«Ennemi de la nation» (suite): la sidérante réponse de LCP

Directrice de La Chaîne Parlementaire (LCP-AN), Marie-Eve Malouines a répondu au courrier que j’avais rendu public à propos de la désignation d’Alain Badiou, Pascal Boniface et moi-même comme des « ennemis de la nation ». Mensongère sur un point précis, cette réponse n’hésite pas à assumer les propos tenus à l’antenne par Frédéric Encel, qualifiés de « pensée » et de « thèse qu’il développe ».

Prenant de haut la question posée publiquement par Mediapart (lire mon précédent billet), la présidente directrice générale de La Chaîne Parlementaire Assemblée nationale (LCP-AN) n’y voit qu’un mauvais procès (son courrier est reproduit in extenso à la fin de ce billet). « Votre objectif, m’écrit-elle, est de lancer une polémique propre à accroître la notoriété du média que vous dirigez. Cette approche n’est pas celle de LCP. La recherche du buzz à tout prix est contraire à la ligne éditoriale de LCP. Au contraire, nous cherchons à donner du sens, à apporter des éléments de réflexion à notre public qui est libre de ses opinions, sans lui asséner du “prêt à penser” ou du “prêt à protester”. »

Après cette déclaration de principe, Marie-Eve Malouines – dont, en 2015, Mediapart avait chroniqué les conditions biaisées de nomination à la tête de LCP-AN (lire l’article de Laurent Mauduit) – la contredit doublement : d’une part, en proférant un mensonge sur les faits eux-mêmes ; d’autre part, en assumant la chasse publique aux « ennemis de la nation ».

J’avais écrit que la chaîne de l’Assemblée nationale avait fait le choix éditorial de, précisément, « rechercher le buzz » en tweetant, plusieurs heures avant la diffusion de l’émission, l’annonce de notre désignation à l’opprobre générale comme des « ennemis de la nation ». Dans le courrier qu’elle m’a adressé, la PDG de LCP oppose un démenti formel : « Contrairement à ce que vous affirmez, il n’y a pas eu de teaser sur Tweeter sur les propos en question avant l’émission ». Des tweets, huit au total, n’auraient été diffusés, écrit-elle, qu’« après la diffusion du programme à 12 heures », celui me concernant (ainsi que Alain Badiou et Pascal Boniface) l’étant à 12 h 52. Hélas pour notre consœur, c’est un pur mensonge. 

Comme le prouve la capture d’écran ci-dessous, le tweet à l’enseigne de LCP nous désignant en « ennemis de la nation » a bel et bien été diffusé à 8 h 52 (c'est indiqué tout en bas à gauche) le samedi 17 décembre 2016, soit trois heures avant la diffusion de l’émission concernée, animée par Frédéric Haziza.

Le tweet de LCP Le tweet de LCP

Par ailleurs, dans le courrier qu’elle m’a adressé, la PDG de LCP cite longuement les propos tenus par Frédéric Encel, diffusés en avant-première sur les réseaux sociaux dans ce tweet, accompagné d’un extrait vidéo (la vidéo est en ligne ici). Or, me concernant, toujours fâchée avec la vérité des faits, elle les cite en les tronquant, ne retenant que le qualificatif de « trotskiste », retenu dans le délire de M. Encel comme un délit politique (je n’ai jamais caché l’avoir été dans ma jeunesse), et oubliant qu’il mentionnait surtout, dans son réquisitoire à charge, le fait d’avoir « écrit un livre en faveur des musulmans » [sic] (sur Pour les musulmans, lire ici et ).

De plus, loin de se distancier de cette incitation à la haine publique et à la déchéance nationale dont on conviendra que les attendus sont à tout le moins expéditifs, Mme Malouines m’écrit que l’extrait vidéo des propos de M. Encel diffusé par LCP sur les réseaux sociaux « permettait de comprendre la thèse qu’il développe ». Pis, elle assume et cautionne le fait que c’est le journaliste de LCP, Frédéric Haziza, qui introduit lui-même le mot « ennemis » qui n’avait pas été spontanément employé par Frédéric Encel. La question du journaliste – « Vous dites : ces gens là sont des ennemis de l’intérieur ? » – ne serait, selon la PDG de LCP, qu’« une relance permettant à l’invité de préciser sa pensée ». C’est alors en effet que M. Encel répond : « Ce sont des ennemis de la nation, ça c’est une certitude ».

Une thèse qui se comprend, une pensée qui se précise… Chacun aura donc compris que, pour la responsable de la chaîne télévisuelle supposée incarner la représentation nationale, le temps est venu de désigner au public, parmi les journalistes, les chercheurs et les intellectuels, des « ennemis de la nation ». Ne reste plus qu’à les condamner sans procès et à leur réserver le châtiment qu’ils méritent.

Propres aux forces les plus obscures de notre histoire républicaine, ces procédés ne sont évidemment pas dignes de l’Assemblée nationale ni de la profession de journaliste. L’extrême droite ne s’y est pas trompée, qui a repris largement la vidéo de LCP et les propos de Frédéric Encel pour appeler, sans formalités excessives, au lynchage des trois personnes concernées, comme le montre cette potence choisie en illustration par le site Riposte Laïque :

Sur le site de Riposte Laïque Sur le site de Riposte Laïque

Le courrier de Marie-Eve Malouines

Le 24 décembre 2016

À l’attention de Monsieur Edwy PLENEL
Président de Mediapart 

Monsieur Edwy Plenel, Cher confrère, 

En date du 19 décembre, vous m’avez adressé par mail, puis par lettre avec accusé de réception, la copie d’un courrier mettant en cause LCP - à travers l'émission Entre les lignes présentée par F. Haziza - adressé au président du CSA, Monsieur Olivier Schrameck.

Je me suis interrogée sur la nature de cette démarche. S’agissait-il d’une requête officielle? Puisque vous dites saisir l’instance de régulation de l’audiovisuel. Mais cela ne peut être le cas puisqu’en vertu de la loi du 30 décembre 1999 portant création de La Chaîne Parlementaire”, ses émissions ne relèvent pas de l’autorité du CSA. Le bureau de l’Assemblée nationale fixe et contrôle l’application de la réglementation en vigueur pour LCP. S’agissait-il d’un courrier personnel à destination de Monsieur Olivier Schrameck ? Ce que l’on pouvait déduire du fait de votre allusion à son grand-père, en réalité son grand-oncle. 

Je n’ai donc pu que constater qu’au lieu de m’écrire directement, vous avez préféré dénoncer ce que vous croyez être des faits répréhensibles, en rendant aussitôt cette tribune publique, sans même demander les éventuelles précisions ou contestations que j’aurais pu vous apporter. D’ailleurs vous précisez que vous ne souhaitez pas répondre aux propos que vous mettez en cause. 

J’en déduis que votre objectif est de lancer une polémique propre à accroître la notoriété du média que vous dirigez. Cette approche n’est pas celle de LCP. La recherche du buzz à tout prix est contraire à la ligne éditoriale de La Chaîne Parlementaire. Au contraire, nous cherchons à donner du sens, à apporter des éléments de réflexions à notre public qui est libre de ses opinions, sans lui asséner du “prêt à penser” ou du “prêt à protester”.

Dans cette optique, afin de présenter les faits de façon complète et précise, je tiens à apporter les rectifications suivantes: contrairement à ce que vous affirmez, il n’y a pas eu de teaser sur Tweeter sur les propos en question avant l’émission, mais des reprises de l’entretien accordé par Yves Lacoste et Frédéric Encel, invités à propos de leur livre “”Géopolitique de la nation France”, après la diffusion du programme à 12 heures. Plusieurs tweets ont cité des déclarations tenues par les invités à partir de 12h36. Il y en a eu 8 jusqu’à 12h58. Le tweet que vous citez reprenant la citation de Frédéric Encel vous concernant a été diffusé à 12h52 (et non 8h52 comme vous l'avez écrit).

Il était accompagné d’un extrait vidéo d’une minute trente-quatre secondes, permettant de comprendre la thèse qu’il développe. F. Encel “Il faut absolument indiquer que ces islamistes disposent de soutien ici. C’est la menace intérieure, c’est ce que l’on appelle “les idiots utiles”. C’est une partie de la gauche qui a abandonné la nation, qui appartient à tout le monde (droite ou gauche), et qui l’a rejetée vers l’extrême droite. Ces idiots utiles vont donc de certains trotskistes aux tiers-mondistes et des gens extraordinairement proches du Qatar, de Monsieur Plenel qui se considère lui même comme trotskiste, au soutien des Khmers rouges Alain Badiou, au repris de justice Pascal Boniface [qui conteste ce terme, ce dont la Chaîne a pris acte dans l’émission du 24 décembre]  et toute une série de gens. - questions de F. Haziza: vous dites que ce sont des ennemis de l’intérieur? F. Encel : des ennemis de la nation, c’est une certitude. Je prône une nation ouverte, une nation à généreuse - qui a permis d’intégrer des millions de gens, qui en a fait de véritables citoyens -, une nation républicaine. Ma nation n’est pas organique, elle n’est pas racialiste, elle n’est pas religieuse. C’est avant tout une idée, un sentiment collectif intégrateur et non pas [pour] exclure.” 

F.Haziza pose clairement la question “vous dites que…”. Je ne pense pas que poser une question sous cette forme puisse, de bonne foi, être assimilé à une approbation. Au contraire, il s’agit d’une relance permettant à l’invité de préciser sa pensée. 

Connaissant votre réputation de journaliste rigoureux et objectif, et ne doutant pas de votre honnêteté professionnelle, je veux croire que vous avez été mal informé quant au contenu de l’émission et des tweets en livrant des extraits. Je ne ne doute pas que vous porterez ces rectifications à la connaissance vos nombreux lecteurs et followers. L’information des journalistes et des citoyens attachés à Mediapart les ayant relayés en toute bonne foi sera donc complétée utilement. 

Monsieur Olivier Schrameck ayant été saisi d’élément erronés, je me permets par courtoisie de lui adresser copie de ce courrier.  Ayant appris par la lecture des réseaux sociaux, et non de votre fait, que vous en avez adressé un autre similaire au Bureau de l’Assemblée nationale, je me permets également de le faire suivre. 

Bien cordialement,

Marie-Eve Malouines 
Présidente Directrice Générale
La chaîne Parlementaire Assemblée nationale

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