Réformer le permis de conduire : entre démagogie et incompétence.

Le premier ministre a annoncé, le 2 mai, lors d'un déplacement consacré à la formation professionnelle, 10 mesures en faveur d'une formation personnalisée et de qualité et d'un permis de conduire moins cher. Comme d'habitude (voir déclaration du président le 9 novembre), le permis de conduire et sa formation préalable sont traités hors contexte.

 

La sécurité routière, bien qu'étant brandie comme grande cause nationale, doit être le cadet des soucis de ce gouvernement (comme du précédent, et de celui d'avant).  En effet, depuis l'arrivée au pouvoir des "experts en tout" de LREM, un seul Conseil Interministériel de la Sécurité Routière a eu lieu, le 9 janvier 2018. De ce C.I.S.R. aucune mesure en faveur de la formation n'est sortie. La mesure phare fut l'abaissement de la limitation de vitesse à 80 km/h, mesure ô combien décriée (le délégué interministériel à la Sécurité Routière n'a d'ailleurs pas pu convaincre les sénateurs de l'efficacité de cette mesure), mesure tellement peu efficace que la mortalité routière a cruellement remonté ce premier trimestre 2019.

L'Etat est pourtant doté d'un groupe "Route et Sécurité routière" à l'assemblée nationale. Présidé par monsieur Mariton, ce groupe ne fait pas d'étincelles et n'est pas consulté. Monsieur Mariton ne s'exprime jamais et ne répond pas aux sollicitations.

Le chef de l'Etat a préféré nommer madame Dumas, appartenant à la commission de la défense nationale, pour étudier une réforme du permis de conduire.

Quand l'amateurisme se fait profession...

Et voici les mesures intergalactiques qui vont faciliter l'accès au permis de conduire.

Mesure 1 : GRATUITE DU CODE (FORMATION ET EXAMEN) POUR LES VOLONTAIRES Service National Universel.

Intox. La formation au code de la route est prévue pour une durée de 4 heures, dont une heure de présentation.  QUATRE HEURES !!! Quel candidat  peut avoir tout appris en 4 heures ? Et ceux qui tomberont dans le panneau ne se dirigeront pas vers la conduite accompagnée à 15 ans (filière exemplaire en terme de résultats) mais attendront de passer leur code gratuitement au SNU. Mais ils n'auront que très peu de probabilité de réussite, le temps aura passé et la conduite accompagnée (un an minimum, et examen à partir de 17 ans, voir mesure 9) ne sera plus judicieuse.

Mesure 2 : DÉVELOPPER L’USAGE DU SIMULATEUR DE CONDUITE DANS LA FORMATION.

Intox. Un simulateur coûte plus cher qu'une voiture-école et doit être utilisé en présence d'un formateur. Or c'est le coût du travail qui fait le prix d'une heure de leçon de conduite. Suis-je bête!!! Un formateur pourra suivre simultanément plusieurs élèves en simulation. Donc rien à voir avec une formation de haute qualité (comme dit dans l'en-tête du dossier de presse disponible sur le site www.gouvernement.fr). Favoriser un dispositif de sur-amortissement pour s'équiper de telles machines revient à favoriser l'endettement des entreprises privées pour assouvir une volonté du gouvernement... parier avec l'argent des autres.

Mesure 3 : DÉVELOPPER L’APPRENTISSAGE DE LA CONDUITE SUR BOITE AUTOMATIQUE.

Avec un volume minimum de formation de 13h (contre 20 en boite manuelle) le prix d'appel d'une formation en boite automatique est bien inférieur. Pour pouvoir conduire une voiture à boite de vitesses manuelle il faut suivre une formation qualifiante de 7 heures en auto-école labellisée, après six mois de permis de conduire, sensés avoir apporté une expérience significative de conduite. Réduire le délai à trois mois risque d'inciter les candidats à ne pas acheter de véhicule à boite automatique, donc à ne pas rouler. Quand ils viendront suivre la formation additionnelle ils n'en sauront pas plus que le jour de leur examen. D'autre part le minimum de 13 heures ne correspond pas à la réalité, bien plus proche des 25 heures (le double!). Si l'intitulé de la mesure est intéressant, la mise en oeuvre n'aura aucune répercussion favorable sensible en terme de coût.

Mesure 4 : FAVORISER L’ACCÈS A LA CONDUITE SUPERVISÉE.

Ce dispositif, en place depuis plusieurs années, est accessible à tous les candidats majeurs ou ayant échoué au permis de conduire. Rien de neuf dans cette mesure si ce n'est qu'en cas d'échec pour "niveau de maîtrise manifestement insuffisant renseigné par l'inspecteur le jour de l'examen" le candidat devra suivre de nouveau des leçons de conduites pour se perfectionner. En clair : il s'agit d'une mesure bien plus restrictive que ce qui se fait actuellement (ce qui n'est pas forcément un mal) donc démagogue et mensongère.

Mesure 5 : DÉVELOPPER L’ACCÈS À LA CONDUITE ENCADRÉE.

Équivalent professionnel de la conduite supervisée, la conduite encadrée touche la population en formation professionnelle. L'idée semble bonne mais ne concernera qu'une minorité de jeunes.

Mesure 6 : MODERNISER L’EPREUVE PRATIQUE.

Intox. Grosse intox. Il ne s'agit pas de moderniser l'épreuve pratique mais seulement de dématérialiser son inscription et d'en transférer la responsabilité au candidat. L'auto-école n'aura plus son mot à dire (jusqu'à preuve du contraire). Donc le candidat choisira sa date, son heure et son lieu d'examen et il imposera ses choix à son auto-école. Cette dernière n'aura plus la maîtrise du déroulement de la formation, des délais, ni de l'organisation collective du déroulement et de la planification des examens.  Donc le candidat pourra aisément "tenter" de passer son permis. Et parallèlement (voir mesure 7) l'auto-école devra tout de même répondre de ses taux de réussite !

Mesure 7 : LA MISE EN PLACE D’UNE PLATEFORME GOUVERNEMENTALE DEDIÉE AU
CHOIX DE SON AUTO-ÉCOLE.

Intox. ceci existe déjà et s'appelle www.vroomvroom.fr . Le secrétaire d'Etat à l'éducation nationale, Gabriel ATTAL parle même d'un "trip advisor" des auto-écoles ! Il faut tout de même savoir que, dans le cadre de la labellisation des établissements, ce taux de réussite doit être publié, et les enquêtes de satisfaction (et avis liés) doivent être traçables et sécurisées. Comment faire quand les candidats veulent passer leur permis contre l'avis de l'établissement ? Comment faire quand un élève ira passer le permis en candidat libre sans en parler à son établissement ? Qui vérifiera les données ? L'Etat n'a déjà pas les moyens de contrôler les auto-écoles, ni les illégaux, ni d'assurer la sécurité des inspecteurs, mais va se doter d'un outil de contrôle des données? Cette plateforme fonctionnera-t-elle aussi bien que l'Agence Nationale des Titres Sécurisés, tristement célèbre pour ses dossiers de cartes grises en souffrance, plus de deux ans après sa mise en place ? cette plateforme sera-t-elle aussi bien réalisée que la réforme du Code de la Route de 2016 qui fit chuter le taux de réussite de 70% (en moyenne, environ) à 10% ?

Mesure 8 : LA CRÉATION D’UN LIVRET DE FORMATION NUMÉRIQUE POUR SUIVRE LA
PROGRESSION DU CANDIDAT EN TEMPS RÉEL.

Ceci existe déjà et s'appelle un livret d'apprentissage, obligatoire en leçon de conduite. Espérons que la création de ce livret numérique sera suffisamment sécurisé pour en éviter les piratages...

Mesure 9 : ABAISSER L’ÂGE DE PASSAGE DE L’EXAMEN DANS LE CADRE DE
L’APPRENTISSAGE ANTICIPÉ DE LA CONDUITE.

Les candidats ayant suivi la filière de la conduite accompagnée pourraient accéder à l'épreuve du permis de conduire dès 17 ans, mais ne pourront conduire de manière autonome qu'à partir de leur dix-huitième anniversaire.  Fallait-il être technocrate pour imaginer une mesure d'une telle vacuité  ???

Mesure 10 : ADAPTER LES QUESTIONS DU CODE DE LA ROUTE AUX PUBLICS ET AUX
ENJEUX DE SÉCURITE ROUTIÈRE.

Dit-on encore "LOL" ? Cette mesure vient à reconnaître que la mesure de modernisation des question du code de la route (banque de donnée de l'épreuve théorique générale en jargon professionnel) est un échec de monsieur Barbe (Délégué interministériel à la sécurité routière). Il est certain qu'avec seulement 6 questions de réglementation cet examen est tout sauf un pré-requis à la conduite. Mais le plus difficile sera à coup sûr d'adapter les questions "aux publics". Est-ce à dire que selon l'origine ou les études l'examen sera différent ? Est-ce à dire que selon l'origine ou les études la conduite et le milieu routier seront différents ? Le risque réel, en situation, sera-il différent ?

 

CONCLUSION.

Le dossier de presse de cette annonce du premier ministre est disponible sur le site www.gouvernement.fr

Se féliciter de telles mesures électoralement démagogues c'est encore une fois reléguer la sécurité routière au dernier rang.

Aucune mesure ne vise le long terme. Aucune réforme ne vise à être durable, elles s'empilent toutes plus vite que Lucky Luke ne tire. Aucune mesure ne parle de renforcer la formation pour un abaissement durable et ancré de la mortalité routière. Pourtant cette dernière était bien le sujet principal lorsque l'abaissement des limitations de vitesse a été décidé en 2018...Décision dont le premier ministre disait, un mois plus tard, que les excédents de recettes liés aux contrôles automatisés étaient déjà prévus dans la loi de finances 2019 - bien anticipé pour le coup!

Quand donc les écoles de conduite remettront-elles les clés de la sécurité routière au gouvernement, afin que ce dernier en assume la médiocrité politique ?

Quand donc pourrons-nous travailler pour la sécurité de tous, pour la vie, sans que des énarques parisiens ne viennent polluer, par leur incompétence, le fonctionnement des entreprises privées ?

Audiard avait raison Audiard avait raison

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