La liberté d’expression et ses limites

François Héran, professeur au Collège de France, ajoute un livre magistral et incontournable à tout ce qui a été dit et écrit sur l’affaire Samuel Paty: "Lettre aux professeurs sur la liberté d'expression" (La Découverte)

François Héran avait déjà publié un commentaire en ligne  le 30 octobre 2020, deux semaines après l’assassinat, dans la forme d'une lettre aux professeurs. Ce livre republie la lettre, mais dans un ensemble beaucoup plus large, “en répondant à diverses critiques et objections” et en l’actualisant, le corrigeant et en développant ses arguments. L’auteur met en oeuvre sa culture large, aussi bien historique, philosophique, sociologique et juridique que lexicologique et rhétorique. Il se comporte aussi en bon pédagogue, en advisant sur des livres de référence, des sources intéressantes, des auteurs ou des textes oubliés… Il nous offre un livre polémique, mais sans quitter le terrain solide des arguments et sans se livrer à des accusations ou des dénigrements.

 

La lettre fut publiée dans La Vie des idées et reçut 200.000 réactions, généralement positives. Elle était une réponse aux questions que des professeurs d’histoire-géographie avaient posées à l’auteur après l’attentat, en vue de leur cours et les hommages à Samuel Paty. Des questions sur le sens de la liberté d’expression et la défense des valeurs républicaines. L’auteur répond avec des conseils: il faut retourner à des textes historiques “restés un peu dans l’ombre ces derniers temps” et les faire découvrir aux élèves.

 

Un exemple sont les mots de Jules Ferry dans sa lettre aux instituteurs du 17 novembre 1883 : “Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi réfuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire, sinon parlez hardiment.” Dans la discussion sur la laïcité de l’école primaire publique, Ferry avait même dit: “Si un instituteur public s’oubliait assez pour instituer dans son école un enseignement hostile, outrageant pour les croyances religieuses de n’importe qui, il serait aussi sévèrement et rapidement réprimé que s’il avait commis cet autre méfait de battre ses élèves ou de se livrer contre eux à des sévices coupables.

 

Est-ce que la retenue du professeur exigée par Jules Ferry concerne toutes les religions?  La Constitution de 1958 ne laisse aucun doute sur le principe de la France : “Elle respecte toutes les croyances.” Le lecteur ne peut que conclure que la France d’aujourd’hui, où l’on montre des caricatures dénigrantes de l’islam à l’école, ne ressemble guère à celle des textes classiques cités. Comment comprendre cette évolution?

 

Une leçon d’histoire des idées

 

François Héran nous dévoile l’histoire de la “liberté d’expression” qui est à la base des attitudes actuelles, dans lesquelles  le respect  a été remplacé par l’outrage, au moins pour ce qui concerne l’islam. Une recherche historique de la terminologie montre que l’expression “liberté d’expression” dans son sens actuel n’est devenu courante qu’après la guerre de 1940-1945. (Elle existait déjà plus tôt, mais avec un sens tout différent, pour l’expression artistique.)

 

Avant ce néologisme – qui semble très français, mais est en fait une traduction de l’Anglais “freedom of expression” - il y avait d’autres formules, mais sont-elles vraiment des équivalents? L’auteur nous plonge dans les discussions préparatives de la fameuse “Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789”. Le principe des libertés était accepté, mais on ajoutait des bornes. Mais ces limites, n’allaient-elles pas offrir au pouvoir un moyen d’annuler les libertés? C’est une tension qui n’a jamais disparu et qui détermine encore l’actualité d’aujourd’hui. (Je pense tout de suite aux dissolutions récentes d’organisations par le gouvernement, malgré le principe des libertés d’opinion et de réunion.) La construction des textes exprimant des libertés se termine toujours avec une restriction tel que dans la Déclaration de 1789: “tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi.

 

Afin d’éviter d’offrir au pouvoir de l’état ou aux religions un moyen universel pour bloquer les libertés, le texte juridique doit préciser et énumérer les restrictions, donc ce qui peut compter comme un abus. Ainsi la Cour de Strasbourg précise-t-elle les restrictions possibles et acceptables de la liberté d’expression:

 

L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire.

 

Dans la pratique, les jugements prononcés peuvent être étonnants. Dans les discussions sur la liberté d’expression après la mort de Samuel Paty, l’avocat Christophe Bigot disait, dans une tribune publié par Le Monde: “Pour honorer la mémoire de M. Paty, on devrait à jamais considérer comme un idéal intangible le principe suivant, posé par la Cour européenne des droits de l’homme en 1976 dans son fameux arrêt Handyside : « La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun. Sous réserve des restrictions mentionnées, notamment dans l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, elle vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’y a pas de société démocratique. » “

 

Le cas Handyside concernait un manuel illustré d’éducation sexuelle dont la juridiction en Grande-Bretagne avait ordonné la saisie et la destruction. Mais malgré les belles phrases sur la liberté d’expression, la Cour européenne a jugé que les lois anglaises sur la protection de l’enfance étaient suffisament précises pour justifier une saisie et que ces lois étaient en phase avec l’état des moeurs dans le pays!(Héran, op.cit. 132) Mais l’avocat Bigot ne cite pas cette fin de l’histoire…

 

Il y a des cas similaires, le plus récent cité par François Héran est un arrêt du 25 octobre 2018:Elisabeth Sabaditsch-Wolff, une journaliste autrichienne (…) avait commenté le mariage du prophète de l’islam avec la petite Aïcha, âgée de neuf ans: ‘De quoi s’agit-il, si ce n’est de pédophilie?’ La justice autrichienne l’a condamnée à 480 euros d’amende pour ‘attaque abusive contre le prophète de l’islam risquant d’engendrer des préjugés et de menacer la paix religieuse’.” La Cour de Strasbourg a confirmé ce jugement.

 

L’expression personelle remplace le débat avec l’autre

 

François Héran le regrette, comme il regrette aussi la conclusion de l’arrêt Handyside et d’autres arrêts similaires. Il poursuit:Que conclure au terme de ce rapide examen de la jurisprudence européenne? (…) La liberté d’expression n’est pas absolue, la critique des religions a des limites. (…) La seule limite acceptable consiste à ne pas offenser gravement et gratuitement les croyances  et les croyants, ce qui implique d’apprécier le dommage  avec discernement.” 

 

Tout un beau chapitre du livre de François Héran explique l’impossible scissionentre la croyance et le croyant, et la dégénération (mon terme) de la critique dans un registre scatologique et obscène, le répertoire de la merdeet de l’enculade”. (Dans laquelle il faudrait, je pense, souligner l’aspect de viol anal, un vieux punissement – pensez aux mots du poète romain Catulle “ego te pedicabo”, les menaces de viol anal dans les Carmina priapea etc. Un punissement qui ne consiste pas seulement dans une souffrance, mais qui implique aussi une dévirilisation. Pour une culture avec une polarisation forte des rôles des sexes et une haute valorisation de la virilité, le viol anal d’un homme est aussi une punition d’annihilation sociale. C’est dans ce régistre que se situe la “critique” de la religion islamique chez l’adolescente Mila aussi bien que chez Coco, la dessinatrice de l’abominable caricature obscène du Prophète Mohammed.)

 

Il y a quelques autres aspects de l’histoire des libertés qui sont remarquables. Les mots de louange sur les libertés de la presse et de l’expression, qui seraient à la base de la démocratie, impliquant la tolérance, le pluralisme et l’esprit d’ouverture, même si l’application de ces libertés heurte, choque ou inquiète, trouvent leur origine dans une culture du débat, c’est à dire une culture d’idées et d’argumentations, echangées entre parténaires, avec comme limite la calomnie, la diffamation et l’outrage. Mais, dans la ligne du politiste Denis Ramond, François Héran voit “des accents plus individualistes” dans la formule actuelle de la “liberté d’expression: “Avec la liberté d’expression, le moi ne fait pas que communiquer, il s’exprime et le reste du monde n’est plus qu’une scène. Quand nos collégiennes ou nos lycéennes réclament le droit de s’habiller à leur guise, elles veulent ‘s’exprimer’, afficher leur liberté. Ce faisant, à la différence de la libre communication d’idées, la liberté d’expression tend à devenir son propre objet. ‘Avec ce dessin, je fais un usage absolu de ma liberté d’expression’, déclare ainsi la dessinatrice Coco (…) justifiant sa caricature de ‘Mahomet’ qui ravale la position de la prière musulmane à une posture obscène, celle-là même qu’a montrée Samuel Paty à ses élèves.” (p. 112)

 

L’islamophobie et le rêve génocidaire

 

Le livre de François Héran contient beaucoup plus que l’histoire des idées que je viens de résumer, car il y a aussi des commentaires subtiles sur la caricature et son fonctionnement, sur les liens gênants entre l’état et Charlie Hebdo (par l’intermédiaire de l’organisation DCL), sur la mixité des sexes, sur l’intersectionnalisme, le colonialisme, le racisme et l’islamophobie. Ce dernier thème se trouve dans le chapitre ‘L’islamophobie, une tradition française’ et s’ouvre avec, de nouveau, des textes classiques un peu oubliés, tel que:

 

Nul peuplade dorénavant n’aura le droit de rester barbare à côté des nations civilisées. L’islamisme est le culte le plus immobile et le plus obstiné; il faut bien que les peuples qui le professent périssent s’ils ne changent pas de culte.”  (Alfred de Vigny)

 

 

https://www.pedagogie.ac-aix-marseille.fr/upload/docs/application/pdf/2020-10/30oct2020_francois_heran__liberte_dexpression.pdf

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