Comment peut-on ne pas être Charlie ?

La polémique qui accompagne la sortie du livre « Qui est Charlie ? » soulève encore une fois la question : c’est quoi être de gauche aujourd’hui ?

J’ai vu Emmanuel Todd sur LGJ* de Canal+ ce jeudi 7 mai. C’est vrai qu’il avait fait fort en promettant en 2012 de ne jamais mettre les pieds dans ce magazine où l’histrion de RTL en prit pour son grade (voir en préambule de son interview). Et pourtant, il vint. Là, j’ai vu le ban et l’arrière ban de la canalie effrayée par le brûlot du démographe : comment peut-on ne pas être Charlie ? C’était de l’ordre du mystère absolu, de l’inconcevable. Assailli de questions, les yeux levés aux le ciel dont on peut penser qu’ils attendaient quelque réponse divine, à moins que ce ne soit pour demander aux cieux d’intercéder auprès du malheureux pêcheur qui refusait la repentance que l’on l’enjoignait de faire. Et bien non. Il teint bon malgré le ton qui montait, les yeux qui roulaient dans leurs orbites, les soupirs qui enflaient, les suppliques qui se faisaient plus fortes, plus insistantes. Les uns pataugeaient avec force hystérie dans le religieux, et du religieux de la pire espèce, du religieux sans dieu, tandis que l’autre, avançait ses arguments sans que personne ne l’écoute sauf Antoine Decaune qui avait « un œil sur la guitare et l’autre sur la bagarre », Natacha Poloni essayant, sans y croire, d’élever le débat. Todd attaquait bille en tête sur la question du religieux en France. Ce que montraient les participants sur le plateau illustrait à merveille le propos de son dernier opus, la relation entre la manif du 11  janvier et le religieux. Je n’ai pas (encore) lu son livre mais je soutiens quelqu’un qui parle d’analyse, qui propose de prendre de la distance, me parait être quelqu’un que j’ai envie d’écouter. L’indignation, l’amalgame, l’unanimisme de façade tenaient lieu de justification indépassable à la défense de la manif en question(s). On nageait dans le registre moral. A aucun moment une pensée basée sur des faits, articulée dans le but de démontrer les raisons de soutenir cette manif ne se fit entendre. Comme l’a dit Aymeric Caron lors du débat qui l’a opposé à l’insupportable Fourest dans l’émission On N’est Pas Couchés, « je ne défends pas la personne, je défends une méthode de travail »

Lors de l’intervention de Todd, à aucun moment ses fervents détracteurs n’a parlé des nombreuses personnes, et vous en connaissez tous, qui ont regretté leur participation à cette célébration officielle à laquelle Hollande et Valls nous sommaient de nous rendre, Valls, le maire d’Evry, celui qui regrettait, qu’il n’y ait pas assez de « blancos » dans sa commune (https://www.youtube.com/watch?v=ESXpTsAJQ-4) et qui s’indigne (tiens donc !) des pratiques de son semblable Robert Ménard. La rapidité avec laquelle il a sorti sa tribune dans la presse officielle, à savoir Le Monde, montre a contrario à quel point Todd vise juste. Je reviens un instant sur l’article de Joseph Confavreux paru le 7 mai sur Médiapart. Autant, je suis d’accord avec lui quand il écrit : « Et Emmanuel Todd est donc parfaitement en droit, plusieurs mois après les attentats, de rompre avec l’émotion de l’époque, pour montrer les limites, comme les instrumentalisations (par exemple, par Manuel Valls, lire ici), de la réaction aux attentats de Paris. », autant je ne suis pas d’accord pour voir dans cette manif une collection de jolies pancartes. Parlant de Todd, il écrit « son rejet viscéral de l’unanimisme médiatique autour de la communion républicaine du 11 janvier. Ce rejet l’a sans doute empêché de voir les nombreuses affiches qui disaient aussi « je suis juif », voire « je suis policier », et non seulement « je suis Charlie », et de manquer ainsi la puissance politique et sociale qu’il peut y avoir à affirmer publiquement : « Je suis un autre » ». Invoquer la communion fût-elle républicaine ne peut que donner raison dans à l’approche du démographe. La rupture consommée avec « l’esprit du 11 janvier », ce dernier ne frappant plus lorsque les spiritistes gouvernementaux et associés l’invoquent, c’est transformé en un très classique « vibrant appel à l’unité nationale ». C’est devenu le fond de commerce des boutiquiers de la République où ils réussissent assez bien dans l’exercice de l’unité nationale que l'on voit concrètement, UMP et PS votant de conserve les lois scélérates sur le renseignement ou la loi Macron (« Loi Macron : derrière l'opposition de façade, le soutien objectif de la droite » l’Huma 13/05/15).

Pour aller plus loin, la ligne de rupture entre la politique du FN et celle de la gauche ne porte pas tant sur l’opposition sur telle ou telle solution dont on sait que parfois elles se chevauchent par la captation par le FN de bribes de nos propositions. Cette rupture prend racine dans la construction de notre pensée politique, pensée politique fondée sur des faits, portée par des raisonnements qui débouchent sur des actions cohérentes dont les résultats concrets sont vérifiables par tous. Universels. Faire fi des émotions, et Dieu sait si des émotions nous traversent, souvent nous submergent, mais jamais au point de perdre la raison. Telle est encore et toujours la base de notre république. Quand le FN parie sur la bêtise humaine, nous nous adressons à l’intelligence des citoyens. Ce devoir d’exigence est tout à notre honneur. Il n'est pas élitisme il est nécessité. Ecoutez, réécoutez les « têtes pensantes » frontistes jouer sur l’effet d’accumulation de craintes rances énoncées à tout propos et sur tous les tons. Merci au LPJ** qui a fait un super boulot (voir absolument à 12’40’’) http://tvmag.lefigaro.fr/le-scan-tele/polemiques/2015/05/05/28003-20150505ARTFIG00104--le-petit-journal-decortique-la-manifestation-du-fn-du-1er-mai.php. Cherchez chez eux une pensée articulée, vous n’en trouverez pas. Jamais vous n’y entendrez un début de preuve. De temps à autre un chiffre, vrai ou faux,  répété à l’envie fera l’affaire. Et pourtant, c’est exactement ce que j’ai vu sur Canal ce soir-là au Grand Journal lors de la venue de Todd. Les excités du LGJ se sont conformés au principe biblique qui veut que soient maudits tous ceux qui cherchent des preuves à l’existence de Dieu ou ici, soient maudits celui qui cherche à démonter la manipulation du 11 janvier. La croyance en l'esprit du 11 janvier est de l'ordre de la vérité révélée, de celle dont on ne peut envisager qu'elle soit discutée. D'où le sous-titre du livre de Todd " Sociologie d'une crise religieuse ".

Chaque jour qui passe montre si besoin était que le pouvoir dit socialiste est un ennemi de classe (http://www.humanite.fr/la-gauche-de-droite-est-au-pouvoir-par-gerard-mordillat). Il y a quelques jours, jour de victoire de David Cameron, le patron des députés socialistes, Bruno Ler  Roux, rend hommage au vainqueur conservateur qui a eu, j’ouvre les guillemets « la capacité de mettre en place des réformes courageuses », phrase-tarte à la crème libérale que reprendraient volontiers les journalistes «économiques » ou Gattaz. No coment ! Alors quand Confavreux parle de « néo-républicanisme », je dis qu’il a trouvé le mot juste et merci à Todd l’a bien aidé. La république, c’est sortir de l’obscurantisme, même quand il est animé des meilleures intentions dont on sait où elles mènent. Seules l’intransigeance, la rigueur, à l’opposé des pratiques permanentes d’enfumage de la droite, celle de Sarkopen ou de Le Penzy, ET celles de la gauche daladiériste (http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/090515/daladierisme-nous-revoila). Cela ne veut pas dire non à l'humour comme Audrey Vernon nous le prouve à chacun de ses décapants et drôlissimes spectacles. Stop aux débauches lacrymales, aux sursauts moraux et citoyens, aux indignations manipulatrices et autres bouffonnades à la mode impulsés par ces communicants tout-terrain dont l’appareil d’état dit socialiste fait un usage en rien différent de ses prédécesseurs de droite.

* Le Grand Journal sur Canal+

** Le Petit Journal sur Canal+

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