La liberté de l’information suppose le pluralisme de la presse

Relayant à l’Assemblée nationale une campagne lancée par l’extrême droite, un député Les Républicains s’est scandalisé, dans une question orale au gouvernement, du fait que je puisse interroger, dimanche prochain, Emmanuel Macron. Réponse à nos censeurs qui sont aussi des menteurs.

Je ne suis que journaliste, porte-voix d’une collectivité, la rédaction de Mediapart et, au-delà, de toute l’équipe qui, depuis dix ans, fait ce journal inédit dont la réussite n’est plus contestée. Carte de presse n° 44278, au titre de directeur de Mediapart, dont le numéro de Commission Paritaire des Publications et Agences de presse (CPPAP) est le 129 Y 90071. Façon de rappeler que notre métier s’exerce dans un cadre règlementaire et légal supposé garantir une liberté fondamentale qui n’est pas un privilège des journalistes mais un droit des citoyens : le droit d’être informé de façon indépendante et pluraliste.

Ce droit a valeur constitutionnelle comme l’a fermement énoncé une décision rendue le 11 octobre 1984 par le Conseil constitutionnel (à retrouver ici, article 38). Elle souligne que « le pluralisme des quotidiens d’information politique et générale […] est en lui-même un objectif de valeur constitutionnelle » et que « la libre communication des pensées et des opinions […] ne serait pas effective si le public n’était pas à même de disposer d’un nombre suffisant de publications et de caractères différents ».

Mais ce pluralisme consubstantiel d’une vitalité démocratique s’inscrit dans une légitimité plus décisive : être au service du droit de savoir du public, tel que le garantit la loi du 29 juillet 1881 dont la jurisprudence protège l’exercice de la liberté de la presse. Autrement dit, nous détester n’autorise pas à nous bannir, sauf à s’en prendre à une liberté fondamentale. Et le seul critère pour juger de notre utilité démocratique reste la qualité de nos informations, leur utilité, leur légitimité et leur vérité. De quelque bord que l’on soit, qui oserait nier aujourd’hui la qualité du travail de Mediapart, la droite se saisissant tout autant que la gauche de nos informations quand elles dérangent ses adversaires ?

Hélas, ces droits, ces libertés sont aujourd’hui, sinon menacés, du moins fragilisés. À entendre les campagnes récurrentes que subit Mediapart ces temps derniers, il est difficile de ne pas faire le constat que ce qui vient d’être rappelé n’est plus une évidence pour nombre de politiciens ou d’éditorialistes. Certains intérêts partisans, parce que nous leur déplaisons ou parce que nous les dérangeons, font désormais litière de nos libertés fondamentales en appelant à bannir du débat public un journal et ses journalistes.

J’ai récemment pris la peine de leur répondre dans La Valeur de l’information (chez Don Quichotte), après que l’un deux, Manuel Valls, ait appelé à ce que « Plenel et ses sbires » (sic) soient professionnellement interdits : « Je veux qu’ils reculent, je veux qu’ils rendent gorge, je veux qu’ils soient écartés du débat public » (sur BFMTV, le 15 novembre 2017). Posée et argumentée, sans polémique inutile, cette réplique n’aura donc pas suffi, à supposer qu’ils aient pris la peine de la lire.

Les voici donc qui recommencent, prenant prétexte de l’annonce de l’interview d’Emmanuel Macron par Jean-Jacques Bourdin (pour RMC et BFMTV) et moi-même (pour Mediapart), dimanche soir 15 avril (lire ici nos explications). C’est l’extrême-droite qui a ouvert le feu, ce qui n’étonnera pas nos lecteurs, avertis de l’interdit professionnel lancé depuis plusieurs années par le Front national à notre encontre, tant nos révélations sur ses affaires financières et sur ses violences internes lui ont déplu. Marine Le Pen a donc demandé mon exclusion, au prétexte d’écrits de jeunesse – c’était en 1972, j’avais vingt ans – que j’ai clairement récusés :

Marine Le Pen sur RTL le 10 avril 2018

C’est depuis devenu une campagne du FN et de son mouvement de jeunesse, le FNJ. Campagne qui se sent des ailes depuis que Les Républicains s’en sont faits le relais, le député du Maine-et-Loire Jean-Charles Taugourdeau posant une question orale au gouvernement dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, mardi 10 avril après-midi. Lequel député s’était fait connaître en 2013, après l’affaire Cahuzac, par ses 120 000 amendements pour contrer la loi sur la transparence de la vie publique (lire ici) et se fait remarquer aujourd’hui par sa proposition d’encadrer, autrement dit de limiter, le droit de grève (lire là) :

Question au gouvernement du député LR Jean-Charles Taugourdeau

Déjà rapportés dans un livre de Laurent Huberson en 2008 (aux éditions Le Cherche Midi), mes écrits d’il y a près de quarante-six ans dans Rouge sur le terrorisme palestinien ont été récemment publicisés, via les réseaux sociaux, par Maître Gilles-William Goldnadel peu après la mise en examen de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne. Il est vrai que cet avocat, proche de la droite extrême israélienne, n’est pas indifférent à ce dossier : alors qu’il assurait la défense de Patrick Buisson, ex-conseiller de l’ancien président, il avait rendu visite en Israël au vrai « Paul Bismuth » quand le clan sarkozyste s’efforçait de dissuader ce dernier de porter plainte pour usurpation d’identité. Je suis habitué de longue date à ce type de campagne et aux méthodes déloyales qui les distinguent : quand on ne peut contester le sérieux des informations, on cherche à discréditer le ou les journalistes qui les ont révélées.

Sur le fond, je me suis expliqué en réponse à une question de Libération, la semaine passée. Réponse à retrouver dans son contexte ici et que voici intégralement : « Je n’ai jamais fait mystère de mes contributions à Rouge, de 1970 à 1978, sous le pseudonyme de Joseph Krasny. Ce texte, écrit il y a plus de 45 ans, dans un contexte tout autre et alors que j’avais 20 ans, exprime une position que je récuse fermement aujourd’hui. Elle n’avait rien d’exceptionnel dans l’extrême gauche de l’époque, comme en témoigne un article de Jean-Paul Sartre, le fondateur de Libération, sur Munich dans La Cause du peuple–J’accuse du 15 octobre 1972. Tout comme ce philosophe, j’ai toujours dénoncé et combattu l’antisémitisme d’où qu’il vienne et sans hésitation. Mais je refuse l’intimidation qui consiste à taxer d’antisémite toute critique de la politique de l’Etat d’Israël ».

Quant aux affirmations du député Les Républicains sur ma supposée fraude fiscale en tant que patron de Mediapart, elles sont totalement mensongères. Nos lecteurs les plus anciens le savent bien puisque nous n’avons rien caché à toutes les étapes de ce feuilleton. Loin de frauder le fisc, Mediapart a défendu en toute transparence, avec le soutien du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL), l’égalité de droit entre presse imprimée et presse numérique, s’agissant notamment de la TVA super-réduite accordée à la presse dans le souci de son pluralisme et de son accessibilité. Dans l’adversité qui a suivi nos révélations de l’affaire Cahuzac, Mediapart a été confronté à un refus entêté de l’administration fiscale et de son ministère de tutelle d’entendre nos arguments et de nous accorder l’évidente bonne foi de notre démarche. S’en est suivi un sévère redressement fiscal que nous avons intégralement payé et qui est toujours en contentieux devant la justice administrative (lire ici).

Le député Jean-Charles Taugourdeau ne peut pas ne pas le savoir, et c’est pourquoi sa mauvaise foi est totale. Il se trouve que fin 2015, lors de l’ultime bataille sur le caractère inique de ce redressement, trois de ses collègues députés Les Républicains se sont portés à notre secours, en adressant, avec quatre socialistes et un écologiste, une lettre solennelle au président de la République François Hollande (elle est à retrouver ici). Il s’agit de Patrice Martin-Lalande (qui n’a pas été renouvelé en 2017 et qui fut longtemps rapporteur du budget pour les aides à la presse), Franck Riester (passé depuis à « Agir, la droite constructive ») et de Laure de la Raudière (passée aussi à « Agir, la droite constructive »), élue d’un département voisin de celui de notre pourfendeur, l’Eure-et-Loir.

Habitués hélas à subir ces vindictes, nous les encaissons sereinement grâce au soutien de toutes celles et tous ceux qui, nous lisant vraiment, nous font confiance. Mais comment ne pas en vouloir à nos détracteurs de nous obliger à paraître les considérer en prenant le temps de leur répondre ? Si je le fais, c’est seulement par respect pour nos lecteurs qui ont évidemment le droit de savoir ce qu’il en est du vrai et du faux, de la calomnie et du mensonge. Reste qu’en écrivant cet énième pensum de réponse à une cabale, je ne pouvais m’empêcher de repenser à ce moment de bonheur qu’avait offert à ma génération Maurice Clavel, gaulliste de résistance et journaliste de talent, en 1971. Il savait, lui, le prix de la liberté. Cette liberté que nos censeurs d’aujourd’hui sont prêts à piétiner.

Messieurs les censeurs bonsoir, 13 décembre 1971 © INA

Post scriptum, le 12 avril : Le député Les Républicains ayant remis ça dans une lettre ouverte mise en ligne par Valeurs Actuelles (elle est à lire ici), je lui ai répondu dans le fil de commentaires ceci : 

Monsieur le député, "patron" de Mediapart, une des rares réussites entrepreneuriales dans la presse de ces dix dernières années, je ne vous réponds que sur ce terrain. Vous devriez au moins nous lire avant de nous juger, ce qui vous éviterait d'écrire n'importe quoi. Car tous nos chiffres sont publics, dans une transparence que nous sommes pratiquement seuls à respecter (c'est ici)Premier média numérique payant, vivant seulement de ses abonnements, refusant la publicité, toute subvention et sans aucun mécène, Mediapart, avec le soutien de tout notre secteur professionnel, a donc mené une bataille pionnière sur l'égalité de droits entre presse imprimée et presse numérique. Bataille qui a amené le Parlement à nous donner raison, dans un vote unanime, début 2014. Mais, dans la foulée de l'affaire Cahuzac qui a bousculé Bercy dont les hauts fonctionnaires avaient fait corps avec leur ministre et son mensonge, Mediapart a été confronté à l'entêtement du fisc pour les années qui précédaient, sous la forme d'un redressement fiscal inique. Ce n'est pas moi seulement qui l'ai dit mais trois de vos collègues députés Les Républicains de l'époque, Laure de la Raudière, Franck Riester et Patrice Martin-Lalande (ce dernier connaissant fort bien le secteur de la presse), dans une lettre adressée au chef de l'Etat de l'époque (elle est ici). Hélas, sur ordre d'en haut, le fisc ne nous a pas donné raison. Dès lors, nous avons payé rubis sur l'ongle ce redressement fiscal en même temps que nous avons engagé, devant la justice administrative, une procédure de contestation sur le fond. Bref, désolé de vous le redire, Monsieur le député, vous avez diffusé, dans l'hémicycle, une fausse nouvelle. C'est bien pourquoi une presse indépendante comme Mediapart est nécessaire et utile : pour défendre et rétablir la vérité des faits. Bien à vous, Edwy Plenel, directeur de Mediapart

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