Himitsu bako [8/16]

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8. Deux mois plus tôt

Il venait juste d’ouvrir les yeux. Les chiffres rouges incandescents du réveil indiquaient 5 :59, lui laissant juste le temps de désactiver le réveil. Il se leva doucement en choisissant précisément l’endroit où il posait ses pieds, évitant soigneusement les lattes du plancher les plus bruyantes. Il rassembla ses affaires éparpillées au pied du lit. Les fentes des volets en bois laissaient pénétrer quelques filets de lumière de la pleine lune qui se couchait, assez pour se repérer dans la pièce, mais pas assez pour retrouver une chaussette qui avait glissé sous le lit.

 

Il finit par marcher sur la mauvaise latte, produisant un gémissement bref qui rebondit sur toutes les surfaces de cette haute pièce aux murs lisses. Elle se retourna en gémissant. Sans se réveiller complètement, elle s’étira en diagonale du lit, occupant sa place encore chaude. Dans ce mouvement lascif, elle découvrit tout le haut de son corps. Les projections des bandes parallèles de lumière provenant de la fenêtre épousèrent ses formes, réalisant comme un scanner de sa plastique de déesse grecque. Il contempla la scène un moment en retenant sa respiration, attendant la reprise du sommeil, puis quitta la pièce sur la pointe des pieds.

 

Le duplex occupait les deux derniers étages d’un immeuble ancien de l’avenue des Vosges. Son attirance quasi mystique pour l’Art nouveau l’avait décidé à acheter dès la première visite. Au bout du couloir, une immense fenêtre en forme de pomme, aux vitres délimitées de lignes tout en rondeurs évoquant les nervures d’une feuille, projetait une clarté diffuse couleur orangée sur le damier du carrelage. En bas, le tumulte de la circulation s’intensifiait. La fréquence des grondements sourds caractéristiques à chaque passage du tram augmentait. Il descendit l’escalier en colimaçon et entra dans la salle de bains. C’était pour lui un des rares moments privilégiés de la journée. Il n’y avait que deux endroits au monde où les idées lui venaient ; dans un train, la tête collée à la vitre, les yeux fixant le paysage qui défile à toute allure ou sous la douche. Mais ce matin, son esprit était bien trop accaparé par les événements de la semaine pour faire preuve de la moindre créativité. Dès qu’il se retrouvait seul, il ne pouvait pas s’empêcher de ressasser toujours les mêmes idées. D’abord Pierre et maintenant Jean. Deux collègues proches disparus tragiquement en quelques semaines. Il avait du mal à digérer. Le cancer du poumon de Pierre l’avait déjà profondément ébranlé. Il l’avait vu décliner doucement, s’accrochant à la vie avec l’énergie du désespoir. Puis, tout à coup, « la mauvaise herbe » comme il l’appelait, avait pris le dessus. Il était parti en deux jours. Le suicide de Jean fut encore plus brutal. Il voulut qu’il soit en première ligne. Le pire c’est qu’il n’avait rien compris à son message. Lorsqu’il était rentré dans l’appartement, il se doutait bien que quelque chose n’allait pas. Mais il ne s’attendait pas à ça. Au pire, il pensait le retrouver complètement effondré, déprimé, en larmes. Il avait l’habitude. C’était son pote. Il n’oubliera jamais cette impression bizarre qu’il a éprouvée en montant l’escalier. C’était comme s’il n’était pas seul, comme si son pote était venu à sa rencontre, content de le voir, soulagé qu’il soit venu si vite, faisant quelques pas avec lui jusqu’au palier. Mais il n’y avait plus personne depuis longtemps. Il le retrouva pendu dans l’entrée. Il ne s’était laissé aucune chance. Il avait spécialement percé un trou dans un linteau pour y introduire une grosse vis. C’était le câble de l’aspirateur qui lui avait servi de corde. Quelqu’un avait sonné. Il avait juste eu le temps d’intercepter sa fille qui venait pour le week-end. Il comprit plus tard que c’était probablement pour ça que Jean l’avait fait venir.

 

Carène était venue comme une bouffée d’oxygène dans cette nouvelle épreuve. C’était le lendemain des obsèques. Pour se changer les idées, il avait décidé de participer à une manifestation place Kléber pour la fermeture de la centrale de Fessenheim. Quelques jours auparavant, l’enfer s’était abattu sur le Japon, le pays qu’il aimait le plus après la France. Après les vagues du tsunami, les habitants de l’archipel devaient maintenant faire face à une catastrophe nucléaire majeure. Cette manifestation se voulait à la fois un soutien au peuple japonais et un message adressé aux politiques en cette période de pré-campagne électorale. Elle se promenait à travers la foule, une pétition à la main, tentant de récolter des signatures pour la sauvegarde du grand hamster d’Alsace. Il ne l’a pas tout de suite reconnue lorsqu’elle l’a abordé. Il n’était pas physionomiste. Il lui arrivait souvent de confondre les gens ou de ne pas reconnaître des amis lorsqu’ils n’étaient pas dans leur contexte. Il savait qu’il avait déjà vu cette tête quelque part. Ce regard de braise lui rappelait quelque chose. Il cherchait un indice dans sa mémoire tout en essayant de faire semblant de capter le flot de ses paroles. Tout à coup, il se produisit quelque chose. Il fut pris d’un vertige. Les paroles s’estompèrent et il eut l’impression de se faire aspirer tout entier dans le trou noir incandescent de ses pupilles. Lorsqu’il refit surface, elle ne parlait plus et le regardait d’un air mi-amusé, mi-interrogateur.

— Alors, qu’est ce que vous en pensez ?

— Euh… on ne s’est pas déjà rencontré quelque part ?

Elle eut l’air surpris et le dévisagea un moment.

— Oui, exact ! Excusez moi, je ne suis pas du tout physionomiste, je ne vous avais pas du tout remis. C’était au jardin des sciences. Vous donniez une conférence. Je suis venue vous embêter à la fin.

— Ça y est, j’y suis. Vous faisiez un reportage, pour ARTE c’est ça ?

— Oui, grâce à votre aide, j’ai gagné énormément de temps. Merci de m’avoir permis de rencontrer votre collègue.

— En fait... de rien. Alors comme ça vous militez à Greenpeace ?

— Si on en parlait autour d’un verre ? Je vous dois bien ça.

 

Le petit déjeuner fut rapidement expédié. Il laissa un petit mot sur la table, griffonné sur un morceau d’enveloppe : « À ce soir JTM ». Lorsqu’il fut sur le trottoir, il inspira une grande bouffée d’air matinal. Il se sentit tout à coup régénéré, vivant. Malgré tous les nuages qui s’amoncelaient au dessus de sa tête, il percevait clairement qu’il venait d’entamer un nouveau cycle de sa vie, hautement instable, voire chaotique, mais tellement grisant. C’était leur première nuit. Il ne la connaissait que depuis deux jours. Il savait qu’il ne pourrait plus ignorer indéfiniment les SMS de Juliette qui s’accumulaient dans son téléphone. Il avait toujours préféré la fuite à l’affrontement. Toutes ses précédentes aventures amoureuses avaient fini par s’étioler au bout de quelques mois. Par lâcheté ou peut-être par peur de faire souffrir, il avait préféré laisser faire le temps. Mais jamais il n’avait pu éviter la crise, les larmes, le déchirement de la séparation. Il ne voulait pas en arriver là avec Juliette. Leur amour était impossible, mais il n’était pas mort. Ils étaient liés par un pacte secret, un accord moral tacite qui exigeait de chacun la franchise la plus totale. Il lui dirait tout le lendemain après son cours. En attendant, il avait décidé de savourer chaque seconde de cette nouvelle vie.

 

Il rejoignit la station de tram « Parc du Contade » toute proche. Avant d’aller à son travail, il devait se rendre au siège d’Algenomics situé à deux pas de l’ENSPhyS sur le campus d’Illkirch. Il avait rendez-vous avec le patron. Son assistante n’avait pas pu lui donner les raisons de cet entretien, mais Morgan avait sa petite idée. Jean était chercheur chez Algenomics. Il y a trois ans, c’est lui qui avait recontacté son vieux pote de fac pour lui proposer une collaboration sur le projet « Digital Human ». Il avait entendu parler de ses algorithmes capables de décupler les performances de n’importe quel programme. Jean avait développé un simulateur unique en son genre : il permettait ni plus ni moins de modéliser le fonctionnement d’un être humain au niveau moléculaire. Il était ainsi possible de reproduire par ordinateur les interactions d’un médicament avec un humain virtuel moyen, le « Digital Human », obtenu grâce au séquençage de l’ADN de milliers de personnes bien réelles. Sans la métaprogrammation génétique, ce simulateur aurait été inexploitable, car le temps de calcul se serait compté en années. Du jour au lendemain, il a été possible de simuler en quelques heures l’effet de plusieurs mois de traitement avec une nouvelle molécule. Une révolution dans le domaine de la pharmacologie. Lorsque les premiers résultats furent publiés et que la direction d’Algenomics prit conscience de l’énorme potentiel de la découverte, elle tenta par tous les moyens de s’en attribuer la paternité au détriment de l’Université de Strasbourg dont dépendait le laboratoire de Morgan. Il s’en suivit une longue et fastidieuse bataille juridique qui n’avait d’ailleurs toujours pas trouvé sa conclusion. Les deux amis n’avaient que faire de ces querelles administratives qui étaient aux antipodes de leur conception de la science. Aussi, ils continuèrent à travailler en dehors de tout cadre formel, presque clandestinement, à l’amélioration de leur simulateur. Les derniers résultats dépassaient toutes leurs espérances. Ils avaient découvert qu’en « aidant » un peu le programme il était possible d’optimiser la formule du médicament testé pour maximiser son efficacité. Tout ça avant même d’avoir fait les premiers essais cliniques. Il fallait juste fournir au simulateur une formule chimique de départ qui pouvait être grossière et approchée. Le logiciel se chargeait de l’affiner et d’en éliminer tous les effets secondaires, au bout de seulement quelques heures de calcul. Malheureusement, la mort de Jean mit un coup d’arrêt brutal à ce projet. Morgan se doutait qu’Algenomics allait tenter de l’amadouer pour qu’il continue à travailler pour eux. Mais lui n’avait pas envie. C’était pour son ami qu’il collaborait à ce projet, pas pour son employeur. Il considérait que ce simulateur était sa découverte. Lui s’était contenté d’en améliorer les performances, c’est tout.

 

Il avait déjà rencontré le Professeur Gutman par le passé et savait qu’il ne reculerait devant rien pour arriver à ses fins. Il était déterminé à résister, car il ne l’aimait pas. Il trouvait le personnage manipulateur, autoritaire et cynique, mais aussi très charismatique. La lecture d’une interview parue dans « Le quotidien du médecin » avait achevé de forger l’opinion de Morgan à son sujet. Il y donnait son opinion sur le système de médecine à deux vitesses qui se profilait. Il ne voyait aucun problème à ce que les citoyens les plus riches, donc les plus utiles à la société, soient soignés avec une certaine priorité. Il avait dû relire plusieurs fois l’article pour être sûr qu’il avait bien compris. Ça l’avait écœuré.

 

Jean ne se livrait pas beaucoup, mais quelques allusions à l’ambiance au travail, la pression au quotidien et la chape de plomb que faisait peser son Président et fondateur sur l’ensemble de ses « collaborateurs » avaient suffi pour que Morgan se fasse une idée assez claire du fonctionnement quasi sectaire de cette entreprise. Plusieurs fois, il lui avait conseillé de prendre ses distances. Avec ses qualifications, il aurait pu facilement retrouver du travail ailleurs. Il se rappelait cet air de bête traquée quand il évoquait la question. Il semblait être complètement sous l’emprise de sa boite. Il y a un an, lorsqu’il avait fait sa dépression juste après son divorce, Morgan avait été très présent à ses côtés. Il l’avait hébergé chez lui pendant quelques semaines. Il était devenu quasi mutique. Seule la science était encore capable de le passionner. Étonnement, même au fond du trou, il était resté intarissable lorsqu’il s’agissait de génétique ou de biologie moléculaire.

 

Il avait fini par remonter la pente, en partie grâce au soutien de Morgan. Il s’était fixé pour objectif de réaliser son vieux rêve : la traversée du Congo d'ouest en est. L’Afrique était son autre passion. Selon lui, la biodiversité de ses forêts luxuriantes, appelées à juste titre « enfer vert » par les premiers explorateurs, regorgeait de trésors cachés qui ne demandaient qu’à être découverts. Il était bien placé pour savoir qu’à l’origine de chaque médicament il y avait une plante aux propriétés plus ou moins toxiques qu’on a su maîtriser à des fins thérapeutiques. Il était convaincu que la pharmacologie moderne avait énormément à apprendre de la médecine traditionnelle de certaines tribus africaines. Mais le temps pressait, car l’homme exerçait une pression de plus en plus néfaste sur la nature et ses effets se faisaient sentir même dans les contrées les plus reculées d’Afrique. Il avait pris un congé sans solde et il était resté là-bas pratiquement 3 mois. À son retour, c’était un homme transformé.

 

Morgan détestait l’architecture lisse et prétentieuse du building abritant le siège d’Algenomics. Il déplorait l’absence totale de personnalité de ce type de bâtiments, la plupart dépourvus de courbes et constitués uniquement d’une juxtaposition de formes géométriques élémentaires. À l’opposé, il adorait l’architecture haussmannienne, faite de rondeurs, de motifs travaillés, de matériaux nobles, durables, avec une richesse de détails témoignant du labeur d’une multitude de corps de métiers. Le hall d’entrée occupait toute la partie centrale. Il était entièrement vitré à l’avant et à l’arrière et délimité à droite et à gauche par les deux ailes de l’immeuble. Morgan leva les yeux et s’aperçut que l’espace s’étendait jusqu’au sommet donnant au volume une résonance de cathédrale. Il pouvait voir les gens dans les étages supérieurs, aller et venir d’un côté à l’autre par une multitude de passerelles. Cela lui fit penser à une ruche.

— Bonjour Monsieur, est-ce que je peux vous aider ?

Une hôtesse d’accueil, belle plante à la taille mannequin, au teint travaillé aux UV et au sourire de publicité pour dentifrice venait de l’apostropher.

— Morgan Muller, j’ai rendez-vous.

— Bienvenue chez Algenomics, monsieur Muller. Le Professeur Gutman ne pourra pas vous recevoir ce matin, car il doit assister à une visioconférence exceptionnelle avec notre filiale indienne. Il vous prie de l’excuser. C’est son bras droit, le Docteur Solar qui le remplacera. En attendant qu’il arrive, puis-je vous proposer un café ?

— Non merci, je vais flâner un peu dans le hall en attendant.

— Comme vous voudrez.

 

Comme tous les halls d’entrée modernes, c’était un espace essentiellement vide, destiné principalement à impressionner les visiteurs. Les murs étaient décorés de tableaux dont l’uniformité de style indiquait qu’ils avaient probablement été peints de la même main. La couleur dominante était le rouge. Il s’approcha et constata que le thème central était probablement médical, voire médico-légal. Cela ressemblait à un cauchemar de chirurgien. Il crut distinguer des corps mutilés, éviscérés, amputés. Le tableau central, beaucoup plus grand que les autres, représentait un homme nu, tête tournée vers le ciel, bouche grande ouverte comme pour laisser échapper un long cri de souffrance. De son sexe à la taille disproportionnée s’échappait un flot de sang qui s’étalait en une large flaque à ses pieds. « Surement un délire d’urologue » pensa Morgan.

— Vous aimez ?

La question extirpa Morgan de ses pensées. Il tourna la tête et vit qu’un petit homme tout en rondeurs sous sa blouse blanche s’était furtivement glissé à côté de lui. Il lui tendit la main et se présenta d’un ton affable.

— Emile Solar. Enchanté de faire votre connaissance, Professeur Muller.

— Bonjour. Très heureux. Disons que mon salon ne serait pas forcément adapté au style de ce tableau.

— Oui, c’est très avant-gardiste. Le Professeur Gutman peint à ses heures perdues, mais elles ne sont pas à vendre. De temps en temps, il en fait don à des invités de marque. Vous pouvez ainsi admirer l’une de ses plus belles toiles dans le hall d’entrée du conseil régional. Suivez-moi, nous allons à mon bureau. Nous y serons plus à l’aise pour discuter.

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