Faut-il lapider Z., l'élève de Samuel Paty?

Depuis la parution dans Le Parisien du 7 mars d'un article sur le meurtre de Samuel Paty des médias français et internationaux répandent ce message-ci: "Samuel Paty: mort pour un mensonge" (ainsi C-News).

En même temps Le Parisien nous informe que l’élève Z. de Paty et le père de celle-ci, qui a lancé l’action contre la pédagogie du professeur, ont changé leur point de vue d’une manière profonde et tout à fait étrange. Puis l’activiste Fatiha Agag-Boudjahlat c’est fait remarquer avec un commentaire époustouflant, : “Mensonge de la collégienne à l'origine de l'affaire Paty: «Seule l'accusation d'islamophobie tue et détruit des vies»”. Ainsi elle associe l’affaire Paty au conflit actuel à l’université de Grenoble, où une affiche a accusé deux professeurs d’islamophobie et de fascisme. Du lynchage médiatique?

Du lynchage médiatique, il y en a au sujet de la jeune fille Z. sur Twitter. Voici quelques commentaires sur le message du Parisien, repris par BFMTV le 7 mars et placé sur Twitter:       

  • On le sait depuis le début qu'elle a menti et qu'elle a du sang sur les mains. Une pourriture qui fait des aveux reste une pourriture : celle par qui tout est arrivé. Sans mensonge, pas de cabale. Sans cabale, pas de meurtre.·       
  • 30 ans de prison incompressible pour complicité de meurtre ça la fera réfléchir cette pute·       
  • Comme quoi il n'y a pas d'âge minimum pour être une ordure de la pire espèce. Il serait temps de mettre fin à la scandaleuse impunité dont bénéficient les mineurs en France.·
  • Parole des enfants sacrée, qui enverrait à l'échafaud des innocents accusés à tort s'il y avait encore la peine de mort, et qui a envoyé ce professeur au massacre. Notre société sacralise la parole de l'enfant dans une vision Disney de l'enfance.· 
  • Je suis l’état je mets cette gamine en prison pour mensonge ayant entrainé la décapitation de son professeur et son père aussi car il est complice de sa fille·
  • Les gens découvrent avec stupeur que les musulmans que la France a fait venir par millions sur son sol sont... accrochez-vous bien... musulmans ! Ces chiffres n’ont rien de surprenant. Ce qui l’est plus, c’est qu’on ait laissé cette idéologie prospérer de la sorte.·     
  • Je ne suis pas d'accord avec vous elle doit être sanctionner pour incitation au meutre, mis en danger de la vie d'autrui, vipère...·     
  • Pour tous ces tarés qui défendent Mahomet je prônerais la charia à leur encontre sur une terre républicaine. Qu'elle soit punie au même titre que celui qui a tué. Pourquoi pas la lapidation d'ailleurs sur la place publique?

Parmi les commentaires il y aussi quelques réactions critiques, tel que celui-ci:        

  • Ça a déjà été écrit qques jours après son assassinat. Pourquoi en parler en plateau TV seulemtn maintenant ?

Accentuer le mensonge afin de faire oublier la vérité

En effet, on savait déjà depuis novembre 2020 que la jeune fille avait raconté quelques mensonges. Mais sur quoi? Sur sa présence dans le cours de Paty lorsqu’il montrait les caricatures, dont le dessin obscène du Prophète par la dessinatrice Coco. Et aussi sur une discussion qu’elle aurait eue avec son professeur à ce sujet, qui aurait résultée dans sa suspension. Mais tout cela ne concerne pas l’essence de l’affaire, qui est la pédagogie de Paty. Les titres dans les médias, les médias français aussi bien que ceux d’autres pays, suggèrent que tout le problème avec Paty était fictif. C'est faux.

Au commencement de l’affaire Paty, le père de Z. mettait un message sur son Facebook:

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Le père de Z. dit clairement que ce qu’il trouve inacceptable, c’est que le professeur a montré un dessin du Prophète en état nu. (Les détails encore plus obscènes, tels que la suggestion de sodomie, lui étaient aparamment inconnus.) C’est “une honte” et il annonce “aller voir le directeur”, et y ajoute en seconde place “car ma fille est exclue 2 jours du collège”. Il invite à écrire au directeur de l’école “pour virer ce malade” et peut donner l’adresse de l’école.

Paty transgressait les règles de la Charte de la laïcité à l'école

Il n’y a rien de “jihad” ou de “jihadisme” dans ce discours, seulement une indignation profonde. Elle est tout à fait légitime. La Charte de la laïcité à l’école, affichée dans toutes les écoles, ne dit-elle pas: “La France… respecte toutes les croyances. (…) La laïcité implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, (…) et repose sur une culture du respect et de la compréhension de l'autre.” La caricature de Coco comme illustration du respect et de la compréhension de l’autre? C'est de la violence symbolique, de l’agression frontale envers toute la religion islamique et envers les élèves islamiques dans la classe de Paty. Lorsque le père de Z. s’indigne du comportement de Paty, ce n’est pas à cause d’une idéologie nocive d’islamiste qu'il agit, mais il est parfaitemen aligné sur les principes républicains de la Charte de la laïcité à l’école. (Une déformation posthume du comportement de Paty fait de lui un représentant parfait de la laïcité, tandis qu’en vérité il la transgresse.)

Mais la Charte, ne dit-elle pas aussi: “(…)aucun sujet n'est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique? Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme.” Donc un professeur peut (et doit selon le programme) parler des caricatures de la religion. Mais évidemment sans oublier “le respect des religions”, toujours ajouté à la “liberté d’expression”. Alors, était-il nécessaire de montrer le plus choquant des caricatures pour élucider la liberté d’expression, et même sans commentaire critique? Et cela à des enfants? C’est comme traiter de la morale sexuelle en montrant des photos de viols d’enfants... Ou d'illustrer une leçon sur la citoyenneté avec une photo montrant comment on brûle la tricolore.

La suite de l’action du père: il va, accompagné d’Abdelhakim Sefrioui, imam et activiste, voir la directrice de l’école avec une plainte. Elle défend son professeur et dit qu’elle renseignera le rectorat, qui fera un coup de téléphone au père pour le calmer. La plainte n’est pas vraiment prise au sérieux et le père de Z. et A. Sefrioui commencent une action contre la pédagogie de Paty, et exigent son licenciement. C’est tout à fait légal, ils font usage de leur liberté d’expression et de réunion sans aucun appel à la violence ou à d’autres actions hors de la loi. Ils vont même visiter le CCIF afin de chercher une route juridique pour résoudre le problème Paty. Rien de jihadisme dans tout cela, aucune trace de terrorisme. Le mot le plus cru dans les vidéos qu’ils produisent sur l’affaire est “voyou”, pour désigner Paty. Ce n’est pas gentil, mais pas du tout un appel au meurtre. (Et il n’y a aucune preuve de la “fatwa”, appel à l’exécution, que selon le ministre Darmanin, ils auraient publiée.)

Le motif de l'assassinat était la blasphémie

Puis il y a, dans le climat échauffé par une publication nouvelle des caricatures par Charlie Hebdo à l’occasion du procès des assassins de janvier 2015, le jeune homme Abdoullakh Anzorov qui prend connaissance de l’affaire Paty et décide de tuer le professeur avec le résultat horrible qu’on connaît. Mais jusqu’à maintenant il n’y a aucune preuve que la jeune fille Z., ni son père Brahim Chnina, ni l’activiste Sefrioui ont incité à ce meurtre ou connaissaient l’intention d’Anzorov. Il paraît que la justice (et le gouvernement, qui n’est pas du tout objectif ni neutral dans l’affaire) cherchent à inculper les activistes parce qu’ils auraient créé un climat meurtrier et fourni des informations utiles pour l’action criminelle de l’assassin. Mais le gouvernement a dû faire une nouvelle loi à cause de l’affaire Paty, ce qui montre bien que le comportement des activistes ne transgressait pas la loi en vigueur.

Après la mort dramatique de Samuel Paty, le gouvernement s’est accaparé de son image et en a fait un pilier de son idéologie. Il est déclaré un symbole (pour ne pas dire un saint) de la République, et nul ne peut questionner cela. Oubliez donc qu’il y avait été déjà une plainte d’une mère à cause de la pédagogie de Paty, qu’il a été recadré par l’inspection, que plusieurs de ses collègues n’étaient pas d’accord avec son approche pédagogique, qu’il transgressait lui-même les règles de la laïcité dont il est nommé un héros. (Et oublier aussi la défaillance des services secrets, qui, selon leur propres mots, auraient pu éviter le meurtre s’ils avaient réagi plus vite au dossier qu’ils avaient sur Anzorov, dont l’activité sur l’internet était régistrée et remarquée.)

La volte-face de Brahim Chnina et de sa fille

Dans cette situation de sanctification de Paty, les avocats de Brahim Nchina et de sa fille Z. semblent avoir conclu qu’il était inutile de défendre l'action tout à fait légitime de leurs clients contre le professeur. Selon Le Parisien  Nchina disait le 26 janvier au juge d’instruction: “Je dois la vérité à cette famille-là, à M Paty, à toute la France [...] Quand j'ai entendu le message de ma fille, ce sont les deux jours d'exclusion de ma fille qui m'ont fait mal. [...] Les caricatures, je m'en fiche.” Il explique, toujours selon Le Parisien "n'avoir pas su sur le moment les raisons de l'exclusion de sa fille et regrettant n'avoir pas « vérifié son histoire ».” Pas un islamiste, cet homme, même pas un musulman convaincu de ses droits, mais seulement un bon père écoutant sa fille, mais malheureusement sans vérifier la vérité des mots de celle-ci. Ainsi la défense va à l’encontre de l’instruction en réduisant toute l’affaire au mensonge de la fille, qui ne concernait en fait que son absence dans le cours de Paty et son prétendu conflit avec lui. Le bien-fondé de la critique envers la pédagogie de Paty a disparu de la discussion, ce qui ne peut que plaire à ceux qui ont fait de lui un héros de la République.

Le spectacle qu’offre la défense des suspects comme régissée par leurs avocats est assez triste et dégoûtant: le père se cache derrière la fille qui a menti à lui (en omettant la part de vérité dans le discours de celle-ci), ce que son avocat résume ainsi: “Il a compris qu’il avait été instrumentalisé par sa fille qui lui a menti, même si cela a été difficile à accepter.” Et la fille se montre honteuse de ses mensonges (en n’insistant pas sur la vérité dans ce qu’elle avait dit) et son avocat parle de “la réaction disproportionnée”du père. La voie est ouverte pour faire d’Abdelhakim Sefrioui, “islamiste, fiché S” et "sulfureux" le vrai coupable, le diable qui sert comme le bouc émissaire...

Un discours qui veut discréditer le concept d'islamophobie 

Et quoi penser du commentaire de madame Agag-Boudjahlat, combattante de la néolaïcité française? Elle dit: “Après Charlie, après le Bataclan, après Nice, qui peut dire qu'il ignore les conséquences des accusations d'islamophobie? Cela en dit long sur l'islamisme qui contamine tout et prend le pas sur tout: le bon sens, la loi républicaine, la vie humaine. Comme l'écrivait un internaute sur Twitter, cette fille est de nouveau scolarisée. Mila non, qui doit vivre sous protection. Et Samuel Paty est mort et a été décapité. Cela dit tout: Contrairement au slogan placardé et diffusé par l'Unef et les autres gauchistes complaisants vis-à-vis de l'islamisme, ce n'est pas l'islamophobie, crime imaginaire, péché de langue qui tue. Seul l'islamisme tue. Seule l'accusation d'islamophobie tue et détruit des vies.

L’affaire Paty n’est pas une affaire d’islamisme, mais de laïcité, de respect pour les religions et pour les convictions religieuses des autres. La terminologie de l’islamophobie n’y pas ou peu de place. Paty n’est pas mort à cause d’un mensonge, pas à cause d’une accusation d’islamophobie, pas parce que l’assassin voulait détruire la République, mais tout simplement à cause de la blasphémie que le professeur se permittait. C’est l’explication d’Anzorov lui-même. Il ne parlait pas d’islamophobie.

Le problème n’est pas la critique envers l’islamophobie qui tuerait, mais le blasphème qui gangrène la société française et qui cause de l’agression, parfois mortelle. Que le blasphème n'est pas un délit pour la justice, ne change rien au fait qu’il nuit au vivre-ensemble dans la société.

 

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