scène du 2ème acte (quel sens du théâtre !) était en train de baisser de manière spectaculaire et qu'au contraire (c'est moi qui met en italique) elle a remonté après." C'est tout juste si l'épidémie n'est pas répartie à cause de la fermeture des bars et des restaurants, ce que les dévots de la Sainte Eglise de l’Hydroxychloroquine auront compris. , .Le verdict tombe : on ne peut pas conclure que les mesures de confinement aient aidé à contrôler la scène 1 de l’acte 2. « Il y a donc d'autres raisons pour évoluer que celle-là."

Le confinement, voilà l'ennemi

Cette assertion, l'inefficacité des mesures sociales, entre en contradiction avec ce que nous pouvons constater. Nous, si tant est que l'on ait un pe de discernement. Pratiquement tous les gouvernements confrontés à cette épidémie ont recours à cette mesure pour contrôler la vitesse de propagation du virus. Dans ces conditions, comment nier qu’elle ne produise les effets attendus, ce que tout un chacun peut voir avec l’inversion des courbes qui se produit systématiquement, si on leur en laisse le temps ce que ne fait pas le Pr Raoult. Je ne suis pas en train de me réjouir du recours au confinement, j’en constate juste ses effets. Même la Suède, qui a longtemps cru en son modèle de responsabilité individuelle, vient de conseiller le port du masque. Ou encore le gouvernement allemand, et maintenant les plus réfractaires à ces mesures s’y mettent comme me Danemark ou la Hollande. Et l’Italie qui vient de repasser en alerte rouge. Les anglais s’étaient essayé au petit jeu de la négation de la gravité du Covid-19, bien mal leur en a pris !

J’ouvre ici une parenthèse : comment, alors que l’alpha et l’oméga de tous les gouvernements est la croissance, comment ces pays la mettraient-ils en péril au seul motif de mettre les peuples en esclavage ? Comme si, depuis toujours, le capitalisme n’avait aucun moyen d’asservir les peuples, comme si, depuis toujours le capitalisme, n’avait pas montré sa formidable plasticité, sa formidable capacité à faire des crises qu’il provoque des « opportunités de rebond » ? Et comment ne pas constater les dégâts du capitalisme sur tous les plans, misère pour beaucoup, richesse insolente pour une infime minorité, dérèglement climatique, destruction du vivant ? Le capitalisme n’a pas attendu le Covid-19 pour ravager la Planète. Il est facile de constater que chez les partisans de Raoult, jamais le mot capitalisme n’est prononcé. Pour dévier les coups qui devraient lui être destiné, ils s’acharnent sur quelques figures, les GAFA, George Soros, Bill Gates, sensées être la cause de tous les maux qui accablent l’humanité. Quand le capitalisme a, par ses méfaits sur le vivant, engendré un monstre qui semble lui échapper, l’extrême-droite, fidèle à sa stratégie de détournement, invente, pour l’exonérer de toute responsabilité, un complot franco-chinois qui aurait créé à dessein le Covid-19. Notons que durant les 12 minutes que dure l'interview, le mot hydroxychloroquine, ne sera pas prononcé une seule fois.

Déni de réalité

Raoult continue son exposé qui a pour but de la vidéo, d'expliquer la courbe "en dos chameau". À ce moment de son intervention, pour renforcer la crédibilité de son propos à savoir l’inefficacité des contraintes sociales, il présente un graphe dont l'auteur n'est autre que son soutien de la première heure, le Pr Toussaint. Ce graphe très général n'explique en rien de la baisse précise de l'épidémie dont Raoult parle, celle de "la scène 1 de l'acte 2". Pas grave, le Pr Raoult y trouve la justification de ce qu'il a envie d'entendre. Les mesures sociales ne servent à rien, la preuve c'est le Pr Toussaint qui ledit. Encore après, il noie le poisson par des considérations très générales sur les épidémies et les pays riches, considérations qui n'ont absolument rien à voir avec le cas précis dont il parlait une minute avant. Puis il repart sur de nouvelles explications, là encore très générales, sur la co-morbidité ou encore l'influence de la précocité des tests dans l’issue de la maladie, autant de choses que tout le monde connaît et que personne ne conteste. Il n’en démord pas. L’essentiel pour lui est de montrer que, contre toute évidence, les mesures de contrainte sociales ne servent à rien. Le contre-exemple sera donné par les USA où les américains s’étant déplacés en masse pour Saint Giving le 6 décembre, voient l’épidémie flamber avec des records de contamination et de décès.

Bien sûr, nous sommes très nombreux à penser que confinement sauce Macron à été entrepris sans concertation, son organisation était chaotique, aveugle, parsemée de mensonges etc. etc. mais de là à dire que le confinement ne produit pas d'effets contre l'épidémie, ne fût-ce que temporaires, semble être à contre-sens de ce que tout le monde a pu constater. Qu'il ne produise pas d'effets immédiats, tout le monde le sait aussi, tout le monde sauf Didier Raoult ? D'ailleurs cette scène 2 de l'acte 2 de la décroissance rapide est bien ce que l'on voit sur la courbe qu'il présente. Le rebond de l'acte 2 s'arrête deux semaines après le début du deuxième confinement. Mais  le Pr Raoult ne veut pas en entendre parler de cette hypothèse. Si donc, le confinement, comme le masque et les mesures de distanciation sociales, ne servent à rien, il va falloir trouver une autre explication à cette drôle de courbe « en dos de chameau » : "Si c'est pas les mesures contraignantes, si c'est pas la pauvreté qui fait ça ("ça" correspond au mot tabou, la seconde vague) et bien moi, ça fait un moment que je dis qu'en réalité ce n'est pas à la même épidémie que nous assistons. Il y a des variantes du virus". 

" Ça fait un moment que je dis... "

C’est ce que nous allons voir. 

Toujours prompt à la fanfaronnade, Didier Raoult insiste "Personne ne les voyait, nous on voyait les variantes." 

Faux ! Il est loin d'être le seul. Par exemple, Sciences et Avenir parle le 6 novembre de la variante 20.AEU1 qui s'est propagée, en provenance d'Espagne depuis l'été. Autant dire qu'elle est connue et suivie depuis la rentrée. Si cette variante représente 70% des cas en Espagne, elle ne représente que 40 % des cas en France, et non 100% des nouvelles personnes infectées depuis la rentrée comme il le laisse entendre. 

Remontons le temps. Le 22 septembre, il affirme "le virus est moins dangereux qu'au moment du pic de la pandémie."

Mais, le 6 octobre, soit deux semaines plus tard, il dit l'inverse "le virus est devenu plus dangereux qu'au printemps." Mais pour l'instant il ne parle toujours pas de nouvelle variante. Pour cela, il faudra attendre le 29 octobre et son interview avec Pujadas : "ce n'est plus le même virus". Formule d'ailleurs ambiguë : est-ce un tout autre virus ou le même mais une nouvelle variante ? Donc quand il affirme que "cela fait longtemps que je le dis*, relativisons, entre le 29 octobre et le 22 novembre, je compte 3 semaines. Vous avez dit longtemps... 

Puis il en vient aux différentes variantes de 1 à 4, dont une qu'il appelle Marseille 4, qui est "retournée en bateau"... Ah bon et ils venaient d'où ces bateaux ?? Oulala mais c'est le grand remplacement du virus ! "C'est la variante 4 qui a causé cette forme de courbe très atypique." Cette interprétation de la chute de l'épidémie attribuée à une mutation du virus est la sienne. D'autres virologues la réfutent. Le Dr Lina de Lyon affirme "400 variantes du nouveau coronavirus ont été identifiées à travers le monde. Une nouvelle moins inquiétante qu'il n'y paraît (...) Il y a eu quelques mutations ponctuelles qui ont été observées mais aucune d'entre elles n'a entraîné aujourd'hui de différence significative" Des mutations oui, un mais c'est toujours le même virus. Donc, si la mutation supposée du virus n'explique pas la baisse "spectaculaire" du nombre de cas... alors peut-être... le confinement ??? Horreur. Tout mais pas ça. Le Pr Raoult n’a pas dit son dernier mot. En bon comédien, il fait monter le suspens.

Se plaindre un peu, tordre les faits, beaucoup

Didier Raoult continue son intervention dans un registre qu’il affectionne, se plaindre du sort injuste qui lui est encore une fois réservé. Là il nous joue, acte 3, la scène du génie qui a raison trop tôt. Et de se plaindre de l'incompréhension de ses pairs "Quand on est les premiers à dire quelque chose " mais de conclure, modeste et rassurant « tout le monde finit par reprendre ce qu'on avait fait et trouver comme nous."

Pour conclure son exposé, il aborde les cas de recontamination. Cela lui permet d'ouvrir une réflexion sur l'immunité acquise qui protégerait d'une variante anciennes mais pas forcément d'une nouvelle ou bien d'une immunité plus globale mais qui serait limitée dans le temps. Cette réflexion pose la question cruciale de la fiabilité d'un vaccin qui deviendrait efficace en cas d'apparition d'une variante trop éloignée, un Covid-20 comme dirait l'impayable Michel Onfray. A l’heure où il parle, Puis, puisque les mesures sociales ne sont pas des facteurs expliquant la chute des contaminations fin octobre, il énonce son hypothèse : elle serait due à un nouveau variant qui serait en fin de vie. D’ailleurs précise-t-il, des cas de recontamination seraient apparus. Ils seraient dus, selon lui, à l’apparition d’un nouveau variant. « On a plusieurs patients qui ont fait des recontaminations ». Qui est ce « on » et où ?

J'ai déjà effectivement entendu parler de ces cas de recontamination. Je lance donc une recherche sur Google et je tombe sur un article de la Dépêche du Midi. Selon leur papier très fouillé publié mi-octobre, le nombre de cas de recontamination dans le Monde se comptaient sur les doigts d'une main, cinq. Une étude anglaise confirme ces quelques cas mais indique que les récidives présentent des formes moins graves qu’à la première contamination. Un sujet d'étude passionnant pour les virologues comme le Pr Raoult, et bien d'autres, mais qui ne peut expliquer la chute des cas à partir de fin octobre. En effet, aucun cas de recontamination n’a été observé sur le territoire français !Sa démonstration est donc fausse.

https://www.ladepeche.fr/2020/10/13/coronavirus-un-premier-cas-de-reinfection-aux-etats-unis-le-cinquieme-au-monde-9136157.php

En ces jours qui précèdent Noël, les médias se font l’écho d’une nouvelle variante apparue dans les radars des virologues anglais dès la fin septembre. Il s’agit d’une variante du même virus –une sur les plus de 4000 déjà dénombrées selon eux- pas forcément la plus dangereuse mais très contaminante. Il ne s’agit absolument pas de celle dont parle Raoult. A l’heure où j’écris, elle n’a pas atteint la Canebière, ce qui ne veut pas dire qu'elle ne le fera pas. En tout cas, Londres et le sud-est de l'Angleterre se reconfinent avant Noël.

Onfray, hydroxychloroquine, dits et contredits

Au moment où je m’apprête à publier ce post, une nouvelle importante et rassurante, fera ma conclusion. Michel Onfray a donc été atteint par le Covid-19 à la mi-novembre. Guéri, le 7 décembre il raconte, et on veut bien le croire, ses « 500 heures d’enfer ». Il est contaminé durant sa visite au Haut-Karabagh « Personne ne porte de masque » dit-il… Ah bon, et moi qui croyait que les masques étaient pire que la maladie*. Apprenant qu’il est atteint du Covid-19 appelle son ami le Pr Raoult qui lui déconseille de prendre de l’hydroxychloroquine « en raison de son passé cardiaque ». Ainsi, la prise de la molécule miracle qui serait « absolument sans danger » selon le Dr Perrone ne serait pas sans effets secondaires graves selon son promoteur. Rappelons qu’il aura fallu attendre le mois d’avril pour l’entendre en déconseiller l’automédication, en contradiction à ce qu’il claironnait en février. Dommage, si l’on considère qu’un nombre important de personnes âgées sont sujettes à des problèmes cardiaques, elles ne peuvent donc pas bénéficier de son traitement alors que ce sont elles qui en auraient le plus besoin. La vie est décidément mal faite.

Mais alors que je comptais mettre (enfin !) un point final à ce papier sur cette triste constatation, le 16 décembre, le Pr Raoult se fait rattraper par son péché mignon : la vantardise. Ce jour-là, l’American Medical Association débattait sur le sujet de son traitement, lequel aussi sec, publiait un Tweet triomphal, « l’AMA constate qu’il n’y a aucun risque au traitement par l’hydroxychloroquine » et « retire ses recommandation de ne pas l’utiliser » Las, c’était une fake news et voilà le Pr Raoult obligé de ravaler son Tweet.

Quand Raoult n’est pas démenti par le réel, c’est lui-même qui s’en charge, mais toujours droit dans ses bottes (de rocker).

* c’est Mme Henrion-Caude qui le dit. Elle est une des personnalités de la mouvance Raoult, généticienne de son état. Interviewée sur le média d’extrême extrême-droite Nexus, invitée pour la deuxième fois en quinze jour, elle peut sortir ses inepties sans jamais être contredite par son interlocuteur qui boit le peti

t lait des ses paroles. On peut donc y entendre que les masques sont pires que le Covid. A l’écouter, ce seraient eux qui tuent, pas le virus, ou encore, un grand classique, il n’y a pas de seconde vague. Cette même Mme Henrion-Caude mi-octobre sur Nexus, prenant les chiffres de mortalité de deux jours consécutifs, en inférait qu’il n’y avait pas de hausse de la mortalité et donc de deuxième vague. C’eut été Mme Michu qui aurait dit une telle énormité qu’on en aurait conclu à l’ignorance. Quand une généticienne, qui forcément connaît les lois statistiques, le dit, il y a selon moi une volonté de manipuler.

Extrême-droite encore, le 16 décembre au soir, TVLiberté fait son journal sur… Raoult.

https://www.bing.com/videos/search?q=henrion+caude+nexus&docid=608038739692489251&mid=434CE29B685984883AC3434CE29B685984883AC3&view=detail&FORM=VIRE

Sur Mme Henrion-Caude, je vous recommande le très bon post sur Facebook à son propos. Je cite « une illuminée bonimenteuse, anti-PMA ».

https://es-la.facebook.com/thetroncheenbiais/posts/g%C3%A9n%C3%A9ticienne-dipl%C3%B4m%C3%A9-mais-aussi-bonimenteuse-illumin%C3%A9e-vous-avez-peut-%C3%AAtre-crois/2036207423181829/ 

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