«J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent.» Claude Lévi-Strauss a prononcé cette phrase à Paris, en 2005, quand commençait déjà à prendre forme la détestable régression nationale que signifie et personnifie le sarkozysme. Sa mort nous la lègue en héritage.
Ce sont les obstinés veilleurs de Mediapart qui, préparant notre hommage à Claude Lévi-Strauss (1908-2009), disparu à quelques semaines de ses 101 ans, m'ont signalé une chronique que j'avais écrite à son propos en 2005 et dont je n'avais plus le souvenir. Parue dans le défunt magazine Le Monde 2, à une époque où je n'avais plus de responsabilité dans ce journal que j'allais quitter quelques mois plus tard, il s'agissait d'une libre réflexion autour d'une des toutes dernières apparitions publiques du célèbre ethnologue.

Or la relisant aujourd'hui, et y trouvant cette mise en garde sur les désastres auxquels conduit l'exacerbation de l'identité nationale, j'ai eu le sentiment étrange que cette chronique était d'extrême actualité. A l'époque, Eric Besson était toujours secrétaire national au Parti socialiste (et donc pas encore ministre de l'immigration et de l'identité nationale), tandis que l'échec du scrutin sur l'Europe n'avait pas encore ouvert la voie à Nicolas Sarkozy (par une méchante ruse de l'histoire que n'avaient évidemment pas anticipé les tenants sincères d'un "non" européen). Mais un climat était déjà là qu'au fil de ce texte, l'on perçoit par le détour d'un chemin de traverse. La preuve sans doute qu'il faut aussi être attentif aux marges de l'actualité pour entrevoir ses tendances lourdes.

Voici donc, sans aucun changement, cette chronique parue le 21 mai 2005, sous le titre "La leçon de Claude Lévi-Strauss". L'autre heureuse suprise, c'est d'y entendre l'ethnologue lier indissolublement souci du monde (donc de sa pluralité, y compris celle des nations) et souci de la nature (lequel souci est aussi celui de la pluralité, du divers et du différent).

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Un grand homme, c'est un siècle. Une marque qui reste à échelle de vie humaine, une empreinte sans appel, une légende sans retour. Ce n'est pas forcément affaire de durée, d'années accumulées; et certainement pas d'un temps géré avec une mentalité d'épargnant, prudente et calculée. Un siècle, cela peut se jouer en un an comme en cent, et le nôtre, celui qui vient, se joue peut-être chaque jour depuis les ébranlements de 1989 et 2001, la chute du Mur et la chute des Tours. Pourtant le grand homme qui nous occupe ici a pour lui le bénéfice de l'âge: il a eu beau avoir sans cesse risqué son temps, des chances successives l'ont mystérieusement épargné. Et, à déjà 96 ans, Claude Lévi-Strauss continue de vivre au risque de la pensée, contre les habitudes et les facilités.

Ceux qui l'ont entendu, il y a une semaine, le 13 mai, sous la coupole de l'Académie française, ont pu le vérifier. Un savant parlait, mais sa parole allait au-delà de son savoir, rejoignant l'itinéraire du citoyen du monde qu'il n'a cessé d'être, depuis sa longue jeunesse militante à la gauche du Parti socialiste jusqu'aux révolutions intellectuelles de l'âge adulte, celles des Structures élémentaires de la parenté (1949) et de Tristes tropiques (1955). "Il n'est aucun, peut-être, des grands drames contemporains, disait-il, qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble." L'humanité, poursuivait-il, est devenue "sa propre victime", n'ayant pas compris que ses droits "cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces".

L'homme détruit, et du coup se détruit, nous avertit l'ethnologue, fort d'un savoir acquis auprès des sociétés sans écriture. Leurs "sages coutumes", de protection et de respect de la vie et des espèces à l'entour, nous indiquent la voix du salut: renoncer au vertige de la puissance et de la solitude, accepter de "faire de l'homme une partie prenante, et non un maître de la création". Le lecteur se demande sans doute ce que ce prophétisme écologiste vient faire dans notre actualité. Il se le demande d'autant plus que ce discours d'un homme rare et l'événement qui l'a suscité sont passés inaperçus, ne provoquant guère plus qu'une dépêche et une photo d'agence.

Claude Lévi-Strauss et Pasqual Maragall à Paris, le 13 mai 2005, lors de la remise du prix Catalunya Claude Lévi-Strauss et Pasqual Maragall à Paris, le 13 mai 2005, lors de la remise du prix Catalunya

Or l'événement comme le discours étaient européens, à deux semaines du référendum français dont l'Europe est l'enjeu. Le thème même du propos de Lévi-Strauss n'était pas indifférent: "L'ethnologue devant les identités nationales". Quant à ce qui le provoquait, c'était de recevoir, à Paris et non à Barcelone, eu égard à son âge, le prestigieux prix international Catalunya, créé en 1989 par le gouvernement autonome catalan. Ce prix, par lequel la Catalogne distingue les pensées du monde, a déjà été décerné à des Français, Jacques Delors et Edgar Morin notamment. Marquant l'importance qu'il y accorde, le président du gouvernement catalan, Pasqual Maragall, s'était déplacé pour l'occasion. Il s'est exprimé en français, excellemment, tout comme le président délégué du jury, un philosophe.

Quant à Lévi-Strauss, avant de nous inviter à vivre ensemble par le respect des ailleurs et du divers qui nous entourent, il a commencé par saluer la récente fondation par la Generalitat de Catalunya d'une eurorégion Pyrénées-Méditerranée. Faisant l'éloge de cette "vaste contrée transfrontalière", il a ajouté ceci: "J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent." C'est alors qu'au nom du jury le philosophe catalan fit écho à l'ethnologue français et à nos débats hexagonaux, en paraphrasant un célèbre libelle du Marquis de Sade révolutionnaire: "Français, encore un effort pour être européens!".

Ce n'est certes rien, juste une remise de prix, un simple instant protocolaire, et pourtant ce nous semble un fait significatif. Une grande région d'Europe, dont le martyre républicain porta nos idéaux universels, se déplace à Paris pour distinguer solennellement l'un de nos grands intellectuels, dont toute la pensée exprime le souci du monde, et ce lieu de vieille grandeur nationale qu'est l'Académie française accueille la cérémonie; mais c'est chez nous, en ce pays-ci, un grand silence qui salue l'événement! Si l'on veut bien regarder son pays comme si on n'en était pas, alors l'anecdote n'en est plus une. Comment, de l'autre côté des Pyrénées, ne pas y voir l'illustration d'une France qui a le nez collé sur elle-même, n'ayant plus d'yeux pour ce qui la dépasse et la prolonge?

La Catalogne le prouve: l'Espagne ne doute pas de son identité européenne quand elle accepte de vivre sa pluralité nationale. Sa démocratie est vivante, jeune, féminisée, dynamique, surprenante comme l'a montré le vote qui a suivi les attentats du 11 mars 2004, refus du mensonge et de la peur. C'est une sorte d'anti-portrait d'une France qui n'entend pas la leçon de Claude Lévi-Strauss.

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