Coup de chaud en Andalousie : les libéraux, la droite et l'extrême droite s'allient

Si en France la digue entre la droite et l’extrême droit cède peu à peu depuis plusieurs années, en Espagne, le processus fut beaucoup plus rapide. Alors qu’aucun parti d’extrême droite n’avait réussi à obtenir d’élus depuis l’avènement de la démocratie et la mort de Franco en 1975, les élections de décembre 2018 marquent un tournant décisif en Andalousie et ailleurs.

En effet, en obtenant 11% des voix aux élections régionales en Andalousie, le parti d’extrême droite Vox s’est imposé comme un sinistre faiseur de roi. Avant de se livrer à toute conclusion hâtive, il convient d’analyser calmement la situation. Dans cette région gouvernée par la gauche socialiste sans discontinuité depuis 36 ans, le contexte est bien évidemment particulier. Néanmoins, au lendemain des élections, la configuration politique de l’Andalousie est la suivante : si le PSOE (Parti Socialiste) reste la première force politique, il passe de 47 à 33 sièges, et que son allié de gauche, Adelante Andalucia (qui est l’équivalent de Podemos en Andalousie) remporte 17 sièges, ce total ne suffit pas pour atteindre la majorité absolue de 55 sièges. Si Ciudadanos a tenté à un moment de jouer le rôle de faiseur de roi avec ses 21 sièges, sans succès du côté de la gauche, c’est bien le PP (Parti Populaire) qui se retrouve en position de force avec l’obtention de 26 sièges au parlement régional. Et Vox de se retrouver en position d’arbitre avec 12 sièges et la possibilité de donner une majorité absolue à la coalition Ciudadanos – PP – Vox.

Malgré les particularités du contexte andalou, ce constat est absolument terrible pour tous ceux qui aiment la démocratie. En effet, Vox a tout d’un parti d’extrême droite : volonté de la fin d’autonomie des régions, interdiction des partis indépendantistes, abolition de la loi contre les violences machistes et surtout obsession migratoire. On retrouve malheureusement le cocktail explosif d’une conception viriliste de la société liée à une peur sans limites de l’étranger et de la différence : selon les responsables de Vox, la loi contre les violences machistes culpabiliserait les hommes et amènerait au dépôt de plaintes de la part de femmes « sans scrupule ». Si ce dernier point n’est pas inclus dans l’accord de gouvernement qui prévoit de faire du leader du PP andalou, Juan Manuel Moreno, le prochain président de l’Andalousie, cette alliance n’en reste pas moins tragique et invite à une réflexion sur cet attelage étonnant au-delà des frontières espagnoles.

Il convient également de préciser que Ciudadanos est le parti qui a investi Manuel Valls en Catalogne : celui-ci a d’ailleurs tenu à prendre ses distances avec cet accord mais dans des termes tout à fait étonnants. L’ancien député LREM parle d’une « erreur politique » et d’une « incongruité morale ». Quand on sait que celui-ci avait fait de la lutte contre l’extrême droite un de ses principaux chevaux de bataille du temps où il ferraillait dans l’hémicycle français, sa déclaration a de quoi surprendre. Il n’est plus, pour lui, question de faute grave ou d’une dénonciation qui irait dans ce sens. L’ « erreur politique » évoquée montre plus un problème stratégique plutôt qu’une réelle incompatibilité politique ; quant à l’ « incongruité morale », elle vise à mettre en exergue une bizarrerie plus qu’une violente charge contre l’extrême droite. Sans doute le signe que les temps ont changé.

Tout au long de la campagne, le PP a adopté les thématiques de Vox et en a repris les mêmes codes sémantiques qui finissent par créer, l’Histoire le montre, des visées politiques similaires. Si en France, la digue entre la droite identitaire représentée par LR et l’extrême droite incarnée à la fois par Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan n’est plus que symbolique et finira par céder dans quelques élections, le barrage entre la droite libérale d’Emmanuel Macron et l’extrême droite n’en est plus vraiment un. Si le président et sa majorité se plaisent à se définir sans cesse comme des remparts face au Front National (ou Rassemblement National, comme on voudra, mais pourquoi parler de la façade quand on veut parler de la maison ?), il n’en est rien en réalité. Ces adversaires de façade ont besoin l’un de l’autre. Plusieurs fois depuis le début du quinquennat, nous avons vu des ministres reprendre des termes et des choix sémantiques qui émanaient directement du FN. Qui a voté des articles de la loi « asile et immigration » avec la majorité ? Des parlementaires de droite et d’extrême droite. L’énumération pourrait se poursuivre longtemps, depuis que ce gouvernement a choisi de travestir son programme de social-démocratie réformiste en une politique libérale et sécuritaire brutale depuis son élection.

Beaucoup, dans notre pays, regardent ce qui vient des pays plus au Sud que nous sur le globe avec beaucoup de condescendance et de dédain. Espérons que cette fois-ci personne ne se laisse éblouir par le soleil andalou et que tout le monde ouvre enfin les yeux sur certaines réalités de la politique française. L’épouvantail a toujours besoin de corbeaux pour être utile.

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