La fausse confession d'Etienne Chouard. La messe est dite

En fin d'après-midi, Etienne Chouard a publié sur son blog un long texte "Pour que les choses soient claires" (1) dans lequel il reconnait, après un long préliminaire, s'être trompé. Puisque je fais partie de ceux qui l'ont attaqué pour sa complaisance envers Soral, j'ai eu envie, comme beaucoup l'ont fait immédiatement, de saluer l'homme pour son courage car il n'est pas facile, face à l'opprobre, de faire acte d'humilité. De sa longue déclaration, je n'avais retenu, après première lecture, que ceci :

"Je reconnais que me suis trompé, en publiant un lien sans mise en garde : il y a un risque d’escalade des racismes. Ce mélange de lutte légitime contre de redoutables projets de domination (résistance qui m’intéresse toujours), avec un sexisme, une homophobie, et maintenant un antisémitisme assumés (qui me hérissent vraiment), ce mélange est toxique. Stop. Et puis, je n’arrive plus à m’occuper de nos ateliers constituants : on nous interpelle sans arrêt sur notre prétendue identification à Soral, et la violence des échanges qui s’en suivent partout me désespère ; j’en ai assez, il faut faire quelque chose pour marquer une différence, une limite : je supprime le lien de mon site vers Soral. Désormais, je ferai le filtre, en évoquant moi-même les auteurs que je trouve utiles, comme Shlomo Sand, Jacob Cohen, Bernard Lazare, Israël Shahak, Gilad Atzmon, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Mearsheimer et Walt, Éric Hazan..."

Et j'ai relu son texte. Tout son texte. Avec inquiétude. Et j'ai relu une troisième fois. Le soupçon. Et j'ai relu encore. Et j'ai compris que je me faisais duper, qu'Etienne Chouard me trompait, qu'Etienne Chouard nous trompait. Ce que j'ai reproché à Etienne Chouard n'est pas ce lien vers une vidéo datant de juin dernier où (je cite) "Soral dit des mots que je n’avais jamais entendus de lui avant, et qui me choquent tous profondément". D'abord une remarque de bons sens. Cinq mois... Il a fallu cinq mois à Etienne Chouard pour enlever de son blog un lien vers une vidéo où Soral dit des mots qui le "choquent tous profondément", à tel point qu'il ne peut aujourd'hui les retranscrire tellement il a "honte de seulement écrire des trucs pareils…" ? Va-t-il nous dire bientôt, comme il l'avait récemment fait pour un lien vers un autre site russo-nazi, qu'il n'avait pas visionné ? Qu'il n'avait pas vu ? Pas entendu ? Lui qui se flatte constamment d'être si attentif à traquer ce qu'il peut y avoir d'intéressant dans les écrits et les propos de chacun ? Se contentait-il donc, concernant Soral, alors que ses amis, depuis des mois, le pressent de mise en garde, de tout admettre en bloc, ne jugeant pas utile d'entendre le détail ? Et quel détail...

J'ai écouté, vu, tout vu (il n'y pas que ce passage à être sordide) de cette interview. Et j'ai retranscrit ce qu'Etienne Chouard n'a pas pu faire, tellement cela lui faisait "honte" . Je suis toujours vivant et je ne suis pas mort de honte. Arrêtons la mauvaise mise en scène. Voici les propos de Soral. "...On a vu le petit Elkabach, c'est mon analyse un peu plus raciale-communautaire, qui est le petit sémite sépharade, se soumettre comme une femme à quelqu'un qui représente encore la virilité... aryenne, je dirais, même si elle est slave. Vous voyez, ça, c'est la juste hiérarchie traditionnelle, vous voyez... Quand Poutine ouvre sa gueule, un Elkabach la ferme. Et c'est comme ça que se conçoit un monde qui fonctionne bien. Parce qu'il y en a un qui incarne l'autorité légitime et la virilité, et l'autre qui incarne la place qu'il aurait du garder depuis toujours, la place d'intermédiaire, de courtisan et au mieux de diplomate..."

Pendant les cinq mois où ce lien existait sur son blog, Etienne Chouard continuait de qualifier Soral de "résistant". Il n'a pas, dans sa longue déclaration d'aujourd'hui, renié cette parole. Bien au contraire puisqu'il continue de nous affirmer que Soral ne se dit pas "antisémite", avec des guillemets précise-t-il, sans ajouter que Soral se déclare ouvertement "judéophobe", ce qui veut dire strictement la même chose. Et je trouve que prendre appui sur Jean-Luc Mélenchon, qui dénonçait le 24 août dernier, le CRIF qui traite d'antisémites tous ceux qui critiquent le gouvernement d'Israël, est une nouvelle manipulation d'un culot éhonté. Car écrire, comme le fait Etienne Chouard "qu'il ne faut surtout pas s’en prendre à tous les juifs au motif que certains sionistes seraient odieux et dangereux." est pour moi la phrase, anodine d'apparence, qui conclut tout. Pourquoi ne faut-il pas "s'en prendre à tous les juifs... " ? Pourquoi "tous les juifs" ? Pourquoi "juifs" ? Il y aurait des bons et des mauvais "juifs" ? Non. Ni hier. Ni aujourd'hui. Ni demain. Les mauvais juifs, sont-ce les "comploteurs judéo-talmudistes" de Soral ? Ceux contre lesquels, avec son pote Dieudonné, Soral entend mener son "racisme conséquent" dans sa lutte contre "le grand Satan" (ce sont ses mots) ? Ca commence là... et ça s'arrêtera à où ?

Etienne Chouard ne peut ignorer cela, lui qui passe son temps dans les livres et dans les vidéos pour y prendre de multiples références. Veut-il nous faire gober son ignorance, lui qui nous dit pourtant : "Je trouve que ça se défend très bien, si on arrive à tenir le cap de l’humanisme, c’est-à-dire à ne pas devenir soi-même raciste en réaction à un racisme premier... : il est essentiel, je pense, de ne pas devenir antisémite en réaction au sionisme : il ne faut surtout pas s’en prendre à tous les juifs au motif que certains sionistes seraient odieux et dangereux." Encore une fois, pourquoi "tous les juifs" ? Odieux.

Comme les Chrétiens du temps des templiers, Etienne Chouard se pense en croisade quand il nous dit : "les jeunes gens qui suivent et soutiennent Soral, et qui étaient assez radicalement antidémocrates quand ils m’ont connu, étaient en fait « anti-fausse-démocratie », mais ils ne le savaient pas encore : ils pensaient (comme tout le monde) que l’alternative politique était
1) capitalisme-libéralisme-« démocratie » (complètement pourri, mafieux, esclavagiste, des millions de morts, à vomir) ou
2) communisme-socialisme-« démocratie populaire » (complètement pourri, un capitalisme d’État, avec police de la pensée, des camps de travail en Sibérie, des millions de morts, à vomir) ou
3) fascisme-« non-démocratie » (violent aussi, mais sans corruption — choix terrifiant, selon moi, évidemment)…
Et puis, voilà qu’ils découvrent, en lisant les livres que je signale (Manin, Hansen, Rousseau, Sintomer, Castoriadis, Guillemin…) un régime alternatif, une quatrième voie" Sa voie, sa voix, Celle d'Etienne Chouard.

Là encore, un aveu terrible. Relisez les lignes au dessus. Les deux premiers, le capitalisme-libéralisme ou le communisme-socialisme : "tous pourris". Le point 3, le fascisme-« non-démocratie » , "violent, mais sans corruption." Entre "tous pourris" et "sans corruption", que choisiriez-vous dans un contexte de violence qui pourrait nous tomber dessus bientôt ? Terrifiant, selon Chouard, évidemment.

Terrifiant, oui.

Alors, ce mea-culpa finalement trop, beaucoup trop léger, renforce mes inquiétudes au lieu de me les enlever. Surtout quand je lis la conclusion (Je cite) "Sur l’essentiel : à mon avis, tous ces reproches sont montés en épingle de mauvaise foi par les professionnels de la politique pour entretenir une CONFUSION entre les vrais démocrates et « l’extrême droite » ; confusion qui leur permet de se débarrasser des vrais démocrates à bon compte, sans avoir à argumenter." Qui entretient la confusion sinon Etienne Chouard lui même.

Qu'il y ait des politiques, et Fautrier en est un des premières sans en être la seule, qui espèrent se débarrasser à bon compte du tirage au sort en tuant Etienne Chouard, je n'en doute pas. Mais ceux-ci n'auraient pas pu mener cette campagne si Etienne Chouard lui-même n'entretenait pas la confusion entre lui, le démocrate auto-affirmé, et cette extrême-droite, qu'elle soit soralienne ou autre.

Alors, je réaffirme mon rejet du bonhomme. D'autant que répétant l'image de la rédemption du Christ que je lui ai déjà reproché, Etienne Chouard finit sa tirade en nous vendant son pain et son vin, prenant la position du pasteur, pour ne pas dire du prophète, qui est prêt à se sacrifier pour ses ouailles que nous serions, pourvu que nous suivions sa voie. La messe est dite. Amen.

Je ne mange pas de ce pain-là. Et je choisis mon vin.

 

PS. J'invite ceux qui veulent vraiment réfléchir à l'écriture de la Constitution citoyenne d'une future 6e République, au tirage au sort, mener partout où il sera possible des ateliers constituants et réfléchir sur l'Europe, à nous rejoindre sur le groupe Facebook des "rétrovirus", ceux qui sont allergiques à l'extrême droite.
https://www.facebook.com/retroviri?fref=ts
Pour ceux qui ne veulent pas aller sur Facebook, un blog sera ouvert dans le courant de la semaine prochaine.

(1) Sur le blog d'Etienne Chouard : http://chouard.org/blog/2014/11/28/pour-que-les-choses-soient-claires/
(2) Accrochez vous, c'est ici (47'54) : https://www.youtube.com/watch?v=xlK5j1ACMts&feature=youtu.be&t=47m54s

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