L’expérience politique du lointain

Invité à Nantes par le Festival Midiminuit Poésie, j’y ai échangé avec l’auteure Noémie Lefebvre et l’artiste Jean-Charles Massera autour du thème « Démocratie : la poésie pour ré-investir le commun ». Voici le texte que j’ai écrit et lu pour cette occasion.

« Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus… »

Cette interrogation de Saint John Perse m’accompagne ici, à Nantes, la ville où je suis né, où j’ai peu vécu mais dont je tiens sans doute, au plus obscur de ma conscience, mes rêves de lointain, mes rêves au lointain.

La dix-huitième édition de Midiminuit Poésie à Nantes La dix-huitième édition de Midiminuit Poésie à Nantes
Des bribes de souvenir me reviennent qui en témoignent. Ce lancement d’un navire aux ACB, les Ateliers et Chantiers de Bretagne où travaillait mon grand-père maternel, lente glissade spectaculaire regardée depuis un appartement du Quai de la Fosse. Cette légende littéraire nantaise, souvent partagée en famille, de Jules Verne, tout gamin, parti s’enrôler comme mousse sur un rafiot et rattrapé de justesse par son père. Cet oncle qui cabotait le long des côtes africaines avec ses récits rapportés de la grande-île, Madagascar. Cette forêt de grues portuaires, aperçues sur la route à l’approche de Saint-Nazaire, qui me semblaient la porte d’entrée des vacances estivales. Cette mer immense que je contemplais depuis la villa familiale, perchée sur la falaise de Saint-Marc-sur-Mer, une mer grise et morose dans l’ennui de vacances trop immobiles.

« S’en aller ! S’en aller ! Parole de vivant… » Saint John Perse toujours.

Je suis d’ici mais mon imaginaire est d’ailleurs. Breton d’outre-mer, définitivement. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, mes pays d’enfance, puis de jeunesse furent au lointain, de l’autre côté de l’Océan Atlantique d’abord, de l’autre côté de la Mer Méditerranée ensuite. Au pays d’Aimé Césaire et d’Édouard Glissant, la Martinique. Au pays d’Albert Camus et de Kateb Yacine, l’Algérie.

Aux deux pays de Frantz Fanon, pays natal, pays causal ; Fanon, ce voyant des âmes – il était psychiatre –, ce devin des peuples – Les damnés de la terre ont fait le tour du monde – ; Fanon, soldat antillais de la France Libre devenu combattant de l’Algérie indépendante et, au-delà, des émancipations africaines. Fanon qui, dans son premier livre, Peau noire, masques blancs, paru en 1952, l’année de ma naissance, avait eu cette fulgurance, ô combien brûlante dans notre siècle amer, d’indifférence de l’Europe aux migrants, exilés, réfugiés : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché. »

Je veux donc vous parler du lointain. De ce lointain qui est le chemin du prochain.

« Agis en ton lieu, pense avec le monde », aimait recommander Édouard Glissant, dont la poétique fut résolument une politique. Chantre de l’identité relation, ce tremblement qui tisse le Tout-Monde et le Tout-Vivant, il n’a cessé de pourfendre l’illusion mortifère des identités à racine unique où s’assèche l’humanité et se nécrose la solidarité. « Je change, échangeant avec l’autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer », ajoutait-il afin de rassurer celles et ceux qui prennent peur à la perspective du voyage vers l’autre. Ils craignent l’épreuve de cette rencontre où, le reconnaissant justement comme autre, résistant à la tentation de l’assimiler à soi-même, l’on découvre sa propre humanité, admettant enfin que ce sont le divers, le pluriel, le multiple qui nous font semblables, et non pas ce Grand Un du pouvoir et ce Grand Même de l’identité qui n’ont eu de cesse d’entraver l’élan de l’humanité, de l’abaisser et de l’appauvrir, de la blesser et de l’enlaidir.

Grandir au lointain, cette expérience fondatrice, m’est un passé plein d’à présent. Loin d’un souvenir exotique, c’est une leçon politique. Un philosophe, qui était poète à sa façon, Gilles Deleuze, l’avait compris. Dans son fameux Abécédaire filmé, à l’article « Gauche », il explique que la différence entre conservateurs et progressistes, entre tenants des immobilismes sociaux et partisans des inventions émancipatrices, est une question de perception de l’espace, d’adresse qui fixe à demeure ou de mouvement qui emporte au loin. Les premiers partiront toujours d’eux-mêmes, de leur lieu, de leur rue, de leur ville, de leur pays, quand les seconds partiront de l’horizon, du monde qui nous interpelle, du lointain qui nous appelle et nous requiert.

Au fond, comme beaucoup d’entre vous sans doute, je suis l’enfant de ce que Deleuze avait théorisé. Quelle est cette expérience politique ? Quelle est son actualité persistante ? Quelle est surtout sa vitalité résistante à l’image de cette découverte de Camus, au soleil de Tipasa – Tipasa qui fut mon refuge adolescent en Algérie : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible » ? Un invincible été…

Cette expérience, c’est celle de l’égalité. De l’égalité naturelle. Évidente, flagrante, sans bavardage ni théorie. Oui, l’égalité naturelle miraculeusement sauvée à l’épreuve d’une si longue durée d’inégalité criminelle, officielle, juridique, étatique, violente, assassine, effrayante ! Grâce aux peuples martiniquais et algérien, grâce à ce retour à l’envoyeur – le pays des droits de l’homme, du moins de sa déclaration – qu’ont supporté ces pays qui firent notre fortune, notre richesse, nos privilèges, dans l’asservissement esclavagiste, dans l’humiliation coloniale, j’ai tôt appris qui était l’adversaire humain de l’homme.

Cet adversaire, le nôtre, toujours en embuscade, souvent de retour, ce sont les tenants de l’inégalité naturelle. Ils ont eu hier leurs lettrés et leurs stylistes – Joseph de Maistre, Charles Maurras –, comme ils eurent avant-hier leurs juristes et leurs administrateurs – les rédacteurs du Code noir ou des statuts antisémites –, comme ils ont aujourd’hui leurs bateleurs dont les foires sont médiatiques et dont les haines, infinies, sont des poupées gigognes : sous le sexisme, l’homophobie ; sous la xénophobie, le racisme ; sous l’islamophobie, la négrophobie…

Et ainsi de suite jusqu’à la fin de l’humanité. Jusqu’à épuiser l’idée d’une humanité commune. Jusqu’à nier l’idée même du commun. Sexe, genre, civilisation, culture, nation, religion, etc., supérieurs à d’autres ! Leur crédo n’est autre que la folie qui a déjà égaré les hommes ici même en Europe, jusqu’au crime, contre l’humanité précisément.

Ce détour par le lointain est une invite pressante à reprendre nos esprits. Au fondement de l’idéal démocratique, il y a l’égalité. Nous naissons libres et égaux en droits. En droits et en dignité, a ajouté la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, élargissant la portée de la Déclaration française de 1789. Oui, égaux en droits dès la naissance ! Sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, de croyance, de sexe, de genre ! Cet article premier des Déclarations des droits est le ressort indestructible d’émancipations sans cesse recommencées, inventées, complétées. Contre l’esclavage, contre la colonisation, contre l’exploitation économique, contre l’oppression sociale, contre la domination masculine, contre la persécution religieuse, contre les discriminations ordinaires, contre les dénis démocratiques, contre les dégâts écologiques… Bref, contre toutes ces hiérarchies si durablement installées, satisfaites d’elles-mêmes, aveugles au monde et aux autres, où s’éternise l’injustice.

L’émancipation est un déplacement, toujours renouvelé. L’humanité n’est pas assignée à résidence. Ni à un lieu, ni à un milieu, ni à une condition, ni à une soumission qu’elle n’aurait pas le droit de quitter ou de renverser. Être égaux en droits, c’est avoir le droit non seulement d’en jouir et de les défendre mais aussi d’en conquérir, d’en inventer de nouveaux. S’il est une poétique de la démocratie, c’est là qu’elle réside : dans cet horizon de l’égalité qui nous élève et nous relève, dans une quête infinie aux beaux jours, dans des révoltes salutaires aux heures sombres. Le Rimbaud communard, le Char résistant, le Césaire anticolonialiste ont illustré cet imaginaire dont notre époque incertaine et confuse a tant besoin. La politique a certes besoin de programmes, de partis, de mouvements, d’institutions, d’élus, mais son exigence démocratique réclame bien plus que cela, un préalable : une culture commune, un imaginaire partagé, une espérance vivante.

« Un abîme est là, tout près de nous. Nous, poètes, rêvons au bord. Vous, hommes d’État, vous y dormez » : cette note, trouvée dans les papiers de Victor Hugo après sa mort, résonne dans notre époque de doutes et de déceptions. « Soyons réalistes, demandons l’impossible », lisait-on sur les murs de nos révoltes logiques, il y a cinquante ans. La part du rêve est le chemin du réel. Rêver, c’est aujourd’hui être responsable. Plus responsable en tout cas que tous ces gouvernants trop occupés à se survivre à eux-mêmes qui ne prennent pas la mesure de la catastrophe qui menace.

Partout, des pouvoirs autoritaires, inégalitaires et identitaires ; partout, y compris au cœur des puissances du Nord comme du Sud, à l’Ouest comme à l’Est – et comment ne pas penser aujourd’hui au Brésil – ; partout, ces pouvoirs engagent la revanche de l’inégalité naturelle sur l’égalité des droits. Alors, brandissons avec les poètes cet étendard, sans concession, sans barguigner, pour leur dire non !

« Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre… » Je cite Aimé Césaire, c’était dans Tropiques en 1941.

« Où que nous regardons, l’ombre gagne. L’un après l’autre, les foyers s’éteignent. Le cercle d’ombre se resserre parmi des cris d’hommes et des hurlements de fauves. Pourtant nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. Nous savons que le salut du monde dépend de nous aussi. Que la terre a besoin de n’importe lequel d’entre ses fils. Les plus humbles. L’Ombre gagne… “Ah ! tout l’espoir n’est pas de trop pour regarder le siècle en face !” Les hommes de bonne volonté – j’y ajoute les femmes – feront au monde une nouvelle lumière. »

Disons non à l’ombre qui menace et oui à l’égalité qui libère.

Nantes, le 12 octobre 2018

> Voir ici le site du Festival Midiminuit Poésie.

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